Chapitre 505
Face-à-face
Gangdor s’interrompit au beau milieu de ses fanfaronnades, comprenant qu’un affrontement avec un saint de Faelor pouvait tourner dans un sens comme dans l’autre. Sa hache épique pouvait boire le sang de l’ennemi, mais l’inverse était tout aussi vrai. Il aimait se vanter, certes, mais il n’était pas du genre à parler sans réfléchir.
Richard ne put s’empêcher de rire. « La seule d’entre nous qui puisse vaincre un saint à elle seule, c’est Waterflower. Tu n’es pas encore assez puissant. »
Gangdor se gratta la tête, embarrassé. « Est-ce que… est-ce que je suis trop pressé de faire mes preuves ? »
Richard secoua la tête. « Pour ce qui est des runes, tu ne joues même pas dans la même catégorie. C’est… comment dire… Tu ne peux pas encore compenser cet écart. Le Guide des secrets est ma meilleure création à ce jour, mais c’est un ensemble de sept runes. Tu n’as pas autant d’emplacements sur le corps, et ta capacité de charge n’égale pas la sienne. »
« Alors, oublions ça, répliqua le colosse, vexé. Tss ! Ce n’est pas très glorieux de s’en prendre à une gamine, de toute façon. La prochaine fois, je me mesurerai à toi, Tiramisu ! »
« Marché conclu ! » s’esclaffa l’ogre. « Je me battrai contre toi quand j’aurai ma deuxième tête. Ne t’en fais pas, ça ne tardera pas ! »
Gangdor resta un instant bouche bée, puis finit par lâcher une injure : « Va te faire foutre ! »
« Bon, reprenez votre sérieux ! À l’avenir, chacun de vous sera responsable de ses propres plans. Profitez-en pour apprendre à diriger. Pourquoi est-ce que je les laisse partir ? » Richard désigna les trois mille hommes au loin. « Ce poisson est trop petit ! »
Richard ne cessa de battre en retraite au cours des jours suivants, donnant l’impression de craindre l’avant-garde redoutable de l’alliance. Pourtant, les troupes de Jack n’eurent droit à aucun combat glorieux. L’armée de Richard comptait un bon nombre de fantassins, mais leur vitesse stupéfia le grand mage. Quels que fussent les moyens qu’ils imaginaient, les soldats de l’Association des mages ne parvenaient tout simplement pas à rattraper ses forces.
La seule solution plausible était de détacher la cavalerie du gros de l’armée pour lancer une attaque en solitaire.
Cette proposition provoqua aussitôt une dispute entre les responsables. Le lieutenant des chevaliers royaux refusa catégoriquement de diviser les troupes, rappelant les innombrables exemples où Richard avait puni de telles erreurs. Selon lui, tout cela n’était qu’un stratagème visant à disperser leur armée pour permettre à Richard de les contourner.
Jack, lui, lui lança froidement une pile de documents au visage. « Nous avons sept mille cavaliers, et Richard compte moins de six mille soldats dans son armée principale. Vous pensez vraiment que sept mille hommes et deux mille chevaliers royaux ne peuvent pas venir à bout de six mille fantassins ? Même un imbécile verrait que nous avons un avantage écrasant en nombre. Vous prétendez que vous ne pouvez même pas gagner ce combat ? Vous vous êtes fait dévorer le cerveau par des cochons ? »
Le lieutenant était de niveau dix-sept. L’humiliation lui fit rougir le visage résolu, qui vira bientôt au violet. Il réprima sa colère de son mieux, mais sa voix tremblait malgré lui. « Le problème n’est pas le rapport de forces, mais le risque de tomber dans un piège. Richard espère sans aucun doute que nous diviserons nos troupes. »
« Très bien, alors dites-moi : où se trouve son piège ? » demanda Jack d’un ton autoritaire.
« Richard veut diviser notre armée et concentrer ses troupes les plus puissantes pour encercler et anéantir notre cavalerie. » Lisez les derniers chapitres sur novеlping.com.
Jack éclata d’un rire forcé. « Vous le prenez vraiment pour un dieu de la guerre ? Regardez ces documents avant de dire quoi que ce soit d’autre ! »
Le lieutenant ramassa les documents que Jack lui avait lancés et les parcourut. Ils détaillaient la situation militaire actuelle de Richard, à l’exception des récents chevaliers humanoïdes de la mère de la couvée, qui ne s’étaient jamais montrés à Bluewater. Après les informations sur l’armée venait une liste de presque tous les fidèles de Richard, avec leur nom, leur classe et leur niveau. Suivaient les mages et les clercs ; comme leurs niveaux individuels n’avaient rien d’exceptionnel, seul leur nombre à chaque niveau était indiqué.
À s’en tenir à ces renseignements, Richard n’avait vraiment rien d’effrayant. Le seul adversaire de taille était Rolf, mais son nom était bien connu au Royaume de Sequoia, où l’on reconnaissait qu’il était plutôt faible pour un saint. Le vicomte Zim et la comtesse Katrina pourraient être un peu plus problématiques, mais uniquement en raison de leur statut. Il suffisait de les garder en vie.
Quelques mois plus tôt, les soldats de Richard étaient tous des esclaves. Quelle puissance une armée d’esclaves pouvait-elle bien avoir ?
« Vous voyez, mon vice-général saint ? Vos sept mille cavaliers et deux mille chevaliers royaux ne suffisent donc pas à vous débarrasser de cinq mille anciens esclaves ? Je me demande vraiment comment vous êtes devenu saint. Vous autres, vous ne faites les héros que dans le lit de vos femmes ? Vous n’osez même pas affronter des esclaves ? » Les paroles de Jack étaient cinglantes.
