Chapitre 519
Armement de mana
Le vieux mage fixa Beye un long moment, affichant un désir extravagant auquel Richard ne pouvait souscrire. Puis il finit par ranger ce qu’elle avait jeté à terre. Il se mit à fouiller dans le butin, s’exclamant de temps à autre : « Ah ! Le globe oculaire d’un reptile draconique ? Pas mal… Qu’est-ce que c’est ? Bon sang, la glace est trop épaisse, ne me fais pas gaspiller mes forces ! Voyons ce qu’il y a dedans… Hum… le cœur d’un capitaine centaure, pas mal ! Quoi, tu as le cœur, mais pas la colonne vertébrale ? Quel gâchis… »
Le vieux bougonna sans arrêt, examinant la plupart des matériaux avant de les jeter de côté. Soudain, il ramassa un cristal bleu et s’écria : « Le cristal d’âme d’un seigneur de guerre ursidé ! Et de la meilleure qualité, en plus ! » Il leva aussitôt les yeux, le regard plein de reproches, et lança d’une voix aiguë et pressante : « Où sont le membre et les vésicules séminales ? Tu as le cristal d’âme, comment se fait-il que tu n’aies pas récupéré les deux autres ? »
« J’ai marché dessus par accident et je l’ai écrasé », répondit Beye d’un ton neutre.
Le vieux mage bondit devant elle, l’attrapa par la poitrine et lui postillonna presque au visage : « Tu les as écrasés ? Tu ne sais donc pas que c’est la partie la plus précieuse d’un seigneur de guerre ursidé ? Il n’y en a qu’un nombre limité qu’on puisse tuer chaque année, et tu les as ÉCRASÉS ?! »
Elle se dégagea sans se presser et répondit de sa voix froide habituelle : « J’ignore à quel point c’est précieux, mais je sais qu’un vieux comme toi n’arrive pas à bander sans ça. Si tu veux que j’honore ma promesse, je peux le faire quand tu veux. »
Tout le corps du vieil homme trembla de colère et sa voix monta jusqu’à devenir assourdissante : « Je ne vais pas te laisser t’en tirer si facilement ! La capitale du Soleil Déclinant est immense, je refuse de croire que je ne puisse pas acheter les vésicules d’un seigneur de guerre ursidé ! »
Beye afficha un sourire inquiétant : « Et moi, je refuse de croire qu’il se trouvera quelqu’un pour en vendre. J’ai déjà annoncé que je broierais les couilles de quiconque le ferait avec les molaires d’un skaven. »
« Toi… » Le mage était si furieux qu’il en suffoquait presque, au point que Richard crut qu’il allait mourir sur place. Pourtant, il était bien plus vigoureux que Richard ne l’aurait imaginé : il empoigna grossièrement l’entrejambe de Beye, puis s’accroupit et reprit son examen des matériaux.
La scène stupéfia Richard. Beye n’avait ni esquivé ni riposté. Elle sembla lire la question dans son regard et expliqua d’une voix calme : « C’est l’un des prix à payer pour vendre des matériaux ici. »
Richard ne pensait pas qu’elle eût besoin de le lui expliquer. Toutefois, si elle acceptait de payer ce prix, c’était que ce vieil homme n’était certainement pas un personnage ordinaire. Ou du moins, il ne l’avait pas été autrefois.
Peu après, l’homme eut fini d’examiner les matériaux et passa derrière le comptoir pour ouvrir une armoire. Beye attrapa soudain le cœur de centaure et le lui lança : « Considère que ça vient du petit. »
« Quelle générosité ! » Le vieux mage jeta un regard rapide à Richard et demanda sans détour : « Quoi, ce gamin te fait de l’effet ? »
Beye hocha bel et bien la tête : « Il est jeune et frais, et plutôt bien monté, en plus. »
Richard sentit aussitôt ses jambes flageoler.
Le vieux le foudroya d’un regard venimeux, mais n’ajouta rien. Il sortit deux sacs, l’un plus grand que l’autre, et en versa une bonne quantité de cristaux magiques dans le plus petit. Après l’avoir pesé, il le lança à Richard : « Prends ça, gamin. Quiconque ose toucher à Beye n’est pas un individu ordinaire. J’espère que tu vivras encore un peu ; si tu reviens un jour dans la capitale du Soleil Déclinant et que je suis toujours en vie, tu pourras me trouver. »
Richard jeta un coup d’œil à Beye, qui lui répondit : « Tu l’as mérité. Prends-le. » Il n’insista pas et rangea les cristaux. Le grand sac que Beye tenait disparut lui aussi, glissé dans son anneau spatial.
Mais avant qu’ils puissent partir, le vieux mage jeta soudain un regard à Richard. Ses yeux troubles s’illuminèrent un instant, et Richard eut l’impression que le vieil homme le voyait de part en part, de la tête aux pieds, comme s’il avait examiné chacune de ses cellules ! La lueur disparut aussitôt, mais Richard se retrouva couvert d’une sueur froide, sans savoir s’il avait le droit de se mettre en colère. Une chose était sûre : il ne s’agissait pas de magie de détection, mais cela le laissait tout de même très mal à l’aise.
« Attendez ! » Le vieil homme passa derrière le comptoir et sortit trois morceaux de cuir d’un sac poussiéreux. Il les tendit à Richard : « Gamin, si tu me promets de me rapporter le membre et les vésicules d’un seigneur de guerre ursidé quand tu seras assez fort, ceci est à toi ! »
Perplexe, Richard prit les morceaux de cuir et les examina. Il y remarqua des taches blanches et grises. Sa première réaction fut la surprise : il s’agissait probablement du cuir d’un animal des grands fonds appelé poisson magique étoilé, un matériau qui pouvait servir à fabriquer des runes de rang 3. Des schémas de réseaux magiques y étaient dessinés, accompagnés de notes et d’explications dans des encadrés. Il comprit au premier coup d’œil qu’il s’agissait du plan d’une rune, mais n’en avait jamais entendu parler.
