Chapitre 5
Vérité
Lorsque la petite main de Richard toucha la septième statue, celle-ci se dissipa en ombres qui s’enfoncèrent dans son corps. L’espace d’un instant, il se crut en feu : tout son corps brûlait d’une douleur qui lui déchirait l’âme, le gardant éveillé tout en le rendant fou. Une sensation glaciale jaillit de son corps et se heurta aux flammes, lui donnant l’impression qu’il allait être déchiré.
Il serra les dents, faisant appel à sa ténacité et à sa détermination pour tenir jusqu’à ce que la dernière ombre pénètre en lui. Ce ne fut qu’une fois la dernière parcelle absorbée qu’il se détendit. Le sanctuaire devant lui commença alors à s’effacer.
La vue brouillée, il aperçut le beau visage inquiet de sa mère juste avant de perdre connaissance. « J’ai obtenu deux capacités, Mère sera si fière de moi ! » s’exclama-t-il dans les ténèbres.
Une grande fissure apparut sur l’autel du grenier. Qu’un autel aussi rare puisse être endommagé était effarant. Elaine avait l’air au plus mal, du sang lui coulait des commissures des lèvres, mais elle n’en avait cure : elle fouilla le corps de Richard et ne se calma qu’après s’être assurée qu’il n’avait rien.
Pourtant, elle vit alors une ombre planer entre les sourcils de son fils, quelque chose que ni la lampe ni le clair de lune ne pouvaient projeter depuis leur position. On aurait dit un brouillard qui glissait sur son front sans se presser de partir. Des yeux ordinaires n’auraient pas pu le voir, mais, sous la puissance de la cinquième lune, Elaine trembla en tendant la main vers lui. Au contact, une pointe de douleur glacée la saisit : l’énergie sombre venait de heurter la divinité d’Alucia.
« UNE CRÉATURE DU CAUCHEMAR ? » hurla Elaine. Les dents serrées, elle enfonça ses doigts dans la tempe de Richard et se mit à réciter l’incantation de prophétie, tirée de souvenirs lointains. Elle n’était jamais parvenue à maîtriser ce sort, mais c’était à présent sa meilleure chance de libérer Richard de la créature menaçante.
Depuis qu’elle avait perdu sa charge d’officiante divine, Elaine avait renoncé à toutes les bénédictions et à tous les sorts de sa Déesse. Pourtant, son geste désespéré porta ses fruits : un rouleau illustré apparut devant ses yeux. Il représentait un vide ténébreux sans fin, dépourvu de lune et d’étoiles, où une énergie chaotique imprégnait l’univers. Une grande ombre planait au milieu de ce chaos ; les trajectoires jusque-là désordonnées de l’énergie convergeaient finalement vers un seul point : son fils.
Le rouleau défila devant ses yeux. Cette brève vision l’épuisa au point qu’elle n’aurait même pas pu lever le petit doigt. Mais même si elle avait été pleine de vigueur, l’image ne l’aurait pas placée dans une situation différente.
Les créatures du cauchemar étaient différentes des ténèbres : leur énergie ne faisait pas partie de la nature. De nombreuses espèces erraient sans but entre les plans, se nourrissant du chaos des différents mondes. Rusées, dangereuses et puissantes, elles étaient à la fois aimées et haïes de nombreux mages.
L’invocation des ombres était un art ancien et bien maîtrisé, qui allait des sorts de niveau six à ceux de niveau neuf, capables de soumettre une créature du cauchemar à la volonté du lanceur. Les risques d’échec étaient infimes, mais une créature d’ombre devenue incontrôlable dévorait son invocateur comme le plus délicieux des mets. Chaque année, le continent apprenait que des mages avaient été dévorés par des ombres.
La créature du cauchemar qui planait entre les sourcils de Richard semblait présenter quelques signes de vie, mais elle était incomplète. L’énergie sombre qu’elle possédait n’était pas considérable ; un simple chaman aurait pu la purifier. Mais la prophétie avait révélé à Elaine qu’elle servait de phare à diverses entités obscures, les attirant vers ce plan. Même si l’ombre était purifiée, il serait trop tard : les créatures s’étaient déjà mises en route, et Richard serait l’ancre dont elles se serviraient pour s’infiltrer dans ce plan.
Si un grand nombre de créatures attaquaient ce plan, Richard n’aurait que deux issues. Il mourrait dans le violent choc des énergies, ou serait possédé par la plus puissante d’entre elles et perdrait à jamais le contrôle de son corps, devenant un réceptacle pour les créatures des ténèbres. Nul ne pouvait comprendre les lois des plans : ces créatures mettraient peut-être quelques siècles à arriver, ou débarqueraient dès le mois suivant.
« Comment est-ce arrivé… » murmura Elaine en serrant Richard contre elle, ses larmes mouillant son fils et elle-même. Elle leva la tête vers le croissant de lune dans le ciel, marqué d’une tache semblable à une trace de sang séché qui n’y était pas auparavant. Ainsi, le changement de la lune avait bouleversé la cérémonie. Cela ne serait probablement pas arrivé si elle avait encore été une chamane d’Alucia.