Le visage du lieutenant se contracta. Il ne savait pas comment il avait réussi à réprimer l’envie de frapper Jack. Il ignorait à quel point le grand mage était ambitieux. Celui-ci voulait avant tout se mettre en valeur dans cette bataille, troquant sa robe rouge contre une robe or sombre.
Il avait payé un prix exorbitant pour obtenir le poste de général des armées alliées. Ce n’était pas qu’une formalité : s’il remportait la victoire, Leon lui avait promis de le nommer vice-président après avoir arraché le contrôle de l’Association à Theodore.
Les mains du lieutenant tremblaient, tandis qu’il restait sans voix. À en croire les informations de ces documents, il était vraiment impossible de perdre. Mais si les batailles se gagnaient au seul décompte des effectifs, même un cochon pourrait devenir général. Il savait toutefois très bien pourquoi il prenait part à cette guerre en son nom propre. Il pouvait ignorer Jack, mais avec un avantage aussi évident, il ne pourrait pas expliquer à son véritable maître pourquoi il avait refusé d’envoyer les troupes.
Jack sortit une carte et y marqua une zone. « J’ai fait les calculs. En mobilisant toute notre cavalerie, nous pourrons rattraper les principales forces de Richard dans cette région. Le terrain est plat sur une douzaine de kilomètres à la ronde ; même s’il prévoit de nous tendre une embuscade, nous aurons au moins trois heures pour réagir. Cela ne vous suffit pas pour écraser cinq mille esclaves ? »
Le lieutenant ne trouva rien à répondre, mais son instinct continuait de lui hurler que les choses ne seraient pas si simples. Comment Richard aurait-il pu vaincre Salwyn avec moins de soldats s’il n’avait pas eu ses propres moyens ? Salwyn, tout de même ! Le prince pouvait écraser l’Association des mages avant même qu’elle ne comprenne ce qui lui arrivait !
Jack donna un coup de doigt sur la carte. « C’est décidé ! Rassemblez toute la cavalerie et poursuivons-les à plein régime ! Anéantissons les principales forces de Richard dans les Plaines du Couchant. Même s’il nous tend une embuscade, nous pourrons détruire son armée principale et dévorer le reste. Ça lui apprendra ! »
Les nobles présents à la réunion applaudirent tous et répétèrent la décision du grand mage. Le plan était arrêté.
……
Dès le lendemain, l’armée alliée rassembla ses sept mille cavaliers et se lança à la poursuite des troupes de Richard. Pourtant, le premier contact ne fut pas aussi simple qu’ils l’avaient imaginé. Il leur fallut une journée entière pour combler quelques dizaines de kilomètres, et la nuit était déjà tombée lorsqu’ils furent enfin à portée. Après une journée entière au galop, les soldats alliés étaient épuisés. Jack avait beau brûler d’impatience de livrer bataille, il dut laisser ses hommes se reposer et se contenter d’envoyer une escouade d’éclaireurs suivre les troupes de Richard.
Jack ne vit pas les quelques bataillons qui se déployèrent dans la nuit pour les encercler. Ces hommes gagnèrent les positions qui leur avaient été assignées et y établirent leur campement pour se reposer, tandis que le gros des troupes s’éloignait d’une douzaine de kilomètres pour reprendre des forces à son tour.
Vue du ciel, la disposition des forces de Richard formait des pointes semblables à des lances acérées, tournées vers les Plaines du Couchant. Ce n’était pas Jack qui avait choisi ce champ de bataille.
……
Le septième jour du deuxième mois de l’été était voué à devenir le plus important de l’histoire du Royaume de Sequoia. Les soldats de l’Association des mages rattrapèrent enfin l’armée de Richard dans les Plaines du Couchant. Celui-ci renonça finalement à fuir et disposa ses hommes pour le combat, malgré son infériorité numérique.
À mille mètres de là, Jack ne put s’empêcher de se lécher les lèvres sèches, tout excité. « Attaquez ! Saisissez cette occasion de les vaincre ! »
Bien qu’il détestât le grand mage, le lieutenant n’eut d’autre choix que de tout donner. Il leva la main et mille chevaliers royaux quittèrent les rangs, avançant lentement vers la ligne de front de Richard.
Richard sourit depuis le dos de sa licorne. « Ils engagent leurs troupes d’élite les plus puissantes dès le début. On dirait que ce combat sera plus facile que je ne le pensais. »
La distance se réduisit rapidement à trois cents mètres. Ces mille chevaliers étaient tous des soldats d’élite de niveau supérieur à sept. Les lances qu’ils tenaient mesuraient sept mètres de long et pesaient cent kilos. Lancées de toutes leurs forces, elles pouvaient transpercer l’infanterie lourde et ses boucliers de tour !
Pourtant, lorsqu’ils approchèrent à cent mètres, l’infanterie lourde de Richard se dispersa soudain. Quelques centaines de fantassins légers chargèrent en première ligne et s’agenouillèrent à moitié, pointant vers la cavalerie qui fonçait sur eux d’étranges armes aux bouches larges comme des bols.
« Des mousquets nains ! Pourquoi en ont-ils autant ? » Les pupilles de Jack se rétrécirent, mais, aussi instruit fût-il, il secoua aussitôt la tête. « Ce n’est rien, les fusils ne sont pas assez puissants pour percer l’armure des chevaliers royaux. »
Le lieutenant ne partageait pas son avis. À la vue des centaines d’armes à feu, son visage s’assombrit. Il se précipita immédiatement vers la ligne de front et cria à pleins poumons, envoyant la deuxième vague de chevaliers à l’assaut.
Des centaines d’explosions retentirent simultanément, crachant fumée et flammes de toutes parts. Seuls quelques dizaines de chevaliers royaux furent désarçonnés, mais le vacarme effraya toutes leurs montures de guerre.