Chapitre 542
La fin d’Uranor (2)
Grâce à leurs vastes connaissances et à leur solide expérience de la guerre planaire, les nobles de Norland n’eurent aucun mal à affronter les tréants. Nyris et Agamemnon esquivaient sans cesse les coups furieux du tréant ancien par des mouvements imprévisibles, tout en s’attaquant à ses racines à coups de hache et d’épée. L’épée d’Agamemnon n’avait rien à envier à la hache légendaire de Nyris : chacun de ses coups faisait voler des racines.
Le tréant hurla de douleur. Ses attaques sauvages atteignaient parfois leur cible et projetaient l’un des deux combattants au loin. Mais ils revenaient aussitôt dans la mêlée, souvent avant même d’avoir touché le sol. Leur armure fissurée leur offrait une défense stupéfiante, et trois prêtres à leur service les renforçaient et soignaient leurs blessures.
Lorsque Nyris fut de nouveau projeté au loin, un sort de guérison supérieure et un renforcement de ses réflexes le touchèrent simultanément. Il se releva en titubant, puis cracha une gorgée de sang, puni pour son imprudence ; mais le temps qu’il reprenne son souffle, ses blessures étaient déjà guéries. Une puissante lumière divine scintillait sur son corps, lui donnant l’impression que la force jaillissait de chacun de ses pores. La lueur de sa hache s’intensifia, et cette arme démesurée commença à grandir encore.
« Construct de guerre ! » s’exclama Nyris, surpris et ravi. Il se retourna et cria : « Je t’adore, Flowsand ! » Puis le prince poussa un cri et chargea de nouveau, sa hache rayonnante fendant l’air et faisant voler écorce et branches.
Le Construct de guerre était un sort que seuls les dieux dont le domaine était lié à la guerre pouvaient accorder à leurs prêtres ; seuls ceux qui possédaient un talent particulier pouvaient le maîtriser assez bien pour en garantir le succès. L’Église du Dragon éternel était la plus habile de Norland dans son usage, et le sort lancé par Flowsand avait en outre pour effet de renforcer l’arme de son bénéficiaire. C’était cette double capacité qui avait tant enthousiasmé Nyris.
Richard empoigna son épée sans nom et jeta un coup d’œil à la bataille qui se déroulait de son côté. La situation lui donna envie de se cogner la tête contre un mur. Nyris était tout simplement trop excité et s’acharnait à tailler en pièces chaque morceau d’écorce qu’il apercevait, fort de sa puissance colossale. Le spectacle avait beau être terrifiant, ses coups désordonnés ralentissaient considérablement le combat. Le quatrième prince avait probablement été frustré jusque-là et espérait faire durer l’affrontement autant que possible pour profiter pleinement du sort de Construct de guerre.
Agamemnon, toutefois, n’entendait pas se prêter à son jeu. Son épée filait comme le vent, et chacun de ses coups faisait voler des racines. Il ne fallut pas longtemps pour que le tréant perde l’équilibre et s’effondre.
Une fois le tréant ancien à terre, il ne restait plus qu’à le tuer. Agamemnon bondit sur lui et repéra un point vital ; il y enfonça son épée d’un mètre cinquante jusqu’à la garde. Les deux mains serrées autour de son arme, il poussa un rugissement. L’énergie jaillit de chacun de ses pores comme une fontaine de feu projetant ses flammes vers le ciel. La vague écarlate évoquait davantage un déluge de sang que de véritables flammes, et les paillettes d’or qui s’y mêlaient passaient presque inaperçues.
Le coup creusa un immense cratère à l’emplacement du cœur, et Agamemnon s’enfonça d’un mètre dans le corps de l’arbre. Le tréant poussa un cri de détresse à faire trembler la terre ; ses branches frémirent sans relâche tandis que les yeux de son tronc se fermaient lentement.
La mort d’Uranor signa la destruction du dernier espoir des elfes. Le grand ancien était déjà tombé aux mains de l’ennemi, et tous les druides étaient blessés. Nombre d’entre eux s’enfuirent aussitôt dans la forêt ; seule une poignée continua de résister. Lorsque le dernier des tréants fut abattu, la guerre prit enfin fin.
Sept tréants, environ soixante-dix guerriers et deux cents elfes ordinaires avaient été tués. Outre le grand ancien, un autre druide, dix vieux guerriers et trois cents civils avaient été capturés, tandis que les autres s’étaient enfuis dans la forêt. Mais le plus grand butin était l’Arbre de Vie.
Quatre des trente hommes que Richard avait emmenés étaient morts, et la plupart des survivants étaient blessés. Cependant, avec plusieurs prêtres à leurs côtés, même les blessures les plus graves pouvaient être soignées sans difficulté. La perte la plus lourde était celle d’un chevalier des runes, mais elle ne pesait rien face aux gains immenses de cette expédition.
La bataille s’était beaucoup mieux déroulée que prévu. Richard avait seulement projeté de porter un coup sévère à la tribu avant de battre en retraite ; il l’avait finalement anéantie et s’était emparé de l’Arbre de Vie tout entier.
