Chapitre 500
Le silence rompu
Waterflower ne savait pas comment apaiser le feu qui brûlait en elle ; elle éprouvait une irritation inexplicable. Mais qu’est-ce qui l’agaçait donc ? La veille au soir, elle n’avait pas reçu une amélioration complète de son ensemble de runes ? N’était-ce pas là le pouvoir qu’elle recherchait ?
La jeune femme était un talent redoutable au combat. Grâce à son nouvel ensemble de runes, elle pouvait, même au niveau 13, tenir tête à un saint de Faelor. À l’origine, l’accroissement de sa puissance était son seul objectif dans la vie. Mais maintenant que ce pouvoir était à sa portée, elle ne parvenait, pour une raison ou une autre, pas à s’en réjouir.
Elle était restée prostrée dans sa chambre toute la journée, trop engourdie pour seulement essayer de s’habituer à sa nouvelle puissance. Le soir, ne sachant plus quoi faire, elle était allée chercher Gangdor pour s’entraîner avec lui. Mais Gangdor, désormais au niveau 14 et doté de son propre ensemble de runes, avait appris à flairer le danger dans les camps de la mort. Il remarqua l’aura menaçante de Waterflower et se retira honteusement.
Après un instant de vide, elle lui avait proposé de remplacer le combat d’entraînement par un concours de boisson. La brute s’était aussitôt réjouie, attrapant Tiramisu, Olar, Zendrall et les autres pour qu’ils assistent au « duel ». Il n’avait même pas épargné Kellac ni le jeune Caesar : plus il y aurait de spectateurs, plus sa victoire serait glorieuse. Ce ne fut qu’une fois tout le monde réuni qu’il lança le concours avec panache.
Tandis que Gangdor s’évertuait à trouver des spectateurs, Waterflower était restée là, le regard absent, les yeux fixés sur un point invisible. On avait apporté trente bouteilles de whisky fort, de quoi faire tomber dans les pommes une douzaine d’orcs robustes.
Elle se souvenait vaguement d’avoir commencé à boire, puis d’avoir vu l’expression de Gangdor passer de la joie tranquille à la stupeur ; elle se souvenait vaguement de la brute s’effondrant au sol. « J’ai gagné ? » s’était-elle demandé, en regardant les bouteilles vides et les visages stupéfaits d’Olar et des autres. C’est vrai, elle avait battu cet idiot au concours de boisson.
Et pourtant, elle ne se sentait même pas étourdie. Elle aurait dit qu’elle n’avait bu que de l’eau. Soudain envahie par la solitude, elle congédia la foule d’un geste, ramassa son épée longue et quitta les lieux en silence. C’est ainsi qu’elle se retrouva dans les rues de la ville, au cœur de la nuit.
À travers ses yeux mi-clos, elle ne voyait que la silhouette de Richard, mais elle ne voulait pas le rencontrer.
Quelques aristocrates ivres sortirent de la rue en face d’elle, parlant à voix haute de la caravane de retour, de vin fort et de femmes. Ce dernier sujet, surtout, déclencha chez tous un éclat de rire entendu.
Le noble qui marchait en tête se figea soudain, immobile comme une statue. Il bloquait le passage à ceux qui le suivaient ; quelqu’un lui tapota donc vigoureusement l’épaule et souffla, l’haleine chargée d’alcool : « Monseigneur, qu’avez-vous vu pour ne plus pouvoir avancer ? Ce ne serait tout de même pas une beauté sans pareille ? Une femme pareille serait déjà dans le lit de quelqu’un… Ah !
Le noble qui venait de parler se figea à son tour. Ceux qui se trouvaient derrière se pressèrent autour de lui et regardèrent dans la rue, aspirant bruyamment une bouffée d’air. À l’autre bout de cette longue artère, une femme avançait dans leur direction ; on aurait dit une elfe de la nuit. Son petit visage perplexe brillait d’un éclat flou sous la lune. Cette beauté éthérée ne semblait même pas humaine, et sa démarche avait la grâce de quelqu’un qui marche sur le vent.
« Je ne rêve pas, n’est-ce pas ? » « Grands dieux… » « Je donnerais volontiers dix ans de ma vie pour l’avoir dans mon lit… »
Les nobles se mirent à marmonner, le regard rivé sur la jeune femme. Mais celle-ci ne voyait ni n’entendait rien, plongée dans son propre monde, où se mêlaient panique, irritation et regret pour une raison qui lui échappait.
« Tu devrais avoir un peu plus de courage, juste un peu… » Une voix résonnait sans cesse dans le cœur de Waterflower, au point de la rendre folle.
Quelqu’un lui barrait la route ! D’instinct, elle fit deux pas de côté et passa devant les nobles en ondulant comme un fantôme, avant de poursuivre sa déambulation. En voyant leur proie leur échapper, les nobles reprirent aussitôt un peu leurs esprits. Le plus rapide tendit vivement la main pour essayer de saisir Waterflower.
Même dans son état à moitié hébété, la jeune femme gardait des perceptions aiguës. Cette maladresse éveilla aussitôt sa vigilance ; elle esquiva d’un pas léger, le Berger du Repos éternel levé avec son fourreau. Le noble ne saisit que le vide et heurta de ses côtes le fourreau de l’épée de Waterflower. La douleur était si intense qu’il ne put même pas crier et s’effondra sur le sol, le corps secoué de spasmes.
« Baron ! Qu’est-ce qui vous arrive ?
