Chapitre 524
Professionnelle
Richard répugnait à admettre que, quoi qu’il se fût passé cette nuit fatidique, il trouvait agréable d’avoir Rosie à ses côtés. Mais ce n’était pas la seule raison. Il devait reconnaître qu’elle prenait très bien soin de lui et, surtout, qu’elle avait de solides connaissances en mathématiques. C’était une qualité extrêmement rare, qui ferait d’elle une assistante compétente à l’avenir.
« Qui t’a appris les mathématiques ? » lui demanda-t-il.
« Mon précepteur m’a enseigné les bases, et j’ai appris le reste toute seule. Le niveau huit était juste ce qu’il fallait pour servir de monnaie d’échange, et on ne m’a pas autorisée à aller au-delà. Mais la bibliothèque de la famille Mensa m’était toujours accessible, alors j’y ai appris pas mal de choses. Tout ce que je sais de plus avancé, je l’ai appris dans ces livres. »
Richard hocha la tête. Cela expliquait pourquoi Rosie avait de solides bases, mais manquait de souplesse dans leur application. Il adoucit le ton. « Dis au majordome de tout préparer : nous partons demain. Ah, et comme il ne nous reste pas beaucoup de temps, prépare-toi toi aussi. Nous nous rendons sur le Plan forestier. »
La jeune fille hocha la tête, puis se jeta soudain sur lui et déposa un baiser aussi léger qu’une plume sur sa joue, avant de s’éclipser comme le vent.
Le chant des oiseaux commençait déjà à résonner dehors, et la lumière du matin pénétrait dans le bureau. Un nouveau jour venait de commencer. Rosie sortit de la pièce et se hâta vers sa chambre, où elle croisa par hasard le vieux majordome, qui s’était levé pour faire sa ronde. Elle lui fit aussitôt part de la décision de Richard, et il appela deux servantes pour l’aider à faire ses bagages.
Alors qu’elle venait de prendre congé de lui et tournait au coin du couloir, elle s’arrêta net. Coco était accroupie non loin de là et tentait de se retirer en douce. La vue de Rosie la terrorisait visiblement, mais ses yeux trahissaient une haine impossible à dissimuler.
Rosie fit signe aux deux servantes de continuer, puis s’approcha de Coco. « Ah, Coco, c’est bien ça ? J’ai entendu dire que tu étais la compagne de Richard. »
Pour une raison ou une autre, la faible illusionniste trouva soudain le courage de se lancer dans cette bataille sans fumée. Elle bomba le torse et releva le menton. « C’est exact, je suis la compagne de Richard. Et toi, tu es une Mensa ! »
Rosie éclata de rire. Elle ressemblait à un soleil illuminant un glacier ; sa beauté glaciale et saisissante éblouit Coco. « Tu veux dire que je ne suis qu’une esclave et que, même si je partage le lit de Richard, je ne suis qu’une prostituée. Que mon statut ne peut donc pas rivaliser avec le tien ? C’est bien ça ? Tu sais choisir tes mots. »
C’était bien ce que Coco avait voulu sous-entendre, mais, une fois que Rosie l’eut formulé, le sens de ses paroles avait complètement changé. Elle s’était attendue à impressionner son interlocutrice ; à présent, elle avait plutôt l’air d’un petit poussin vaincu.
Rosie ne s’arrêta pas là. « J’ai aussi entendu dire que, malgré votre relation, tu n’avais même pas réussi à le faire entrer dans ton lit. Tu as même eu une aventure avec un écuyer en formation à l’extérieur… Hum, n’en parlons pas pour l’instant. Je n’aime pas remuer le couteau dans la plaie. Mais tu ne trouves pas étrange d’être sa compagne sans jamais avoir couché avec lui ? »
Coco serra les dents. « Ça ne te regarde pas ! »
En voyant la faible jeune fille, semblable à un chaton qui montrait les dents, Rosie rentra ses propres griffes et retrouva son calme. Elle murmura : « Tu as tout fait pour te rapprocher de lui, sans succès. Moi, je ne l’ai vu que quelques fois et j’ai déjà partagé son lit. Tu sais quelle est la différence entre nous ? »
Coco serra ses petits poings, le corps tout entier tremblant. Pourtant, elle brûlait de connaître la réponse. Ses lèvres s’entrouvrirent et se refermèrent plusieurs fois. Elle finit par ravaler son humiliation. « Laquelle ? »
« Tu n’es pas professionnelle », répondit doucement Rosie avant de prendre la direction de sa chambre, laissant Coco interdite derrière elle.
……
À midi, Richard retrouva Nyris et Agamemnon, et ils se préparèrent à gagner le Plan forestier. En arrivant à l’Église, les trois hommes jetèrent un regard aux troupes des autres et furent tous intérieurement stupéfaits.
Nyris avait amené un saint, un grand mage et cinq cents fantassins impériaux ! Les frais de téléportation représentaient un investissement colossal de plus d’un million de pièces d’or. À l’évidence, ces cinq cents hommes ne repartiraient pas du Plan forestier sans avoir réalisé de gros bénéfices.
Richard, lui, n’avait amené que vingt soldats et chevaliers, un effectif bien modeste. Pourtant, à mesure que leurs regards parcouraient sa suite, Nyris et Agamemnon devinrent de plus en plus graves.
