Chapitre 490
Je veux juste la voir
Bien qu’il eût déjà décidé de tout raconter à Richard, Blackgold hésita encore un instant. « Ce que je vais te dire n’est que pure conjecture de ma part, sans preuve irréfutable. Ne le prends pas pour parole d’Évangile. »
« Pas de problème », acquiesça Richard d’un air détendu. Pourtant, son cœur s’alourdissait. La scène de l’avenir lui revenait sans cesse à l’esprit : Sharon flottant dans le vide infini.
« Je crois que Son Excellence s’était préparée lorsqu’elle s’est rendue à Faelor pour la deuxième fois. Elle avait l’intention d’affronter tous les dieux du plan et de les affaiblir. » Dès qu’il eut prononcé ces mots, toute force sembla quitter le corps du nain gris.
Tout le monde savait que, dans une guerre entre plans, le plus grand ennemi était le panthéon adverse. Richard savait que Faelor comptait un nombre stupéfiant de dieux, ce que la mage légendaire aurait dû pouvoir déterminer dès leur première bataille. À son retour, elle avait sans aucun doute affronté plusieurs divinités puissantes.
Il prit une profonde inspiration et leva les yeux vers le plafond, tâchant de retenir la chaleur qui lui montait aux yeux. « Est-ce que je pourrai la voir ? demanda-t-il d’un ton neutre. Si je viens tout de suite ?
Le nain gris hésita. « Je n’en suis pas sûr. Depuis que Son Excellence est entrée en hibernation, ses serviteurs elfes sont devenus les plus hautes autorités de Deepblue. Aucun de nous n’a le droit d’accéder à son étage de la tour, mais ce sera peut-être différent pour vous. Si elle a pris des dispositions particulières, les pantins devraient vous laisser entrer. Cela dit, Son Excellence dort plus profondément qu’un dragon. Même si vous y allez, vous ne la verrez probablement que dormir. Vous en êtes sûr ? »
« Ça me va. Je veux juste la voir. Je serai là demain soir. »
La magie des cristaux s’épuisa, et la lumière du cercle magique faiblit peu à peu, plongeant Richard dans l’obscurité. Il resta un instant immobile, tandis que ses cinq années passées à Deepblue défilaient dans son esprit comme un cours d’eau.
Puis il quitta brusquement la salle de téléportation et rejoignit l’intendant dans le hall du château. « Préparez trois de nos meilleurs griffons pour le vol. Je pars dans une demi-heure. »
Le vieil homme parut surpris. « Maintenant, jeune maître ? Vous ne deviez pas retourner à Faelor demain ? »
« Le programme a changé. Je m’occuperai de tout à mon retour, mais pour l’instant, demandez à Gangdor de ramener les guerriers et les mages à Faelor avec l’équipement… Attendez, remettez ceci à Flowsand. » Tout en parlant, Richard prit une plume et du papier, rédigea un mot, le glissa dans une enveloppe et la tendit à l’intendant, qu’il congédia ensuite.
Dès que l’intendant se fut empressé de partir, Richard héla un serviteur et lui demanda de récupérer quelques potions de vitalité et de les emballer soigneusement. L’homme s’éloigna en hâte, tandis que Richard attendait dans le hall, incapable de tenir en place : tantôt debout, tantôt assis, il bouillait d’impatience.
C’est alors que Wennington accourut, le visage illuminé en apercevant son frère. Il avait toujours la figure enflée par les coups, son aura était faible et ses pas légers. Richard fronça les sourcils. « Tu devrais encore te reposer. Qu’est-ce que tu fais à courir partout ? »
Wennington tressaillit de façon tout à fait manifeste, mais il s’approcha tout de même de Richard et esquissa un sourire gêné. « Richard, il faut que je te dise quelque chose… Je ne sais pas si je devrais en parler, mais il faut que j’aborde le sujet. »
« Parle ! » Le froncement de sourcils de Richard s’accentua. Il ne comprenait pas pourquoi son demi-frère était soudain devenu si bavard.
