Chapitre 563
Courant souterrain
En risquant sa vie, Lina leur avait permis de mettre la main sur un cristal de sang, qui pourrait sans doute aider quelqu’un à éveiller une nouvelle lignée sanguine ; sa valeur n’avait rien à envier à celle d’une offrande majeure. Si l’enfant de la forêt avait pu s’échapper, sa vitesse terrifiante lui aurait permis de parcourir une distance incalculable avant de se transformer en cadavre.
Pourtant, ce n’était pas le plus grand bénéfice de cette bataille. L’amitié entre Nyris, Agamemnon et Richard s’était forgée face à un puissant ennemi qui les avait tous laissés aux portes de la mort. Tous trois s’étaient prêté main-forte au combat, se jetant dans la mêlée pour empêcher les autres de se faire tuer. Dans le feu de l’action, leurs décisions avaient été dictées par le seul instinct, sans qu’ils aient le temps de songer à leurs intérêts.
Leurs personnalités et leurs apparences étaient radicalement différentes, mais ces trois jeunes gens bouillonnaient comme des volcans sur le point d’entrer en éruption. Ils prenaient peu à peu la mesure de leurs forces, sans être encore parvenus à concrétiser leurs rêves. À présent, ils étaient plus coordonnés que jamais. Depuis leur arrivée sur le plan, ils n’avaient jamais aussi peu parlé, chacun étant absorbé par ses propres soucis ; ils se retrouvaient toutefois de temps à autre pour goûter du vin et boire du thé.
……
Un après-midi, Richard, Nyris et Agamemnon se réunirent pour discuter de la suite de leur séjour sur le plan. Les elfes des environs avaient subi de lourdes pertes : une tribu s’était rendue et l’arbre de vie d’une autre avait été contraint de migrer. Lors de la dernière bataille, ils avaient perdu plus de druides que n’en comptait une tribu entière, sans parler de la perte, plus douloureuse encore, de l’enfant de la forêt.
Richard apprit que ces enfants de la forêt étaient les génies elfes les plus remarquables, les gardiens de l’arbre-monde des environs, avec lequel ils pouvaient communiquer et dont ils pouvaient emprunter les pouvoirs. Chacun possédait des capacités uniques, et toutes les zones boisées étaient pour eux des terrains de jeu où ils agissaient à leur guise. Ils pouvaient même communiquer avec toute la flore et se servir de la verdure comme d’yeux et d’oreilles.
Les elfes des forêts dépendaient étroitement des arbres de vie, qui devenaient des arbres-mondes en parvenant à leur pleine croissance. Chaque vaste région n’en abritait qu’un seul, et cet arbre était alors l’égal d’une divinité. Les enfants de la forêt ressemblaient donc à des champions. Ils emportaient partout avec eux une ou plusieurs jeunes feuilles de leur arbre tutélaire, qu’ils consommaient avant le combat pour puiser dans son énergie et éveiller leurs puissantes lignées sanguines. Celui qui avait durement frappé l’armée de Richard n’était que de niveau dix-huit ou dix-neuf, mais la feuille l’avait rendu assez terrifiant pour tuer un saint en une seule rafale de coups.
Heureusement, il leur semblait peu probable que les elfes osent les affronter de nouveau à court terme. Il était même possible que le troisième arbre de vie des environs se soit lui aussi déplacé, plus profondément dans la forêt. Malgré tout, la prochaine fois qu’ils combattraient les elfes, ils devraient sans doute faire face à plusieurs enfants de la forêt ou à d’autres êtres tout aussi puissants. Il leur faudrait se tenir prêts.
La Famille Schumpeter avait bel et bien laissé derrière elle un puissant moyen de dissuasion. L’extraction des éléments et la toxine cristallisante avaient manifestement tant traumatisé les autochtones que leurs anciens tréants, leurs enfants de la forêt et leurs autres êtres puissants n’osaient pas s’approcher de la ville. Ils n’avaient riposté avec force qu’après que Richard eut emporté un arbre de vie. C’était une bénédiction déguisée : s’ils avaient déployé toutes leurs forces dès le début, il serait revenu dans une situation presque irrémédiable. La source de ce chapitre est novеlping.com.
Après en avoir discuté, tous trois finirent par décider de vendre le cristal de sang aux enchères. Ils étaient déjà issus de familles puissantes et avaient déjà éveillé leurs pouvoirs. Richard, en particulier, ne parvenait même pas à exploiter toutes les capacités qu’il possédait déjà ; une de plus ne lui servirait à rien. Depuis l’éveil de son vrai nom, la lignée sanguine des Archeron réprimait la sienne, d’origine elfique ; aucun nouveau pouvoir n’aurait donc la moindre chance de se développer. Fait surprenant, même leurs compagnons possédaient déjà de puissantes capacités liées à leur lignée sanguine ou disposaient de meilleurs moyens de renforcer leur puissance. Pour la plupart, utiliser ce cristal de sang aurait été du gaspillage, tandis que ceux qui auraient pu en tirer profit étaient trop faibles pour le faire sans en subir les conséquences.
