Chapitre 537
La volonté de la Forêt
Agamemnon resta parfaitement impassible au début, mais Nyris continua de le fixer. Le regard du prince se fit de plus en plus rancunier, tandis que des larmes naissantes faisaient luire ses yeux.
« C’est si étrange que ça ? » demanda-t-il en lui lançant un regard noir.
« Oui ! » répondit Nyris en ricanant, fier que son stratagème eût fonctionné. « Un bloc de bois comme toi peut vraiment sourire et se mettre en colère, hein ? »
Agamemnon renifla et se tut.
« Chut, dépêchez-vous ! » lança Richard d’un ton las depuis l’avant, réduisant aussitôt tout le monde au silence. Il secoua la tête et fit avancer sa licorne à un rythme tranquille, s’enfonçant davantage dans la jungle.
À la tombée de la nuit, les soldats doués pour le repérage trouvèrent une clairière dans la forêt, et tout le monde mit pied à terre pour se reposer. Nul besoin de tentes : ils s’assirent à même le sol ou s’adossèrent aux arbres. Comme le groupe comptait bon nombre de mages, certains firent griller négligemment de la viande séchée pour le dîner.
Demi s’assit par terre, mais l’uniforme masculin qu’elle portait la gênait. Elle n’avait pas non plus apporté de provisions, contrairement aux autres. Richard lui fit signe de venir et étendit une bâche au sol. « Quand tu auras fini de manger, dors ici. »
Elle regarda ceux qui l’entouraient et répliqua entre ses dents : « Ça va, je trouverai bien un endroit où m’asseoir. »
Richard sourit devant son entêtement et murmura : « Repose-toi bien, ne te fatigue pas. Tu n’es pas comme eux ; si tu ne dors pas un peu, tu ne pourras pas te battre. Tu joueras un rôle très important. »
Elle finit par hocher la tête, termina son repas, puis se pelotonna sur la bâche en essayant de s’endormir. Il sourit en la voyant faire, puis trouva un endroit où s’asseoir et se reposer à son tour. Quand tout le monde eut fini de manger, ils sombrèrent dans une rêverie. Cette équipe n’avait pas besoin de monter la garde la nuit : vu la puissance de chacun, c’était inutile.
……
Tôt le lendemain matin, tout le monde remonta en selle. Richard lança sa licorne et les guida au cœur de la forêt, choisissant sa direction sans hésiter, alors que personne n’aurait su dire où se trouvait le nord.
Les compagnons de Richard s’étaient habitués à cette maîtrise absolue de la situation ; ils savaient que s’il ne leur demandait pas leur avis, c’est qu’il était sûr de lui. Les soldats royaux et les gardes sanguinaires, en revanche, n’étaient pas du même avis. Rongés par le doute, ils échangèrent des regards avant de lui emboîter le pas.
Richard percevait toujours l’humanoïde d’élite par leur lien mental, ce qui signifiait qu’il était encore en vie. La connexion était un peu floue, signe que le drone se trouvait à plus de trente kilomètres, mais cela ne l’empêchait pas de déterminer approximativement la direction à prendre. Pourtant, peu après le début de leur trajet, le groupe sembla franchir une barrière invisible. Ils eurent l’impression qu’un marteau s’abattait sur leur âme, oppressant toute la troupe et pesant lourdement sur leurs esprits. Leurs pensées se ralentirent, leur vision se brouilla, le sol et le ciel se confondirent, et même garder l’équilibre devint difficile. Quelques soldats, aussitôt hébétés, s’éloignèrent du groupe sans même s’en rendre compte et dérivèrent vers les profondeurs de la forêt.
« Attention, c’est ici que mon esprit a été affecté ! » avertit Scherr à voix haute. Lui-même ne semblait pas en très bon état. Ce n’était pas une simple frappe : quoi que ce fût qui les attaquait, cela exerçait une pression constante sur leurs âmes.
La force de volonté indiquait clairement les chances d’atteindre le royaume légendaire, et cette épreuve révélait celle de chacun. Nyris et Agamemnon n’étaient que de niveau dix-sept, pas encore des saints, mais ils étaient bien moins affectés que Scherr et Pamir. Lina s’en sortait moins bien qu’eux, même si elle tenait bon par rapport aux deux autres. Demi, quant à elle, faisait preuve de l’incroyable volonté d’une véritable Archeron, presque à la hauteur de la Mage Dragon.
C’est le groupe de Richard qui stupéfia véritablement tout le monde. À l’exception d’Olar, qui se défendait aussi bien que Scherr et Pamir, chacun de ses compagnons possédait un esprit d’une puissance inouïe. Flowsand, Waterflower, Phaser et même Tiramisu résistaient à la douleur sans que leurs mouvements en soient le moins du monde affectés. Ils surpassaient ainsi Nyris et Agamemnon !
Et ce n’était pas tout. Richard se contenta de froncer les sourcils, presque entièrement insensible à la pression à laquelle tous les autres devaient résister de toutes leurs forces. Seules Flowsand et Waterflower savaient à quel point son âme s’était fortifiée après qu’il eut survécu à la lance spirituelle du chef de guerre troll. Pour lui, cette pression ressemblait à un sac à dos qu’on l’aurait forcé à porter. Elle ne le gênait pas vraiment, mais était un peu agaçante.
