Chapitre 525
Le destin d’une chevalière
Nyris regarda son aide s’éloigner en hâte. « Richard, je sais que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais tu es maître des runes. Tu dois faire connaître ton nom, et le meilleur moyen d’y parvenir est d’organiser régulièrement des conventions de runes. Quand les conditions seront réunies, il serait préférable que tu tiennes des conventions régulières à Faust. Toutefois, tu ne jouiras de ce privilège qu’une fois capable de créer des runes de grade 4. Même Lunor ne remplit pas encore cette condition. »
Richard acquiesça, tout en réfléchissant sérieusement aux sortes de runes qu’il pourrait vendre aux enchères. Il n’avait jamais limité sa manière de les créer aux normes établies ; il les concevait plutôt en fonction de son objectif. C’était pourquoi il fabriquait toujours des runes sur mesure, adaptées à sa vision. Même ses runes de grade 1 étaient tout à fait uniques et, à en croire ce que disait Nyris du marché des runes, ces pièces singulières suffiraient amplement à fournir une sélection secondaire pour une convention, même si chacune, prise séparément, ne valait pas grand-chose.
Tandis qu’il réfléchissait à tout cela, un clerc de l’Église se hâta vers eux pour leur annoncer que le portail avait été stabilisé et qu’ils pouvaient procéder au transfert. Ayant retenu la leçon de la fois précédente, Richard envoya d’abord un groupe d’infanterie lourde munie de boucliers-tours, puis organisa le passage de tous les autres, groupe après groupe.
……
Lina était étendue contre un canapé et regardait paresseusement par la fenêtre. De temps à autre, elle prenait un fruit dans la coupe d’argent posée devant elle et le fourrait dans sa bouche. Les fruits d’ici étaient croquants et délicieux, mais elle n’y goûtait qu’une fadeur terne. Il n’y avait qu’une seule sorte de fruit et, aussi bon fût-il, on finissait par se lasser d’en manger jour après jour.
La pièce était très sombre, à l’image du ciel obscur qui s’étendait derrière la fenêtre. La brume qui le recouvrait était presque aussi épaisse qu’un brouillard ; dans l’état actuel du plan, un appareil magique capable de modifier le climat aurait été un luxe insensé. Même si elle avait pu en acheter et en installer un, ils n’auraient pas eu l’énergie nécessaire pour le faire fonctionner.
Le corps d’une grande mage n’était pas affecté par ces conditions déplorables, mais celles-ci pesaient tout de même sur son humeur. Elle soupirait sans cesse, le regard perdu au-dehors. Le ciel était d’un gris verdâtre, si terne qu’il était impossible de distinguer les nuages. Seuls des lambeaux de brume flottaient depuis les hauteurs, plus ou moins sombres.
Le vert semblait être la seule couleur de ce plan. Il était censé symboliser la vitalité, mais en si grande abondance, il finissait plutôt par étouffer. Lina bougea légèrement, se sentant terriblement moite. La chaleur était si suffocante qu’elle avait presque l’impression de pourrir sur place.
Soudain, la brume se déchira dans un coin de son champ de vision ; une longue flèche la traversa comme l’éclair, droit vers son cou. Elle claqua des doigts et un hémisphère translucide apparut devant le projectile. Celui-ci transperça le bouclier, mais sa vitesse avait considérablement diminué. Un anneau en forme de S à son index projeta un éclair qui brisa le mana de la flèche, lui permettant de la saisir en plein vol.
Cette flèche, qui mesurait près de deux mètres, était entièrement faite d’une matière vert sombre ; les plumes de son empennage avaient été teintes d’une nuance plus claire de la même couleur. Une fine liane s’enroulait autour du fût, source de sa magie, tandis que sa pointe avait été taillée dans les dents d’une créature. Son extrémité creuse dégageait une odeur âcre d’amandes. Retrouvez le chapitre complet sur novelping . com.