Wennington se mit visiblement à paniquer. « C-c’est à propos de Rosie. »
« Qui ? » Richard crut que ses oreilles commençaient à lui jouer des tours.
Sous ce regard tranchant comme une lame, Wennington devint extrêmement nerveux. La sueur perlait sur son front et son bégaiement s’aggravait. « R-Rosie… Euh… Je ne p-pense pas qu’elle soit tout à fait comme les autres membres de la Famille Mensa. Je… Je pense que tu devrais lui donner sa chance… »
Un rictus froid se dessina au coin des lèvres de Richard. « Quel genre de chance ? »
« Par exemple… la laisser te suivre à Faelor… »
« Tu l’as rencontrée ? »
« Oui… non, non… » Wennington était déjà au bord de la crise de nerfs, ce qu’il n’aurait jamais cru possible. Il avait l’impression que l’homme devant lui était Gaton en personne.
« PAF ! » Avant qu’il ait pu finir, une gifle enflammée claqua sur sa joue. Il tituba en arrière de quelques pas, une main plaquée contre son visage, et contempla Richard avec stupeur.
Richard le fixa d’un regard glacial. « La Famille Mensa s’est servie de toi comme appât pour essayer de me tuer ; j’ai dû livrer deux duels d’affilée pour te sauver la vie. Et maintenant que tu es tiré d’affaire, tu as jeté ton dévolu sur Rosie. Incroyable ! Tout bonnement INCROYABLE !
« Peu importe sa beauté, elle reste membre de la Famille Mensa, celle-là même qui a piégé cet idiot sur un autre plan ! Faut-il encore que je te le rappelle ? Quoi, ses seins et ses fesses t’ont fait oublier ta propre famille ? »
Wennington baissa la tête, le visage en feu.
Le ton de Richard se fit encore plus froid. « Jeune maître Wennington, je vais te le rappeler une dernière fois. Rosie est mon butin de guerre et elle n’a absolument rien à voir avec toi. Tant que je serai en vie, ne songe même pas à toucher un seul de ses cheveux. Tu la veux ? Très bien, commence par me vaincre ! Voici la famille Archeron : ici, la force fait loi. Sur cette île flottante, dans notre fief, c’est moi qui décide. Même si Gaton revient, il devra d’abord me prouver qu’il m’est supérieur ! »
« Richard, Wennington n’est pas comme ça ! » Venica était entrée dans le hall à un moment ou à un autre. Voyant Richard furieux, elle ne put s’empêcher de se précipiter pour tenter de le calmer.
Richard renifla, son regard passant de l’un à l’autre tandis qu’un sourire narquois lui barrait le visage. « Vous n’êtes pas mal, tous les deux. L’un est de niveau 10 et l’autre de niveau 9 ; le premier ne sait que se déshabiller devant quelqu’un, tandis que l’autre a appris à provoquer des bagarres en public et à finir à moitié mort !
« Ce piège était évident, et vous avez foncé dedans ! » Il se pointa la tête. « Vous avez quoi là-dedans ? Vous croyez que le fait d’être les enfants de Gaton vous rend formidables ? Nous autres Archeron, nous avons de l’honneur, oui, mais avec votre force dérisoire, vous pensez pouvoir défendre cet honneur ? La famille n’est pas à ce point bon marché ! »
« C’est la dernière fois, dit-il en les désignant tous les deux. La dernière fois que je vous sauve pour une histoire pareille. Vu l’état actuel de la famille, c’est à vous de la soutenir, pas l’inverse. »
Wennington et Venica ne trouvèrent rien à répondre, mais une voix claire retentit soudain depuis l’extérieur du hall. « Ce n’est pas sa faute. C’est moi qui lui ai demandé de me rencontrer et qui l’ai convaincu de présenter ma requête. »
En voyant Rosie entrer dans le hall, Richard plissa aussitôt les yeux. Il s’avança à grandes enjambées, la saisit brusquement à la gorge et la souleva d’une seule main. Wennington et Venica changèrent de visage, mais cette fois, pas un des deux n’osa souffler mot.