Même si cet objet ne leur était guère utile, il n’en allait pas de même pour tout le monde. Certains nobles de haut rang n’avaient hérité d’aucune lignée sanguine puissante ; et même dans les familles qui en possédaient, il arrivait que des héritiers se révèlent incapables. Pour de telles personnes, ce cristal de sang serait inestimable.
La discussion terminée, aucun des trois ne partit. Ils restèrent assis en silence, chacun plongé dans ses inquiétudes. Cette immobilité était oppressante.
Finalement, Nyris ne put plus se retenir. « Comment va Lina ?
— Pas… très bien. Heureusement, son mana peut être restauré, mais son visage… Cela pourrait prendre très longtemps.
— Est-ce qu’elle le sait ?
— Pas encore. J’ai peur qu’elle ne le supporte pas quand elle reprendra connaissance. Vous avez une idée ?
Nyris se tourna vers Agamemnon. Celui-ci garda le silence un moment, puis répondit : « Je ne vois que deux solutions. La première serait d’accomplir un rituel en l’honneur du vieux dragon, dans l’espoir d’obtenir une bénédiction appropriée. L’autre serait qu’elle progresse. À son niveau, chaque avancée est une transformation qui peut reconstruire entièrement le corps. Les défauts sont réparés au cours du processus ; ses cicatrices pourraient donc s’estomper… Hum, nous pourrions aussi chercher les grands prêtres de l’Église, mais c’est peu probable. »
Richard soupira. Les deux méthodes évoquées par Agamemnon prendraient beaucoup de temps. Parler de bénédictions revenait à bâtir des châteaux en Espagne : aucun rituel ordinaire ne pouvait garantir de résoudre ce problème. Du moins, Richard n’avait rien vu de semblable dans la longue liste qu’il avait consultée auparavant, même si cela ne signifiait pas grand-chose, tant les bénédictions que le Dragon Éternel pouvait accorder étaient nombreuses. À ce stade, un rituel était le dernier espoir auquel on pouvait s’accrocher pour résoudre n’importe quel problème sur Norland.
« Et toi, comment vas-tu ? reprit Nyris en changeant de sujet. Quand retrouveras-tu toute ta puissance ?
Richard vérifia un instant sa réserve de mana pour s’en assurer. « Ce n’est rien. La perte n’a pas été si importante ; je retrouverai le niveau quatorze d’ici un mois environ.
Nyris hocha la tête, apparemment soulagé. « Bien. Je te conseille de demander de l’aide à Rosie. Qui sait, elle aura peut-être une solution.
— Elle peut guérir Lina ? demanda Richard, dubitatif.
— Non, mais elle peut au moins la réconforter. Pour nous, un visage balafré ne signifie pas grand-chose ; une autre femme pourrait mieux comprendre ce qu’elle ressent.
Richard acquiesça. Il mit fin à la réunion, puis se rendit directement à la résidence de Lina. Sous l’effet des médicaments et des sorts de guérison, elle dormait toujours profondément, tandis que l’énergie draconique corrosive était lentement expulsée de son corps.
Un clerc sortit justement de la chambre au moment où Richard arrivait. Il avait l’air un peu fatigué. « Comment va-t-elle ? demanda-t-il.
— J’ai terminé sa dose de sorts pour aujourd’hui, monseigneur. Son état est stable et la majeure partie de l’énergie draconique s’est dissipée. Elle se réveillera d’ici une semaine au plus tard, et sa réserve de mana sera rétablie peu après.
Richard hocha la tête et entra. La Dragonmage dormait sur son lit, un léger sourire aux lèvres, plongée dans un rêve joyeux dont nul ne connaissait la teneur. Il souleva la serviette douce qui couvrait la partie supérieure de son visage, dévoilant la moitié de ses traits, beaux et séduisants. L’autre moitié était entièrement carbonisée. Cette blessure avait été causée par le souffle de Kaloh qui l’avait frappée de plein fouet. Même les sorts divins les plus puissants à sa disposition ne pouvaient réparer complètement la peau abîmée de son visage.
Il soupira en silence, contemplant ses nombreuses cicatrices. Contrairement à la plupart des autres subordonnés de son père, la robustesse de la Dragonmage n’était qu’une façade. Sa beauté était l’un des deux grands piliers de sa confiance en elle ; nul ne pouvait donc savoir quel effet cela aurait sur elle.
Il souleva ensuite la couverture de Lina et écarta légèrement le vêtement sur sa poitrine, puis posa la main sur sa rune pour en examiner attentivement la structure. Un instant plus tard, il soupira de soulagement : les dégâts n’étaient que légers et n’affecteraient pas son fonctionnement habituel. Il pourrait réparer lui-même les parties brisées. Cette rune, presque de grade quatre, était destinée à renforcer le lien entre Lina et son dragon rouge. Lors de l’invocation, elle ouvrait une porte spatiale qui permettait à Kalot de rejoindre le champ de bataille. Elle était au cœur de la puissance de la Dragonmage.
Richard ordonna ensuite aux servantes de bien prendre soin d’elle, puis retourna à son propre laboratoire. Mais ce qu’il y découvrit lui donna aussitôt mal à la tête.