Chapitre 552
Allers-retours
La volonté de la forêt formait une barrière invisible qui entravait la progression de Richard. Les nombreuses discussions avec Nyris, Agamemnon et Lina n’avaient rien donné. La licorne de Richard pouvait certes le protéger en partie de ses effets, mais il n’en avait qu’une. La laisser errer dans la forêt sans destination précise ne servirait à rien. S’ils comptaient sur un seul cheval pour fouiller des centaines de kilomètres carrés, quand trouveraient-ils d’autres arbres de vie ? Sans compter que les arbres pouvaient migrer dès qu’on les apercevait !
Il écarta une nouvelle fois l’idée des chauves-souris. Même sans tenir compte des archers elfes, ils avaient repéré dans la forêt de nombreux rapaces et autres créatures capables de traquer une cible dans les airs. Même les chauves-souris d’élite n’étaient que des morceaux de viande volante sur ce plan.
Pour l’heure, leur situation n’avait rien de catastrophique. L’exploitation du bois leur rapportait un certain bénéfice et, comme les autres elfes les dérangeaient à peine, presque toutes les troupes pouvaient être mobilisées pour abattre des arbres. Richard avait dû acheter cinq cents haches à fendre le bois supplémentaires, et cela ne suffisait presque pas. Les guerriers ordinaires ne pouvaient certes rien contre le bois de pierre, mais ils n’avaient aucun mal à couper les autres essences. Les seuls bénéfices tirés de l’exploitation du bois avoisinaient désormais les deux cent mille pièces par mois.
Même le prince était extrêmement satisfait de leurs profits. Agamemnon et lui venaient à peine de commencer à bâtir leur propre carrière et, en valeur pure, ces bénéfices n’avaient rien à envier à ceux qu’ils tiraient de leurs familles. Pourtant, ces gains leur étaient venus trop facilement. En l’absence de guerre, l’impatient Nyris ne tarda pas à s’impatienter.
Le temps. Richard n’en avait jamais assez. Lors de cette visite, il passa trois mois dans le Plan forestier et se procura cinq chevaliers runiques supplémentaires, ainsi que six jeux de runes de plus.
Il ne prévit toutefois pas d’autres chevaliers runiques pour lui-même. D’abord, il possédait déjà une escouade et demie, un rythme qui aurait paru incroyable même à ses amis ; il ne voulait pas trop les étonner. Mais le principal problème était qu’il ne disposait d’aucun candidat convenable. Seuls quinze des guerriers en qui il avait confiance avaient atteint le niveau douze, et aucun n’était plus puissant. Attribuer un jeu de runes à quelqu’un de ce niveau aurait été un immense gâchis.
La situation était donc inédite dans l’Alliance Sacrée : un seigneur avait assez de runes en réserve, mais pas assez de chevaliers à qui les confier.
Si Richard progressait plus vite dans la confection des runes, c’était en grande partie parce qu’il avait confié à Rosie nombre des tâches secondaires. La jeune femme faisait preuve d’une détermination et d’une application qui n’avaient rien à envier aux siennes. Elle étudiait et s’exerçait sans relâche, tout en trouvant le temps de veiller à son quotidien. Pareille à un oiseau enfin libéré de sa cage, elle débordait d’énergie. Même Richard s’étonnait de la vitesse à laquelle elle progressait.
La vie de Rosie était simple, sans être pour autant de tout repos. Dès qu’elle sortait du lit, elle se retrouvait aux tables du laboratoire. Bien sûr, le lit où elle passait du temps n’était pas toujours le sien.
Un après-midi, Richard tint une réunion de routine avec les autres pour discuter de la situation et de la suite. Comme à son habitude, il commença par demander si des distorsions spatiales anormales avaient été détectées dans les environs. En règle générale, si la Famille Schumpeter voulait reprendre le plan, le portail qu’elle ouvrirait ne serait pas très éloigné de sa base d’origine. Lina maîtrisait parfaitement la magie spatiale et pouvait repérer la moindre anomalie dans un rayon de mille kilomètres.