La prison tonitruante avait été la clé de cette réussite. Ils ne s’étaient pas attendus à trouver tous les puissants elfes réunis sous un même toit, mais cette occasion leur avait permis de les blesser tous d’un seul sort. Autre point déterminant : ils avaient agi vite et chassé les druides de l’arbre au lieu d’engager un véritable combat au corps à corps. Du début à la fin, les elfes n’avaient pas eu l’occasion de montrer leur force.
Mais la joie de cette éclatante victoire fut de courte durée. Des vignes suceuses de sang poussaient partout dans la prison des elfes ; elles se tortillaient autour des corps des soldats humains, cherchant à tirer davantage de sang de leurs enveloppes vidées. Même complètement exsangues, ceux-ci continuaient d’être broyés par les vignes assoiffées, qui réduisaient peu à peu leurs corps en morceaux de plus en plus petits. Personne ne savait combien de soldats humains avaient été emprisonnés auparavant, mais Lina comprit que les quelque deux cents hommes disparus ces derniers temps ne seraient jamais retrouvés.
Richard se détourna pour quitter les lieux et poussa un profond soupir lorsqu’il retrouva la terre ferme. Un fardeau indicible pesait désormais sur ses épaules. Les autres sortirent rapidement à leur tour ; personne ne voulait rester plus longtemps dans cet endroit sinistre. Un garde royal, grand et robuste, cracha avec haine et s’écria, furieux : « Nous devrions tuer tous ces maudits peaux-vertes ! »
« Ne dis pas n’importe quoi ! » le réprimanda Nyris, et le guerrier ravala son ressentiment. Le prince se tourna alors vers Richard et lui demanda : « Richard, qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant ?
Richard soupira. « Que veux-tu qu’on fasse ? On s’en occupe comme d’habitude : on garde ceux qui se rendent et on les enferme. Nous venons à peine de nous établir sur le Plan forestier ; inutile de déclencher un massacre tout de suite. Et il en ira de même à l’avenir : pas de mise à mort s’il n’y a rien à y gagner.
Nyris haussa les épaules. « Très bien, c’est toi qui commandes, de toute façon. Allez, reprends-toi ! Il nous reste encore une chose importante à faire !
Ce disant, il désigna l’imposant Arbre de Vie. Cet arbre était si colossal qu’il se confondait presque avec le paysage, mais il valait davantage que toute la tribu des elfes.
Le groupe se tint sous l’arbre et contempla l’immense géant en silence.
« Une offrande, dit Agamemnon au bout d’un moment.
« Une très belle offrande, ajouta Nyris.
« De premier ordre », jugea Flowsand.
Richard le contempla longuement, puis demanda : « Mais comment allons-nous le sacrifier ? » Même Flowsand resta sans voix devant cette question.
L’Arbre de Vie était tout simplement trop colossal, au-delà de toute imagination. Il était impossible de le transporter. Les arbres de vie et les arbres-mondes des elfes choisissaient généralement un endroit où s’enraciner et grandir, sans guère se déplacer ; c’était vrai dans de nombreux plans. S’ils n’étaient pas si immenses, ils pourraient se mouvoir d’eux-mêmes, comme les tréants. Certains arbres de vie très jeunes pouvaient être déplacés, mais perdaient cette faculté en grandissant. Si on les déplaçait de force, il faudrait en payer un prix insoutenable, et ils ne pourraient plus devenir des arbres-mondes capables d’ancrer un plan entier.
L’Arbre de Vie qui se dressait devant eux était encore assez jeune pour se déplacer de lui-même. Mais le voudrait-il ? Pourquoi irait-il jusqu’à l’autel de son plein gré ? Aucun être vivant ne ferait quelque chose d’aussi contraire à ses instincts.
C’est alors que Tiramisu prit soudain la parole à côté d’eux : « Découpez-le en morceaux !
La tâche serait ardue, mais la proposition restait réalisable. Les morceaux auraient bien moins de valeur que l’arbre entier, mais même Richard, malgré son immense savoir, ne parvenait pas à trouver comment le faire passer par les portes de téléportation planaire. Il était impossible d’imaginer le niveau qu’un mage devrait atteindre pour y parvenir.
Les brutes comme les ogres parvenaient parfois à trouver des solutions sous un angle que les esprits plus subtils n’envisageaient pas. Leurs méthodes étaient toujours directes et privilégiaient le résultat plutôt que la démarche. Pour une offrande de haut rang, aucune dépense n’était excessive.
Tandis que Richard et les autres commençaient à évaluer la faisabilité du plan, un guerrier elfe capturé s’éleva soudain dans les airs. L’Arbre de Vie agita ses branches et ses feuilles, projetant d’innombrables rayons de lumière qui baignèrent entièrement l’elfe.
Richard et les autres reculèrent de quelques pas. Ils restèrent sur leurs gardes, sans céder à la panique. Qu’il s’agisse d’un arbre de vie ou d’un arbre-monde, aucun ne possédait de pouvoir offensif ; tous comptaient entièrement sur les elfes et les tréants pour les protéger.
Le guerrier elfe qui flottait dans les airs ouvrit lentement les yeux, mais son regard semblait absent et égaré. Une voix brumeuse résonna dans sa bouche, si différente de celle des elfes : « Visiteurs venus d’un monde étranger, pourquoi faut-il que vous apportiez mort et destruction au mien ?