*Est-ce là Son châtiment ?* songea amèrement Elaine. Elle n’avait plus la force de se plaindre du destin ni de s’apitoyer sur son sort. Elle porta son fils en bas et le coucha avec précaution. Ses sourcils étaient légèrement froncés, mais ses sourires incessants donnaient à penser qu’il faisait de beaux rêves.
Richard était un joli garçon. Il avait déjà commencé à perdre ses traits enfantins et devenait plus beau et plus séduisant de jour en jour. Elaine contempla avec tendresse son fils, qui était au centre de sa vie depuis dix ans. Une décennie n’était qu’un instant dans sa longue existence, mais cette fois, elle lui avait semblé durer une éternité. Richard avait grandi plutôt lentement et paraissait plus enfantin que les autres garçons de son âge, mais c’était prévisible : son sang d’elfe de Lune d’Argent lui donnait une espérance de vie de cinq cents ans. En revanche, Elaine seule connaissait la raison de la rudesse qui s’était ajoutée à son apparence délicate.
L’ombre continuait de planer sur le visage de Richard. Elaine soupira doucement, déposa un baiser d’adieu sur le front de son fils, puis quitta la chambre. Seule dans le salon, elle contempla le ciel nocturne, tandis que les événements passés défilaient dans son esprit comme s’ils s’étaient produits la veille. Ces nuits incarnaient toute la passion, la haine et l’amour de sa vie, et elle ne put s’empêcher d’y repenser. La cinquième lune venait de céder la place à la sixième ; lorsque la septième poindrait à l’horizon, un nouveau jour se lèverait.
……
L’éclat de la septième lune se répandait par la fenêtre. Elaine paraissait plus lasse que jamais, mais aussi plus belle qu’auparavant. Le miroir au mur reflétait désormais une silhouette magnifique : l’apparence originelle d’Elaine, qu’elle avait presque oubliée au cours de ces dix années. Une beauté que seules les elfes de Lune d’Argent possédaient.
Elle se leva, sortit un morceau de parchemin magique orné d’étoiles et le déplia sur la table. Puis elle prit une plume magique bien protégée, taillée dans une rémige de griffon, et vérifia l’encre au sang de licorne, si particulière, pour s’assurer qu’elle fonctionnait encore. Il en restait peu, mais elle n’écrirait pas une longue lettre : cela suffirait.
La plume légère lui parut si lourde dans la main qu’elle ne parvint pas à écrire le moindre mot pendant un long moment. Ce ne fut qu’au premier rayon de soleil filtrant par la fenêtre qu’elle rit et murmura : « Quelqu’un qui a détruit le Palais de Lune d’Argent sera capable de vaincre les créatures des ténèbres, n’est-ce pas ? Et puis, cela fait déjà dix ans… »
Elle finit par se convaincre de tracer sur le parchemin un cercle magique minutieux, puis écrivit un long nom :
Gaton Isaiah Satanistoria Archeron.
La plume magique trembla dès qu’elle eut terminé d’écrire le nom ; sa pointe brilla d’une lueur rouge, semblable aux flammes d’un brasier. Quand le feu s’éteignit, il ne resta qu’une marque pâle, presque invisible. Il faudrait toutefois détruire le précieux parchemin pour l’effacer. Ancienne chamane, Elaine connaissait les secrets des lignées. Les flammes ardentes signifiaient que ce nom, écrit avec un pouvoir démoniaque, avait déjà déclenché la puissance de la loi et que son porteur en avait ressenti les effets. Tout ce qu’elle écrirait ensuite serait transmis à la personne concernée, par-delà l’espace et le temps.
La plume s’immobilisa de nouveau, la main qui la tenait tremblante. Cela confirmait une autre chose : Gaton lui avait bel et bien donné son vrai nom. Elle ne l’avait jamais soupçonné de mentir, mais elle en avait désormais la preuve. Grâce à son vrai nom, elle pouvait lancer contre lui la plus malveillante des malédictions avec un peu de pouvoir démoniaque. Même un être légendaire n’aurait pu échapper aux dégâts : les vrais noms comptaient parmi les secrets les plus importants de certaines lignées.
*Cet idiot a vraiment révélé son vrai nom*, ne put-elle s’empêcher de penser. Mais ces réflexions cédèrent bientôt la place aux souvenirs de la grande forêt décadente. Ses mains se refroidirent, sans toutefois se remettre à trembler. Elle coucha ses pensées sur le papier en quelques mots précis, mais hésita de nouveau au moment de signer. Puis, après un instant, elle écrivit son nom d’une écriture élégante et raffinée :
Elena Moonsong.
Le parchemin brûla vivement et se réduisit en cendres en un clin d’œil. Le message était en train d’être transmis. Elena déposa ses soucis et ses tourments avec la plume ; elle paraissait calme et belle.