Mais sa réponse déçut une fois de plus Richard et les autres. L’espace autour d’eux était extrêmement stable : aucun passage planaire ne s’était ouvert, pas même un petit portail à sens unique. Nyris se mit à maudire la lâcheté des Schumpeter. Ils n’osaient peut-être pas envoyer leurs troupes, mais ne pouvaient-ils pas au moins dépêcher un assassin ou quelqu’un dans ce genre ? Richard était un mage ; archers et assassins étaient ses ennemis naturels.
Seuls quelques-uns comprirent l’humeur du prince. Depuis que Richard l’avait terrassé lors de leur duel d’entraînement, Nyris espérait que quelqu’un défierait son ami. L’idéal aurait été que cette personne appartienne à une classe capable de prendre les mages pour cible.
La discussion revint ensuite à la volonté de la forêt, un problème insoluble. Même Richard et Flowsand, pourtant dotés d’un esprit puissant, peinaient à voyager dans ces bois ; inutile de parler des autres. Nyris et Agamemnon eux-mêmes ne tiendraient pas longtemps. De plus, les objets magiques qui renforçaient l’âme étaient rares et coûteux : équiper toute une armée de la sorte était impossible.
Ils cherchaient avant tout les deux autres arbres. Ainsi, ils pourraient les attaquer sans tarder ; même si ces arbres refusaient de se rendre, les gains tirés de leurs dépouilles équivaudraient à des dizaines d’années d’exploitation forestière.
Mais cette satanée volonté de la forêt leur barrait toujours la route ! Ils n’avaient trouvé aucune solution et, comme les deux autres tribus ne tenaient pas autant à les chasser, impossible de recourir à un appât comme auparavant.
« Pff, seuls les morts-vivants peuvent s’habituer à cet endroit maudit ! » jura Nyris. Ses paroles n’étaient pas dénuées de vérité. Les âmes défuntes n’étaient guère affectées par ces pressions invisibles et pouvaient se déplacer librement.
« On pourrait peut-être trouver quelques nécro… » Agamemnon n’acheva pas sa phrase et secoua la tête. Norland était entré dans l’ère des guerres planaires, et les nécromanciens avaient été oubliés, laissés pour compte. Les plans personnels, administrés depuis des siècles et reliés par des passages stables, constituaient d’excellents incubateurs pour les soldats. Personne ne savait quelle taille l’ennemi avait donnée à son armée cachée ; un nécromancien ne pouvait donc pas déterminer l’ampleur de la horde à créer pour l’attaque. Les morts-vivants étaient bien plus faibles et vivaient bien moins longtemps que toute créature vivante de même niveau ; leur principal avantage résidait dans le nombre qu’on pouvait rassembler en peu de temps. Mais désormais, un seigneur pouvait ouvrir un portail depuis un plan personnel et déverser une marée de guerriers qui surpasserait, voire submergerait, la mer des âmes défuntes.
Constituer une armée de morts-vivants sur un plan de bas niveau avant de la transporter sur Norland pouvait sembler une bonne idée, mais de lourdes limites s’y opposaient. Les âmes défuntes d’un plan étaient profondément marquées par ses lois. Si l’on voulait invoquer une troupe de morts-vivants depuis un autre plan, l’énergie nécessaire était suffisante pour tuer celui qui tentait l’opération.
Déjà haïs des dieux pour leur audace à jouer avec les âmes, les nécromanciens ne pouvaient pas simplement procéder à des sacrifices pour gagner en puissance. Ils devaient suivre leur voie sans aucune aide. L’apparition du Dragon Éternel aurait pu résoudre ce problème, mais sa seule existence avait au contraire porté un coup terrible à la nécromancie.