Le poison qui enduisait cette flèche était extrêmement puissant : il pouvait tuer un éléphant en moins d’une minute. Même Lina aurait été en danger si elle avait été touchée, mais encore aurait-il fallu qu’elle le soit. La flèche avait été tirée à huit cents mètres de distance et, assise dans une tour magique, elle ne risquait pas d’être atteinte. Si elle n’avait pas parfois réduit la puissance de la tour pour économiser ses cristaux magiques, elle n’aurait même pas eu besoin de lever le petit doigt pour l’arrêter.
Elle jeta un bref coup d’œil à la flèche, puis la lança dans un coin. Ce genre d’attaque se produisait deux ou trois fois par jour ; même s’ils savaient que c’était inutile, les ennemis ne renonçaient pas. Cela correspondait parfaitement à la ténacité des autochtones et à leur haine des envahisseurs.
Au début, elle avait traqué les assaillants et les avait tués, éliminant ainsi bon nombre d’archers, mais les autochtones avaient fini par devenir plus malins. Ils prenaient la fuite dès qu’ils avaient tiré leurs flèches et, dans cette vaste forêt, elle aurait eu du mal à les rattraper, même s’ils n’avaient été qu’à quelques centaines de mètres. Elle avait finalement cessé de s’en préoccuper et se contentait de lancer une salve de boules de feu à longue portée dans leur direction. Sans effet de poursuite, une boule de feu ne pouvait pas atteindre les archers, mais utiliser un sort plus puissant contre un simple archer aurait été excessif. Elle ne faisait que passer ses nerfs. À présent, elle n’avait même plus l’énergie de le faire.
Les autochtones étaient vraiment tenaces, et le fait que la Mage dragon puisse parer les attaques surprises ne signifiait pas que les autres habitants de la ville en étaient capables. Chaque fois qu’ils sortaient de chez eux, ils devaient porter une armure complète et un bouclier, et rester constamment sur leurs gardes.
Dans l’ensemble, les remparts de la ville ne servaient plus à grand-chose. La forêt qui l’encerclait étroitement poussait à vue d’œil, et la cime des arbres dépassait même les murs. Lina les avait incendiés à de nombreuses reprises, mais cela ne leur avait accordé que quelques jours de répit. Dans ces conditions déplorables, la magie de feu était bien moins utile que prévu.
Les autochtones étaient des archers d’une adresse exceptionnelle. Ils pouvaient même tirer des flèches en cloche au-dessus des remparts et activer une magie naturelle qui permettait de suivre leur cible.
Malgré la vigilance des soldats, des gens mouraient chaque jour. Certains jours, il n’y en avait qu’un, mais d’autres fois, six ou sept guerriers étaient envoyés dans la tombe. La rébellion et la contre-attaque avaient réduit la population de la ville à moins de 10 000 habitants, dont moins de 2 000 soldats et quelques milliers de gens du peuple. Beaucoup de ces derniers étaient des membres de la famille des soldats ; les autres étaient des ouvriers indispensables au fonctionnement de la ville. Pour la plupart, ils étaient restés sur place depuis l’époque du règne de la Famille Schumpeter. Le dernier groupe était composé d’esclaves autochtones capturés.
Près d’une centaine d’hommes étaient morts au cours du mois précédent. Pour une ville d’aussi petite taille, c’était assez pour semer la terreur parmi la population. Sans Lina, qui les intimidait par sa puissance absolue, beaucoup auraient probablement fui pour sauver leur vie.
Ils ne pouvaient évidemment pas s’enfuir dans la forêt ; tout le monde savait que les autochtones haïssaient les envahisseurs et leur réservaient une mort atrocement douloureuse. Leur meilleur espoir était de regagner Norland par la porte de téléportation.