« Lady Rosie Mensa, je suis d’une humeur exécrable. Ne mettez pas ma patience à l’épreuve ! » Richard articulait presque chaque mot entre ses dents. « Vous êtes sur l’île des Archeron, pas sur le territoire des Mensa ; vous feriez mieux de vous taire ! Votre visage peut être utile à d’autres, mais il ne me fait aucun effet. Ne jouez pas avec le feu, ou je vous tuerai sur-le-champ ! »
Rosie était pourtant bien bâtie, et même légèrement plus grande que Richard. Mais, soulevée dans les airs, elle ne pouvait parler. Elle ne parvenait même pas à respirer, et son visage vira peu à peu au violet.
Ce ne fut que lorsque ses yeux se révulsèrent et que ses bras retombèrent qu’il la lâcha, la jetant à terre. Enfin capable de respirer, la jeune femme porta aussitôt les deux mains à sa gorge. De violentes quintes de toux se succédèrent sans répit, tandis que tout son corps tressautait.
Il lui fallut du temps pour reprendre son souffle. Elle leva légèrement les yeux, mais ne vit d’abord que les bottes de combat de Richard. Son regard remonta le long de sa silhouette jusqu’à ses yeux, qu’elle fixa avec sérénité.
Richard s’était calmé. D’un ton morne, il déclara : « Si vos familles n’avaient pas semé le trouble dans l’ombre, pourquoi aurais-je atterri à Faelor ? Tant de choses seraient différentes aujourd’hui. Cessez de rêvasser ; vous n’avez pas le pouvoir de changer mes décisions. »
*Tôt ou tard, je viendrai m’occuper de toute votre famille.* Richard n’avait pas besoin de le dire. Ses actes suffiraient à le faire comprendre.
« Gardes ! » cria soudain Richard. Deux soldats entrèrent aussitôt dans le hall et attendirent ses ordres. Il désigna Rosie. « Emmenez-la dans sa chambre et dites à l’intendant de surveiller tous ses faits et gestes. Sans ordre de sa part ou de la mienne, elle ne doit pas faire un seul pas hors de sa chambre ! Et capturez tous les soldats chargés de sa garde pour en faire des esclaves ! »
Ces mesures visaient en réalité à mettre tout le monde en garde, Wennington en particulier. Rosie perdit enfin contenance et le regarda d’un air suppliant, mais le visage de Richard était devenu impassible. Il n’y avait ni cruauté ni colère, seulement une apathie morne qui lui glaça le cœur.
……
Après avoir réglé ce problème inattendu, Richard ne s’attarda plus auprès de Wennington et de Venica, livides, et se dirigea vers le poste des griffons. Trois bêtes avaient été réveillées et préparées pour un long trajet.
Richard se hissa sur le dos de l’une d’elles et, sans perdre de temps, lui tapota le cou. Le griffon se redressa, battit puissamment des ailes et s’éleva lentement dans le ciel, avant de prendre la direction de Deepblue. Il accéléra peu à peu et disparut en un clin d’œil dans l’immensité de la nuit. Les deux autres poussèrent à leur tour de puissants cris et s’envolèrent l’une après l’autre à la suite de leur compagnon.
Cette nuit-là semblait d’une pureté incomparable, éclairée par les croissants écarlate et jade. Les cris clairs des griffons troublaient parfois le silence des ténèbres ; trois silhouettes filaient dans le ciel.
Le temps s’écoula sans répit. La nuit fit place à l’aube, puis le jour s’acheva sur un nouveau crépuscule. Richard traversa montagnes, forêts et déserts sans s’arrêter un seul instant. Dès que l’une des bêtes se fatiguait, il en changeait aussitôt et la laissait se reposer. Les longs trajets étaient extrêmement éprouvants, mais il avalait une potion de vitalité toutes les quelques heures pour tenir le coup.
Quand le soleil se coucha et que la lune violette reprit sa place haut dans le ciel, Deepblue apparut enfin à ses yeux.