La principale raison des recherches sur l’âme était la quête de la vie éternelle. À l’approche de la fin de leur existence, la plupart des grands mages devenaient des liches dans l’espoir de poursuivre leurs recherches en magie. Mais la nature même des liches imposait de nombreuses limites à leur existence ; la plus grave était l’affaiblissement incontestable de leur esprit. Avec le Dragon Éternel et ses bénédictions de vie, plus personne ne souhaitait devenir une liche.
Les nécromanciens étaient désormais presque éteints sur Norland. Les académies de magie les plus renommées conservaient encore des recueils complets de sorts nécromantiques, mais uniquement pour transmettre ce savoir aux générations futures. Très peu de jeunes mages acceptaient de pratiquer ces sorts ; ceux qui s’y essayaient ne les employaient qu’à d’autres fins, comme l’alchimie. Dans le monde, les mages spécialisés dans la magie de l’âme étaient sans doute moins nombreux que les grands dragons.
Pourtant, les paroles d’Agamemnon rappelèrent aussitôt Zendrall à Richard. Bien qu’il fût toujours aux environs du niveau douze, ce fidèle se spécialisait dans la magie de l’âme et descendait d’une longue lignée de nécromanciens. Il pouvait déjà rivaliser avec les meilleurs nécromanciens de Norland, et quelques runes adaptées pourraient sans doute accroître sa puissance.
La prochaine décision de Richard marquerait un tournant pour Faelor tout entier. Pour la première fois, un être originaire de ce plan mettrait le pied au-delà de sa sphère protectrice.
Richard ne s’inquiétait pas vraiment de la situation à Faelor. Avec la mère de la couvée sur place, Gangdor n’avait pas réellement besoin de l’aide de Zendrall. À la tête d’une armée toujours plus nombreuse de chevaliers humanoïdes, la brute pourrait venir à bout de ses ennemis même s’il devenait complètement idiot.
En quittant le Plan forestier, Richard prit toutefois la mesure de l’urgence : il fallait améliorer le passage de Faelor. Le prix d’un aller simple pour Faelor était alors de quinze mille pièces, chaque personne et chaque bête étant comptabilisées séparément. Autrement dit, un chevalier runique devait payer soixante mille pièces d’or pour entrer à Faelor et en ressortir. C’était une somme énorme, même pour Richard.
Les trois mois passés dans le Plan forestier en représentaient quatre à Faelor. Gangdor avait mis ce temps à profit pour stabiliser complètement la situation dans les Terres ensanglantées. La plupart des bandits et des membres des autres races avaient été exterminés.
Quelques bandes de brigands avaient toutefois été épargnées. Ceux qui avaient été autorisés à rester étaient assez malins pour savoir qui régnait vraiment sur ces terres. Ils détroussaient tous ceux que Gangdor leur désignait et lui remettaient docilement la majeure partie de leur butin. En échange, Gangdor leur cédait les armes et les armures qui ne répondaient pas à ses critères. Pour les bandits, c’étaient des équipements de première qualité, qu’ils trouvaient rarement.
La brute avait aussi éliminé plusieurs groupes de marchands d’esclaves. Sa position était sans équivoque : ces groupes pouvaient continuer d’exister, mais tous devaient s’enregistrer auprès de Richard et payer des impôts. Le mode de prélèvement était simple : chaque fois qu’ils rentraient à leur base, le collecteur des impôts choisissait un esclave parmi les dix. Naturellement, il prenait le meilleur, qu’il s’agisse d’un barbare robuste ou d’une vierge d’une race exotique d’une grande beauté.
L’impôt en lui-même n’était pas trop lourd, mais ces marchands d’esclaves devaient également en payer un second une fois de retour dans leur pays d’origine. Il leur restait néanmoins une autre possibilité : vendre en grandes quantités à Richard tous les esclaves robustes ou séduisants. Grâce au flot régulier d’or que lui rapportait le commerce interplanaire, il comptait en acheter un nombre stupéfiant : cent mille.