Chapitre 511
Confusion et responsabilités (2)
Forcé de se coucher sur le dos, Richard se mit à ronfler bruyamment. Pourtant, ses sourcils restaient froncés et son jeune visage portait désormais des rides au front.
Un tourbillon d’émotions passa dans ses yeux. Ses mains délicates effleurèrent la gorge de Richard. Soudain, elle leva la main comme une lame et fit mine de le trancher en murmurant : « Je vais te couper la tête ! »
Richard ne réagit pas le moins du monde et continua de dormir comme un mort.
Elle finit par le contempler en silence, le regard peu à peu chargé d’intentions meurtrières. Pourtant, dès qu’elle s’approcha, un immense sentiment de danger l’enveloppa et un frisson parcourut tout son corps. Elle eut beau chercher l’origine de cette sensation, elle ne parvint pas à la trouver. Sa main était déjà posée sur sa gorge ; il lui aurait suffi de serrer un peu pour l’étrangler. Et pourtant, ses gestes n’étaient plus animés par la soif de sang qui l’avait saisie auparavant.
« Pourquoi est-ce que je fais ça ? » marmonna-t-elle pour elle-même, un sourire moqueur aux lèvres. « Pour ce salaud qui voulait me vendre ? »
Elle n’avait pas remarqué le reflet rouge terne qui émanait du bracelet en dents de bête au poignet de Richard. À mesure que son intention meurtrière s’évanouissait, la dent qui surmontait le bracelet reprenait elle aussi son aspect normal.
Le regard de Rosie parcourut le corps bien proportionné et athlétique de Richard, puis se posa sur le coupable qui venait de la pousser au bord de l’effondrement. Il avait fait bien des choses répréhensibles, mais se dressait toujours fièrement, comme s’il affichait sa victoire. Le visage empourpré, elle fixa cette arme redoutable et gronda entre ses dents : « Tôt ou tard, je te couperai ! »
Elle rampa ensuite lentement jusqu’à Richard et ramassa sa robe de dessus. Sa propre longue robe n’était plus qu’un tas de lambeaux. Tandis qu’elle essayait d’ajuster ce vêtement sur elle, elle aperçut soudain les notes serrées sur le papier magique que Richard avait laissé sur la table. Intriguée, elle le prit et parcourut le texte.
Le papier portait plusieurs noms : Sharon, Gaton, Elena, Flowsand, Mountainsea. À côté, on trouvait une foule de chiffres et de mots. Pour Sharon, par exemple, il était écrit : « quatre millions par an », « Délice de Sharon », « maître des runes sacré » et « t’aider à te réveiller ». Près de Gaton, on lisait : « rendre à la famille Archeron sa puissance d’antan », « je me débarrasserai de toi tôt ou tard », et d’autres notes encore. À côté de Mountainsea, il n’y avait qu’une phrase : « Viendra te chercher d’ici cinq ans. »
Le papier était aussi couvert de dessins simples, mais saisissants. Sharon flottait, impuissante, dans le vide. Le dos d’une jeune barbare, sur le point de partir, exprimait une tristesse et une lourdeur accablantes. En regardant cette image, Rosie eut l’impression que chacun des pas de la jeune femme pouvait faire trembler la terre. Gaton n’était qu’une masse indistincte de flammes ; près d’Elena, on ne voyait que le contour d’un volcan, avec des fleurs fraîches à son sommet. Puis venait Flowsand, silhouette gracieuse dressée devant un autel, une bande de grâce divine flottant au-dessus de sa tête.
Ces dessins étaient très concis, mais chaque trait vous oppressait. Ils traduisaient l’éruption de tous les sentiments de Richard. Soudain, Rosie comprit que cette feuille exposait toutes les responsabilités de Richard.
Elle se mordit la lèvre inférieure, le regard posé sur le fautif, de plus en plus troublé. Elle-même ignorait ce qu’elle ressentait exactement à cet instant…
« Espèce de porc ! » finit-elle par lâcher entre ses dents, avant de rassembler toutes ses forces pour traîner Richard jusqu’à sa chambre. Celle-ci se trouvait juste à côté, mais le peu de pas qu’elle dut faire lui donna des sueurs froides.
……
Ce ne fut que le lendemain, vers midi, que Richard se réveilla enfin de son sommeil d’ivrogne. Il ignorait que quelqu’un l’avait traité de porc la nuit précédente ; il avait seulement l’impression que sa tête allait éclater.
À l’avenir, je devrais boire de meilleurs alcools. C’est trop pénible ! songea-t-il en se frottant les tempes. En remuant, il sentit soudain que quelqu’un dormait à côté de lui.
Son ivresse se dissipa entièrement. Son corps se tendit, prêt à porter un coup mortel avant même qu’il eût ouvert les yeux.
À côté de lui, Rosie dormait profondément, recroquevillée comme un chaton et agrippée à son bras. Elle était entièrement nue ; ses courbes parfaites auraient coupé le souffle à quiconque l’aurait contemplée, quel que fût l’angle. Richard avait déjà vu chaque parcelle de son corps, mais son cœur battit tout de même plus vite.
Puis une question lui vint à l’esprit : pourquoi était-ce elle ?
Il ne se souvenait presque de rien de la nuit passée. Il eut beau faire de son mieux, il ne parvint à en tirer que quelques images fragmentaires. Mais celles-ci le laissèrent sous le choc. Alors, tout ce qui pouvait arriver était arrivé ?
Elle ne devait pas être assignée à résidence ? se rappela-t-il soudain. Pourquoi était-elle apparue dans son bureau ?
Pourtant, en regardant la jeune femme endormie, il ne se résolut pas à la réveiller. Il se recoucha et s’efforça de se remémorer les événements de la nuit précédente.