Le nom de la rune était inscrit en haut du dessin, dans la langue commune de Norland. « Armement de mana », murmura-t-il en le lisant.
Cette rune était manifestement de rang 3, mais près d’un tiers de sa surface était encore vide. Intrigué, il passa au deuxième morceau de cuir et découvrit la même rune, dont une grande partie des blancs avait été comblée. Cette version était plus complexe que la précédente et sa fabrication était aussi difficile que celle de n’importe quelle rune de rang 4.
Le dernier morceau avait presque entièrement été rempli, à l’exception d’un petit espace de la taille de trois ongles. La rune, dans son ensemble, devenait encore plus difficile à réaliser et, si elle n’avait pas été incomplète, Richard aurait même soupçonné qu’il s’agissait d’une rune de rang 5. Toutefois, il était difficile de deviner quelle puissance elle pouvait déployer avec ces trois espaces vides.
Aux yeux des maîtres des runes, ces trois dessins étaient des trésors inestimables. C’était d’autant plus vrai pour un prodige comme Richard, dont le talent était exceptionnel, mais que son réservoir de mana freinait. Ses mains commençaient déjà à trembler, pourtant il ne répondit pas tout de suite à la demande du vieux mage. Il se tourna plutôt vers Beye : cette transaction la visait manifestement.
Beye contempla les trois morceaux de cuir et ricana : « Tu es vraiment prêt à te séparer de ça ? »
Le vieux mage renifla et la foudroya du regard, sans répondre. En retour, elle agita nonchalamment les bras : « Accepte. De toute façon, il sera mort dans quelques années. »
Ayant obtenu son accord, Richard accepta et rangea soigneusement les trois plans de rune.
Voyant que l’accord était conclu, le vieux mage laissa soudain paraître une lueur rusée dans ses yeux. Il caressa sa barbe en bataille et s’esclaffa : « Désolé de te le dire, Beye, mais cette fois, tu t’es enfin trompée dans tes calculs ! Ha ha ! »
L’expression de Beye changea légèrement, mais elle ne répondit pas et entraîna Richard vers la sortie.
Après avoir quitté la boutique du vieil homme, ils poursuivirent leur chemin vers le point culminant de la ville. En route, elle lui expliqua la situation : « Ce vieil homme s’appelle Lawrence. Il y a vingt ans, quand il était encore maître des runes, tout le monde l’appelait Saint Lawrence. »
Richard fut stupéfait : « Saint Lawrence ? C’était un maître des runes saint ? »
Elle acquiesça. « Oui. Même s’il n’a fabriqué qu’une seule rune de rang 5 dans sa vie, il n’existait aucune rune de rang 4 qu’il ne puisse réaliser, pourvu qu’il en ait le plan et les matériaux. Aux heures les plus sombres de cet endroit, sa présence fut l’une des principales raisons pour lesquelles il a tenu bon. Sans lui pour produire sans relâche des runes de haut rang, les gardes d’ici n’auraient pas pu repousser les attaques déchaînées de Daxdus. »
Il n’avait beau avoir fabriqué qu’une seule rune de rang 5, cela n’en restait pas moins extraordinaire. Si un homme comme lui se trouvait à Norland, il jouirait sans aucun doute d’un statut supérieur. « Pourquoi s’est-il enterré dans un endroit aussi dangereux que le Champ de bataille inaccessible ? » se demanda Richard.
Beye poursuivit : « Il y a vingt ans, il a livré une grande bataille contre un mage légendaire de Daxdus. Il a réussi à tuer son adversaire, mais en est revenu grièvement blessé. Son réservoir de mana s’est vidé, et il est retombé au niveau 10 en une seule année. La situation s’est stabilisée ensuite, mais sa progression était plus lente que celle d’un mage ordinaire. Ses fonctions corporelles avaient également été endommagées ; il avait perdu la main sûre d’un maître des runes.
« À présent, il survit comme boutiquier. Comme il fut le seul maître des runes saint à accepter d’apporter son aide pendant une longue période dans la Terre du Crépuscule, beaucoup de gens d’ici ont reçu son aide ou… hum, subi ses tortures. Ainsi, même s’il a perdu ses capacités, nombreux sont ceux qui continuent de venir faire affaire dans sa boutique. Après tout, il fut jadis un maître des runes saint et un mage légendaire. Quelques mots de sa part suffisent à faire progresser considérablement ceux qu’il conseille. Et puis, il y a des gens comme moi… venus lui rendre sa bonté. »
Richard avait du mal à associer ce vieux lubrique à un maître des runes saint et à un mage légendaire. Toutefois, il ne demanda pas quelle faveur Beye lui devait pour tolérer ses attouchements et continuer à vendre des matériaux dans sa boutique. Se montrer curieux face à une tueuse comme elle revenait à se suicider.
« Pourquoi ne pas retourner à Norland ? » demanda-t-il. Si Lawrence rentrait, ses connaissances lui vaudraient un traitement au moins égal à celui d’un grand maître. Pourquoi s’enfermer dans une petite boutique comme celle-ci, à la manière d’un vieux pervers miséreux ?
Cette fois, Beye soupira : « Il est ici depuis 300 ans et n’arrive pas à se résoudre à partir. Il a dit qu’il préférait pourrir dans cette ville pour laquelle il s’est battu avec bravoure presque toute sa vie plutôt que de rentrer à Norland et d’y profiter de funérailles luxueuses. »
Richard se tut. Il ne parvenait pas vraiment à comprendre ces sentiments, mais il pouvait au moins mesurer leur poids.