— Bon sang, cette fille frappe fort !
— Emmenez-la pour l’interroger !
Les nobles paniquèrent, mais, au milieu du tumulte, quelques silhouettes agiles bondirent de l’obscurité et encerclèrent Waterflower. Même à Bluewater, ces aristocrates emmenaient leurs gardes avec eux ; toutefois, pour profiter pleinement des maisons closes, ils les laissaient généralement dans l’ombre. Au moindre danger pour leurs maîtres, les soldats surgissaient de toutes parts.
Waterflower sortit enfin de sa torpeur. Son regard balaya les gardes qui l’encerclaient, tandis que ses yeux se chargeaient d’une intention meurtrière. Un soldat aux sens aiguisés frissonna soudain et recula malgré lui, les dents claquant sans discontinuer.
À cet instant, l’un des jeunes hommes, persuadé que la situation était sous contrôle, détailla sans la moindre honte le corps de Waterflower. « Capturez cette fille ! » cria-t-il. « Je vais l’“interroger” comme il se doit, pour venger le baron Zeton !
Un autre noble protesta : « Ce n’est pas juste, tu es bien trop égoïste. Une si belle prise, comment pourrais-tu l’“interroger” tout seul ?
— C’est vrai, pardonnez-moi. Et si nous l’interrogions tous ensemble pendant un jour et une nuit entiers ?
Les jeunes nobles s’exclamèrent à grands cris, tous les yeux rivés sur Waterflower, qu’ils se mirent à jauger avec encore plus d’impudence.
Un garde de haute taille sortit soudain de l’obscurité, faisant trembler le sol à chacun de ses pas. Son corps massif dégageait une aura féroce ; l’épée gigantesque qu’il tenait pesait au moins quelques centaines de kilos. L’énergie qui l’habitait était presque à son comble ; bien qu’elle ne se fût pas encore condensée en une forme tangible, sa silhouette brillait malgré tout dans les ténèbres.
Un saint ! Son aura était un peu moins puissante que celle de la plupart des saints, signe évident qu’il venait tout juste de progresser, mais c’était bien un saint, un véritable colosse de puissance !
L’homme laissa échapper un rire grave. « Tu ferais mieux d’abandonner, ma fille. Mon épée n’a pas d’yeux. Ce n’est jamais qu’une nuit avec mon maître, après tout. Où est le problème ? Tu finiras bien par coucher avec un homme un jour ou l’autre, et mon maître est très généreux !
Une fureur glaciale émanait du regard de Waterflower. « Un simple saint qui vient ici chercher la mort !
— Quoi ? » L’homme n’en croyait pas ses oreilles. Un simple saint ? Cette beauté stupéfiante n’était elle-même qu’au niveau 13, et elle le traitait de simple saint ! Il n’eut cependant pas le temps d’y réfléchir. Le Berger du Repos éternel avait déjà quitté son fourreau et fondait sans bruit sur lui !
L’homme vit soudain une mystérieuse lueur azur briller dans les yeux de la jeune femme. Ses pensées se glacèrent, son esprit se figeant en un instant. Sans plus se soucier de blesser la jeune femme devant lui, il mobilisa toute son énergie en poussant un rugissement et lança sa gigantesque épée droit sur son ennemie.
Waterflower sembla se fondre dans les ténèbres. Le Berger du Repos éternel effleura l’épée gigantesque ; elle se servit de l’élan ainsi emprunté pour surgir derrière l’homme en un éclair, sa vision s’arrêtant sur le bas de son dos. Une obscurité éthérée se condensa soudain sur le tranchant de sa lame. De tout son corps, elle s’engagea dans son attaque, comme un torrent qui submerge une digue. L’épée longue, semblable à un éclair noir silencieux, transperça la taille de l’homme.
Guide des secrets, Souffle des Ténèbres. Dans les premiers instants du combat, Waterflower avait déjà employé les deux techniques de son ensemble. Une nuée de brume sanglante jaillit de la taille de sa cible et se répandit rapidement. Pendant ce temps, elle-même s’éloigna de dix mètres en flottant comme sur l’eau, puis s’immobilisa. Le sang projeté ne parvint même pas à l’effleurer.
Ce ne fut qu’une fois la brume dissipée que tous aperçurent l’effroyable brèche dans l’abdomen de l’homme. Près de la moitié de sa taille avait disparu ! Enfin tirés de leur stupeur, les nobles poussèrent des cris de terreur ; l’un d’eux prit la fuite le premier. Tous les autres s’enfuirent à leur tour, se dispersant en un instant comme une volée d’oiseaux. Les gardes, eux, restèrent pour accomplir leur devoir. On aurait pu les dire héroïques et insensibles à la mort : pas un seul ne suivit son maître dans sa fuite. Ces soldats prirent soin de couvrir la retraite, gardant Waterflower à l’œil tout en reculant pas à pas. Ce ne fut qu’une fois de nouveau dissimulés dans l’obscurité qu’ils se dispersèrent et s’enfuirent.
Le saint, lui, avait été complètement abandonné ; personne n’osa s’emparer de son corps.
Cette explosion de violence sembla la soulager ; Waterflower sentit une part de l’oppression qui l’étouffait se dissiper. Mais elle n’aimait pas tuer. Sans désir de poursuivre ces ivrognes, elle continua simplement d’avancer seule dans les ténèbres.
Les profondeurs des ténèbres : voilà son monde.