Chapitre 555
Le Péché originel
Le complot derrière toutes ces menaces était assez simpliste, mais Richard décida de jouer le jeu un moment. Son pouvoir sur Faelor était déjà bien établi, et les batailles successives l’avaient aiguisé. Ces derniers temps, il avait envie de régler par la force tous les problèmes qui se présenteraient.
Mais à quel point était-il donc invincible ? En faisant abstraction du plan tout entier, pouvait-il même anéantir sans difficulté la famille royale du Royaume de Sequoia, et ce sans parler de l’Empire du Triangle de fer ? Il se calma, balaya le bureau d’un revers de main et envoya tous les documents dans la corbeille. Puis il appela un serviteur. « Emporte tout ça et brûle-le. »
Quand le serviteur fut parti, il s’approcha de Gangdor et lui tapa sur l’épaule. « Tu as bien travaillé ces derniers mois. »
Ce simple compliment ravit le colosse. « Merci, patron ! Alors, tu devrais faire revenir Olar. Je veux partir avec toi ! »
Richard rit. Même Gangdor semblait désormais en mesure de malmener l’elfe. Il lui donna tout de même une nouvelle tape dans le dos, cette fois plus appuyée. « Non, tu dois rester ici. En revanche, Zendrall partira avec moi. »
« Ça ne pose pas de problème ? » demanda Gangdor, d’un ton sérieux. Zendrall était un natif de Faelor ; son départ du plan pouvait avoir des conséquences.
« Il se bat à nos côtés depuis si longtemps que je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas lui faire confiance. »
« Alors, ça me va. » Le colosse n’insista pas et se tourna pour partir.
« Au fait, fais-le venir. Je dois lui parler », lança Richard dans son dos. Gangdor répondit d’un signe de tête.
Quelques minutes plus tard, le nécromancien entra dans le bureau de Richard et s’inclina pour le saluer. « Que désirez-vous de moi, Maître ? »
Richard avait envisagé plusieurs approches, mais renonça à toutes pour aller droit au but. « Zendrall, aimerais-tu élargir tes horizons ? Dans un autre plan ? »
« Un autre plan ?! » La respiration de Zendrall s’accéléra. C’était un mage, un véritable chercheur de savoir. Pour les gens comme lui, la tentation d’explorer d’autres plans était presque irrésistible. Son intelligence se manifesta aussitôt, dans sa réponse immédiate : « Vous ne devez pas douter de ma loyauté, Maître ! »
« Bien », acquiesça Richard. « Prépare-toi. Nous partirons dans quelques jours. »
À peine Zendrall fut-il parti que Gangdor se glissa discrètement de nouveau dans le bureau. « P-patron… Il y a encore quelque chose que je dois te dire… »
Richard s’attendait à une nouvelle demande pour partir sur le Plan forestier, mais Gangdor lui rapporta plutôt un comportement anormal chez les chevaliers humanoïdes. Tandis que le colosse lui racontait l’incident, Richard percevait toute la terreur qu’il avait inspirée à cet homme d’ordinaire si hardi.
La révélation qui s’imposa à lui le stupéfia : et si la mère-ponte refusait un jour d’obéir à ses ordres ? Les drones qu’elle avait créés continueraient-ils à lui obéir, ou se soumettraient-ils à elle ? Cette pensée l’effraya lui aussi.
Il parvint néanmoins à garder son calme et tapota doucement l’épaule de Gangdor. « Ne t’inquiète pas. La mère-ponte est liée à moi par son âme ; si elle t’a aidé à ce moment crucial, c’était sur mes ordres. »
Gangdor se détendit un peu, mais il demeurait manifestement inquiet lorsqu’il s’en alla. Richard s’assit à son bureau et se versa un verre de vin. Il le dégusta quelques instants, puis décida d’aller voir Flowsand. Il avait ordonné à la mère-ponte d’aider Gangdor, mais cela ne signifiait pas qu’elle pouvait prendre le commandement des troupes à sa place.
Dans sa chambre, Flowsand feuilletait le Livre du Temps, sans qu’on puisse deviner quelles informations elle en avait fait apparaître sur ses pages. En voyant entrer Richard, elle ne leva même pas la tête. « Hum… Tu n’as pas amené Rosie. Tu es malade, ou tu as enfin commencé à t’ennuyer de moi ? »
Richard grogna et lui donna une tape sur les fesses. « N’importe quoi ! Répète-moi ça avec insolence, et tu verras comment je vais m’occuper de toi ! »
Flowsand remua les fesses et le dévisagea avec dédain. « Toi ? T’occuper de moi ? Hmph, montre-moi ce que tu sais faire ! »
Il en resta tout sourire, un peu gêné. Les… talents martiaux de Flowsand étaient redoutables. S’il ne la maîtrisait pas, il ne tiendrait même pas dix minutes lors de leurs « combats d’entraînement ». Mais ce n’était pas le moment de remettre ça. Il se mit à lui masser la tête. « Allez, ça suffit. J’ai quelque chose d’important à te dire. »
« Je préférerais que chacune de tes visites soit pour une affaire personnelle », répondit Flowsand, mais elle referma tout de même le Livre du Temps et s’assit en tailleur sur le lit.
« Tu crois que la mère-ponte est digne de confiance ? J’ai l’impression qu’elle m’échappe ces derniers temps. »
Flowsand posa le menton dans sa main. « La mère-ponte… On l’appelle aussi la graine de guerre et de destruction. Ce nom représente une voie vers le pouvoir, gravée au plus profond de son âme.
« Tu te souviens de son éveil, quand elle a utilisé ton sang ? »
Richard acquiesça.