Quelques minutes plus tard, la jeune femme sensible sentit que Richard avait changé de position et se réveilla lentement. La première chose qu’elle vit fut Richard, qui l’observait de près. Son regard restait clair et son expression impassible. Pourtant, les marques violettes qui parsemaient sa peau blanche comme neige témoignaient de la violence de la nuit passée.
Quand Richard la vit s’éveiller, son expression se glaça aussitôt. Mais il se calma et demanda : « Comment as-tu réussi à sortir ? »
« De l’assignation à résidence ? Eh bien, j’ai convaincu le vieux majordome que je ne représentais aucun danger, alors il m’a laissé circuler librement sur l’île. Mais je ne peux pas la quitter. »
Le visage de Richard se durcit. « Tu es plutôt douée pour convaincre les gens. »
« En effet. À présent, tout le monde dans la famille m’apprécie… sauf toi, bien sûr. »
« Ce n’est pas ta famille. Ton nom, c’est Mensa », lui rappela froidement Richard.
Rosie ne se fâcha pas le moins du monde et répondit avec légèreté : « Les liens du sang permettent de juger efficacement quelqu’un, mais ils ne font pas tout. J’ai entendu dire que bien des gens portant le nom d’Archeron n’avaient pas d’honneur non plus. Cette île en est la preuve. »
« En quoi est-ce une preuve ? »
« Tu n’as pas fait tuer plus d’une centaine de traîtres par les trois chevaliers ? N’est-ce pas une preuve suffisante ? »
Richard ne sut que répondre. C’était l’une des rares fois où il se retrouvait à court d’arguments. Il fronça les sourcils. « Les liens du sang et les noms de famille restent très importants, surtout pour le sentiment d’appartenance. »
« Mon nom de famille ne m’a valu qu’un mariage avec un vieux pervers sadique. Pour la Famille Mensa, toute ma valeur reposait sur mon visage et sur les enfants que je pourrais leur donner. Si je tiens à ce sentiment d’appartenance, devrais-je épouser joyeusement ce vieux débris de Dario et mourir quelques années plus tard, après avoir subi toutes sortes de sévices ? Tu crois vraiment que Mensa est la partie la plus importante de mon nom ? »
Une fois encore, Richard ne trouva rien à répondre. Il dut admettre que Rosie était très douée pour convaincre les gens, lui compris. Le seul moyen d’y échapper était de ne pas la laisser ouvrir la bouche. Son regard glissa sur les ecchymoses qui marquaient son corps. Feignant le calme, il dit : « Eh bien, on dirait qu’il s’est passé quelque chose entre nous, la nuit dernière. Tu… »
Rosie sembla deviner tout ce qu’il avait en tête et répondit d’un ton neutre : « C’était ma première fois. »
Sa franchise décontenança Richard et le plongea dans l’embarras. « Ce n’est pas ce que je voulais dire. »
Mais elle alla encore plus loin. Prenant appui sur ses bras, elle leva haut sa jambe gauche et dévoila son intimité. D’une voix si tranquille qu’elle aurait pu faire perdre contenance à n’importe qui, elle ajouta : « Tu peux vérifier. Ça devrait encore être dans les temps. »
Son geste outrancier, associé à son expression impassible, avait de quoi bouleverser les sens. Le corps de Richard réagit avant son esprit, et son membre se redressa de nouveau.
Pris d’un accès de fougue au milieu de son embarras, il se jeta sur elle et s’apprêta à la reprendre, déclarant avec véhémence : « Très bien, je vais vérifier encore une fois ! »
Bien sûr, ils parlaient de deux sortes de vérifications différentes. Probablement.
Rosie ferma les yeux et attendit en silence. Pourtant, dès qu’il toucha son sexe, elle ne put s’empêcher de froncer les sourcils. Malgré tous ses efforts pour endurer la douleur, ses mains agrippèrent instinctivement les draps. La nuit passée avait été beaucoup trop brutale ; elle était encore extrêmement endolorie. Elle ne s’en était pas remise et il s’apprêtait déjà à la pénétrer de nouveau. La douleur était aiguë, comme une lame qui la transperçait. Elle avait beau garder son sang-froid, elle ne pouvait maîtriser les réactions instinctives de son corps.
Richard ne vit qu’une fois son visage et interrompit aussitôt ses gestes. Il se leva du lit, se frotta le front encore douloureux et s’étira le dos un moment, puis expira lentement. Il se tourna de nouveau vers Rosie, le visage empreint d’émotions contradictoires, et dit à voix basse : « Je comprends. Je vais y réfléchir encore un peu, mais tu peux rester ici sans crainte. Je demanderai au majordome de te trouver de quoi te changer. »
Rosie se leva à son tour, mais ses jambes fléchirent dès son premier pas. Elle faillit tomber, puis se redressa avec ténacité et lui dit : « Tu sais, je ne suis pas utile qu’au lit. »
« Je le sais. » Sur ces mots, Richard enfila rapidement ses vêtements et quitta la chambre. Une fois la porte refermée derrière lui, il poussa un soupir de soulagement. Tout s’était passé trop vite ; il n’avait pas eu le temps d’y réfléchir correctement. Dans ces circonstances, la présence d’une fille comme Rosie le mettait bien trop mal à l’aise.
Dans la chambre, un léger sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme. « Hum, voilà une responsabilité de plus pour toi ! »
Comme elle l’avait dit, le plus grand atout de Rosie résidait dans sa valeur sur le marché des mariages politiques. C’était une tradition immémoriale, régie par des exigences strictes et bien établies. Avant son mariage, une jeune femme devait préserver sa pureté ; ce n’était qu’après avoir donné un premier héritier à l’autre famille qu’elle pouvait commencer à chercher des amants. Bien sûr, tout dépendait du rapport de force entre les deux familles.