Le regard d’Agamemnon s’attarda tout particulièrement sur Phaser, et ses sourcils se froncèrent. Nyris, quant à lui, aperçut les cinq chevaliers runiques derrière Richard, et le coin de son œil tressaillit malgré lui. Le grand mage se concentra sur Waterflower, en particulier sur les motifs runiques visibles à son cou et à son poignet. Il la dévisagea longuement, puis demanda soudain : « Seigneur Richard, les runes de cette dame font partie d’un ensemble, n’est-ce pas ? »
Richard fut un peu surpris, mais il l’admit sans difficulté. « C’est un modèle que j’ai conçu sur mesure, le Guide des secrets, un ensemble de runes de grade deux appartenant à la série de la Sauvagerie des Ténèbres. »
« Un ensemble de runes de grade deux ! » s’exclama le mage à voix basse, les yeux brillants de passion.
Agamemnon posa à son tour les yeux sur Waterflower. « Combien de runes ? »
Richard dut reconnaître la perspicacité du jeune homme. « Sept. »
« Sept ! » Nyris aspira vivement. Le visage soudain bouleversé, partagé entre le choc et la surprise, il se précipita vers elle en criant : « Vite, montre-moi ! »
Le prince semblait vouloir déshabiller Waterflower sur-le-champ pour examiner les runes sur son corps. Il se déplaça si vite que Richard ne parvint pas à l’arrêter à temps.
La situation tournait mal ! Aucun des hommes de Richard ne pouvait arrêter Waterflower, et il savait exactement à quel point sa riposte instinctive serait douloureuse. Il réussit tout juste à lui ordonner mentalement de ne pas attaquer, mais il ignorait si cet ordre pèserait plus lourd que ses instincts.
À mi-course, Nyris sentit soudain une intention meurtrière glaciale se fixer sur ses fesses. Il tressaillit, mais une lourde lame apparut devant lui pour lui barrer la route vers Waterflower. Incapable de freiner à temps, il tendit les mains pour repousser la lame et fut renvoyé deux pas en arrière par une force comparable à celle d’une montagne.
« Nyris, c’est l’un des hommes de Richard ! » cria Agamemnon.
« Je sais ! » répondit le prince, qui balaya aussitôt les environs du regard pour repérer l’origine de cette soif de sang. L’un de ses dons héréditaires lui permettait de prévoir les attaques, mais la cible de son adversaire, cette fois, le plongea dans un mélange de gêne et de colère qui le rendit presque fou.
Il ne trouva pourtant derrière lui que ses subordonnés de confiance. L’un d’eux avait-il changé de camp ? C’était une très mauvaise nouvelle. À l’idée que l’un de ses hommes ait pu le trahir, il se calma aussitôt.
Comme il leur restait un peu de temps avant l’activation du portail, Nyris prit Richard à part et l’interrogea en détail sur le Guide des secrets. Richard ne lui cacha rien et lui expliqua l’ensemble de runes ainsi que ses capacités. L’expression du prince changea plusieurs fois, mais il finit par pousser un profond soupir, l’air abattu.
Richard fut surpris. Le Guide des secrets était son chef-d’œuvre, conçu sur mesure pour Waterflower. Il était si puissant qu’il augmentait de trois niveaux entiers ses capacités au combat. Dans des environnements suffisamment sombres, si elle activait à la fois le Souffle des Ténèbres et le Guide des secrets, elle pouvait même rivaliser avec un saint de Norland. Cet ensemble était bien plus puissant qu’un assortiment de runes disparates.
Le modèle n’était-il donc pas assez bon ? Toujours avide d’en apprendre davantage sur les runes, Richard posa d’autres questions à Nyris. Le prince lui avoua, avec un profond regret, qu’il possédait lui-même sept emplacements de rune. La mention d’un ensemble de sept runes l’avait bouleversé : il avait voulu s’en procurer un, quel qu’en fût le prix. Mais en apprenant qu’il était destiné à une assassin, il avait été déçu. Le prince avait beau paraître délicat et gracieux, c’était un foudre de guerre qui combattait de front. Cet ensemble ne lui serait guère utile.
Pourtant, au beau milieu de son désarroi, Nyris se souvint soudain de quelque chose et s’exclama : « Attends, tu pourrais organiser une autre convention de runes ! »
« Une convention ? Ce n’est qu’un ensemble de sept runes ! » Richard ne comprenait pas l’intérêt d’organiser une convention. L’ensemble était puissant, certes, mais il fallait sept runes et une grande capacité ; peu de gens pourraient donc s’en équiper. Lui-même ne possédait pas encore sept emplacements de rune, et, de surcroît, cet ensemble suivait une voie peu conventionnelle.
Toute l’inspiration pour cet ensemble lui était venue du style de combat de Waterflower, qui reposait sur des mouvements fluides, la discrétion et l’esquive, combinés en des embuscades mortelles. Il n’avait jamais envisagé de le vendre ; il réservait cette idée à ses ensembles plus commerciaux, comme la Barrière sauvage et la Frappe sauvage, qui étaient plus polyvalents.
« Pourquoi pas ? rétorqua Nyris. Oui, les gens qui possèdent sept emplacements de rune sont rares, mais combien y a-t-il de puissants guerriers et de génies sur ce plan ? Il y en aura bien assez. Au lieu de les chercher, pourquoi ne pas les laisser venir à toi ? »
Richard hésitait encore. « Mais le Guide des secrets coûte beaucoup plus cher à fabriquer que les ensembles de la Sauvagerie des Ténèbres. Même en faisant de mon mieux, il faut plus d’un million de ressources. »
« Il pourrait se vendre au moins cinq millions ! »
Richard ne pouvait pas refuser une telle offre et finit par acquiescer.
Nyris appela aussitôt un homme de confiance pour s’occuper de l’affaire et fixa la convention à un mois de là. Il ordonna aussi que la liste des invités fût soigneusement vérifiée : toutes les puissantes familles nobles capables de gagner Faust dans le mois devaient être averties.