« Tu l’ignores peut-être, mais ce rituel ne t’a pas seulement coûté du sang. La jeune mère-ponte a analysé celui-ci pour entrer en contact avec ton âme et absorber une part de ton essence afin de se compléter. C’est ainsi qu’elle s’est éveillée, et c’est pourquoi son âme est liée à la tienne. Alors, qu’as-tu à craindre ? Si elle lui arrive de ne pas suivre tes ordres, c’est simplement qu’elle fait ce qu’elle croit nécessaire pour t’aider. »
Les explications de Flowsand dissipèrent une partie des craintes de Richard, sans toutefois les faire disparaître complètement. Elle reprit alors le Livre du Temps. « Bon, autre chose ? Sinon, je retourne à ma lecture. »
Richard avait prévu d’aller aussitôt parler à la mère-ponte, mais les paroles de Flowsand le firent changer d’avis. « Non, dit-il en riant. Mais j’ai bien d’autres affaires personnelles à régler. Je crois qu’il est temps que je m’occupe encore de toi. »
« Quel homme intelligent ! Allez, viens ! » Les yeux de Flowsand s’illuminèrent. Elle tendit le bras, l’attrapa par le col et se colla à lui. Enroulant les jambes autour de son corps, elle se renversa en arrière et, avec la force de ses reins, le souleva dans les airs avant de retomber lourdement sur le lit. Puis elle se cambra, l’enfourcha et le plaqua fermement sous elle.
……
Richard ne quitta la chambre de Flowsand que longtemps après, complètement épuisé. Il força tout de même un sourire et secoua la tête. Flowsand était une sacrée prise, mais cela ne voulait pas dire qu’il était facile de la supporter. Cette petite escarmouche, qu’il n’avait pas prévue, n’était qu’une punition déguisée pour l’avoir négligée ces derniers mois. Cela dit, tant qu’elle était heureuse, cela en valait la peine.
Il s’assit dans son bureau et but un peu d’eau, attendant que la fatigue se dissipe. Puis il concentra son esprit et effleura la conscience de la mère-ponte.
« Maître, vous êtes revenu. » Quand cette voix familière résonna dans son esprit, elle lui parut étrangement floue.
« Hum, qu’est-ce qui t’arrive ? » demanda-t-il, inquiet. « Tu as l’air si… apathique. »
« Je suis en train de passer au niveau 7, Maître. Le processus est presque achevé, mais je serai un peu faible tant qu’il ne sera pas terminé. »
« Niveau 7 ! » Richard fut stupéfait et ravi.
« En effet. Mon évolution n’est pas encore terminée, mais la plupart des améliorations possibles sont désormais déterminées. Vous pouvez faire votre choix. »
Un flot d’informations déferla ensuite dans son esprit. L’analyse complète du sang de Zuka avait révélé une nouvelle option pour les drones : le serpent ailé. Cette unité volante était d’environ niveau 11 et pouvait cracher de l’acide, du poison ou des éclairs. Ses défenses étaient assez médiocres, mais son agilité exceptionnelle lui conférait plusieurs avantages. Elle se révélerait particulièrement décisive lors des sièges, où elle pourrait infliger de lourdes pertes. Richard hésita un peu, puis finit par décider de l’intégrer à son armée.
Outre les serpents ailés, la mère-ponte disposait désormais de nouvelles données sur les différentes races qu’elle avait analysées. Les progrès de sa bénédiction de vérité semblaient avoir eu un effet sur ses capacités : son aptitude à analyser n’avait pas vraiment changé, mais elle pouvait désormais présenter ses résultats de façon beaucoup plus concise et chiffrée. Entre autres avantages, elle savait maintenant exactement combien d’individus d’une race elle devait encore digérer pour pouvoir concevoir un drone à partir de cette espèce. Si elle en consommait plus que nécessaire, elle pouvait continuer à exploiter les nouvelles informations pour améliorer la créature ; bien sûr, ces améliorations resteraient généralement minimes.
Le niveau des drones dépendait directement de celui de la mère-ponte. Pour l’heure, elle pouvait engendrer des unités de niveau 11, mais, une fois parvenue au niveau 17, elle serait capable de produire des drones légendaires de niveau 21. Même si le niveau maximal d’une race entière était limité à 19, elle pourrait contourner cette restriction et engendrer malgré tout une unité légendaire.
Cela dit, Richard ignorait si la mère-ponte pourrait jamais atteindre un niveau aussi élevé. Même si elle ne progressait plus, elle mériterait tout de même sa réputation d’arme redoutable dans les guerres entre plans.
La mère-ponte énuméra toutes les races qu’elle avait analysées jusqu’alors. Étonnamment, les humains arrivaient en tête avec 170 %, suivis des gobelins à 150 %. Les serpents ailés affichaient un impressionnant 103 %, tandis que des races plus communes comme les nains, les elfes ou les barbares se situaient plutôt vers le bas du classement.
Richard hésita longuement, puis finit par poser la question qui le préoccupait. « Combien d’elfes dois-tu dévorer pour achever cette analyse ? »
La mère-ponte se tut un instant, puis lui répondit : « Environ 200, Maître. »
« Y a-t-il des exigences concernant leur puissance ou autre chose ? »
« Non, il faut seulement qu’ils soient de sang pur. S’il s’agit de demi-elfes, il m’en faudra environ 700. Je dois toutefois vous préciser que les elfes noirs et les elfes de la surface sont des espèces différentes. »
Richard avait déjà enfoui son visage dans ses mains, les doigts crispés dans ses cheveux. Pourtant, le message qu’il lui transmit fut parfaitement clair. « D’accord. Dis-moi combien il m’en faut pour les races suivantes : barbares, nains, orcs, trolls, ogres. »
Elle lui renvoya rapidement une série de chiffres : 290, 800, 750, 800, 1100.