La ville disposait encore de quelques réserves de cristaux magiques, suffisantes pour renvoyer une centaine de personnes à Norland. Sans elles, les soldats auraient probablement abandonné la défense de la ville. Mais ces réserves faisaient vaciller bien des volontés. Les officiers craignaient de ne pas avoir l’occasion de rentrer, tandis que les fantassins savaient qu’ils n’avaient presque aucune chance de repartir. L’injustice et la haine commençaient à couver contre ceux qui pourraient réussir à s’échapper. Lisez ce roman sur NovelPing pour une expérience optimale.
Lina ne pouvait rien contre ce changement d’état d’esprit. Si ceux qui se trouvaient ici n’avaient pas ignoré la situation à Norland, ils se seraient peut-être déjà révoltés pour s’emparer des cristaux magiques. Heureusement, bon nombre des soldats restés sur place avaient connu la rébellion précédente et conservaient une certaine révérence envers la Famille Archeron.
Elle avait déjà demandé des renforts à trois reprises. Lina savait que les Archeron étaient très vulnérables en ce moment, et que Richard était bien trop jeune pour les soutenir à lui seul. Le simple fait qu’il se soit distingué à un moment aussi critique et qu’il ait pris sur ses épaules le fardeau de la famille était déjà remarquable ; elle ne pouvait pas se résoudre à en attendre davantage. Elle ne voulait simplement pas avoir à renoncer elle-même à défendre le plan. Le destin d’une chevalière était de finir ensevelie dans les batailles planaires. Elle n’avait pas peur, mais Gaton n’était toujours pas revenu.
Elle savait qu’Asiris, Senma, Ward et Cyrden n’étaient pas mieux lotis qu’elle. Gaton n’avait laissé derrière lui que de quoi maintenir la situation pendant un court moment, car il comptait anéantir à toute vitesse les forces de la Famille Mensa sur le Plan de Rosie avant de revenir rapidement. Personne n’avait prévu l’accident survenu au portail.
À vrai dire, Lina n’attendait pas grand-chose, même si Richard venait avec des renforts. Il avait certes fait preuve d’un talent extraordinaire lors de la reconquête de la ville, mais la situation était désormais différente. La forêt les encerclait déjà, et l’environnement empêchait un commandant d’avoir beaucoup d’influence. Ce qu’il leur fallait, c’était une puissance absolue. La dernière fois, Flowsand avait été la seule à mériter ce qualificatif, tandis que Nyris et Agamemnon n’avaient pu être considérés que comme des aides. Cela montrait à quel point Richard était acculé : il n’arrivait tout simplement pas à faire venir assez de monde pour prêter main-forte dans le Plan forestier.
Elle posa la main sur le piédestal de cristal devant elle et vérifia la situation près de la porte de téléportation. Le calme qui régnait dans les environs la soulagea ; elle n’attendait pas que Norland envoie des troupes, mais craignait plutôt que ses subordonnés ne se rebellent. Les soldats qui gardaient les lieux étaient les plus fidèles qu’elle avait, mais cette situation ne pourrait durer. Même avec ses pouvoirs, elle ne pourrait pas les maintenir indéfiniment dans le rang.
À cet instant, une vague d’énergie puissante jaillit soudain du portail. Lina se leva aussitôt, surprise et ravie : quelqu’un s’apprêtait à franchir la porte ! Richard venait-il vraiment ? Mais elle se souvint alors que Norland n’avait pas répondu à sa dernière lettre ; toutes sortes d’hypothèses lui traversèrent l’esprit.
Elle ne prit même pas la peine d’emprunter l’escalier et s’envola directement par la fenêtre en direction de la porte de téléportation. Mais, alors qu’elle était encore en plein vol, elle s’immobilisa brusquement et contempla le ciel avec stupeur. Un étrange sentiment venait de l’envahir, comme si les lois de ce plan avaient légèrement changé. Une altération qui touchait aux racines mêmes du plan et affectait le cours du temps.
Des bénédictions ? Lina avait presque du mal à croire ses propres sens. Si quelqu’un lançait des bénédictions sur le Plan forestier, ce n’était pas un petit groupe qui arrivait.
La Famille Schumpeter !