Pourtant, le fait qu’il fût le seul à s’en tirer sans difficulté n’augurait rien de bon. Ils allaient bientôt livrer bataille, et il ne pouvait pas se jeter seul dans le repaire des elfes. Il ne s’était pas du tout attendu à une telle situation. Scherr avait dit que la forêt les affecterait aux alentours de la barre des cent kilomètres, mais il n’avait pas imaginé que ce serait à ce point.
La licorne sembla sentir son inquiétude. Cette bête, qui avait coûté plus de divinité que même Phaser, poussa soudain un long hennissement, dont la sonorité limpide se répandit au loin. Sa corne s’illumina d’une lueur argentée, peu éclatante mais qui perçait tout de même la brume. Son halo s’étendit sur plusieurs dizaines de mètres autour d’eux.
Aussitôt, chacun sentit la pression qui pesait sur son âme s’alléger, jusqu’à ce que même les soldats les plus faibles puissent se battre sans difficulté.
« Incroyable ! » s’exclama Nyris, partagé entre l’admiration, la stupeur et une certaine tristesse. Il ne parlait pas seulement de la licorne.
Scherr et Pamir, qui s’étaient crus si grands et si puissants, le nez en l’air, regardèrent désormais Richard avec stupeur et révérence. Leurs yeux parcoururent aussi ses compagnons, tandis que leurs expressions se faisaient plus complexes.
Quiconque avait de l’expérience savait combien la puissance de l’esprit et de l’âme était importante. Elle était indispensable pour devenir puissant ; une volonté forte ne garantissait pas la réussite, mais il fallait au moins cela pour pouvoir essayer.
Ils pouvaient passer Richard sous silence : il était la fierté et la joie d’un mage légendaire. Mais même ses compagnons étaient d’un talent stupéfiant, dotés d’un potentiel extraordinaire. Impossible de savoir jusqu’où ils iraient, mais une chose était sûre : le royaume des saints ne serait pas leur limite. Le plus faible du groupe de Richard n’avait rien à envier à un grand mage. Comment Richard avait-il réussi à s’attacher une bande de phénomènes pareils ?
Cette réflexion les ramena au talent de Richard lui-même. Ils comprirent qu’ils ne pouvaient pas simplement l’ignorer, loin de là. Son âme était plus puissante que celle d’une prêtresse de haut rang ! Jusqu’où irait-il, alors ? Un nouveau Gaton apparaîtrait-il dans la décennie à venir ? Scherr et Pamir échangèrent un regard, sachant parfaitement que l’apparition d’un second phénomène rendrait l’ascension des Archeron inarrêtable.
Richard avait déjà remarqué le changement d’atmosphère, mais savoir ce qu’ils pensaient ne l’obligeait pas à réagir. Il se contenta de désigner l’avant. « Allons-y, il nous reste encore un long chemin à parcourir ! » La source de ce chapitre est novеlping.com.
……
Au loin, des centaines d’elfes sylvestres s’étaient rassemblés sous un arbre antique gigantesque, accueillant un groupe de guerriers courageux. Une panthère robuste bondit devant la foule et se transforma en un druide âgé, qui brandit le bâton de la nature qu’il tenait à la main. « Nous revenons avec un personnage important parmi les démons envahisseurs ! »
Les elfes exultèrent aussitôt. Tout aussi imposant, le druide s’exclama : « Amenez les prisonniers ! »
Quatre guerriers elfes s’avancèrent et jetèrent au sol le chevalier humanoïde d’élite, étroitement ligoté par des lianes. À sa vue, les elfes se déchaînèrent, le maudissant dans les termes les plus virulents. Certains levèrent même leurs poignards et se précipitèrent sur lui, avec l’intention de le poignarder à plusieurs reprises. Moins de deux mois s’étaient écoulés depuis l’arrivée de Richard sur ce plan, et la plupart des elfes de cette tribu avaient perdu des amis ou des membres de leur famille sous les coups de ses troupes.
Cependant, le druide toussa une fois, et plusieurs guerriers elfes s’empressèrent de protéger le chevalier de leurs congénères. « Il nous servira de monnaie d’échange pour récupérer Jubu. Il ne doit pas être blessé ! » À la mention de ce nom, les elfes se calmèrent peu à peu, mais la haine dans leurs regards ne fit que croître.
Une voix grave et majestueuse retentit soudain dans le ciel : « Bien-aimé ancien Greenwind, qu’est-il arrivé à mes enfants ? »
Celui qui venait de parler était un tréant d’une taille prodigieuse, dont le tronc était plusieurs fois plus large que celui d’un arbre ordinaire. Son immense cime semblait ne jamais devoir finir.
« C’est avec une grande douleur que je vous l’annonce, mais ils n’ont pas pu échapper aux envahisseurs », répondit le druide d’un ton grave.
Le tréant antique soupira. « Je comprends. Mes enfants savaient qu’ils avaient peu de chances de revenir. J’espère seulement que leur sacrifice aura servi à quelque chose. Va, le grand ancien t’attend. J’ai besoin de paix. »
Greenwind s’inclina profondément. « À votre guise. »
Le druide gravit le chemin en spirale qui menait au sommet de l’immense arbre derrière lui, passant devant plusieurs maisons perchées, bâties dans les creux naturels de son tronc. Au niveau le plus élevé occupé par les elfes se trouvait une vaste demeure de bois. Un elfe si âgé qu’il tenait à peine debout y était assis.