Chapitre 475
Une barbe digne
Richard n’aurait jamais cru que quelques centaines de personnes puissent produire un son aussi terrifiant. Les nobles avaient perdu la tête : ils mêlaient leur énergie intérieure et leur magie dans un cri unanime qui le terrifia. Mais leur célébration ne s’arrêta pas là. Cette fois, ils décidèrent tous de jeter leurs armes en l’air. De puissants objets magiques répandirent un éclat éblouissant en s’élevant dans le ciel à différentes hauteurs…
Puis elles se mirent à retomber !
Richard n’eut d’autre choix que de lancer à la volée quelques barrières à distance pour protéger ces compagnons surexcités. Io et Flowsand s’activèrent de même ; sans leur intervention, quelques malchanceux auraient été transpercés par les épées tombées du ciel. Toutes ces armes étaient de qualité supérieure, et le peu d’énergie dont disposaient ces jeunes nobles ne pouvait rien pour les protéger.
Tous les nobles qui avaient pris part à cette expédition savaient au moins se battre ; même Zim avait tué quelques soldats impériaux pendant le siège de Salwyn. En temps normal, ils auraient simplement sauté pour rattraper leurs armes, mais dans cette situation chaotique, personne ne pouvait en être sûr. Après tout, certaines des lames qui traversaient le ciel étaient enchantées pour percer les armures sans peine.
Du côté de Richard, c’était le chaos complet, mais Barbe-de-Feu était tout aussi terrifié. Des centaines de personnes avaient crié d’une seule voix, et le vacarme avait totalement couvert la sienne. Puis quelques centaines d’armes s’étaient envolées, leur éclat magique l’aveuglant presque. Il aurait pu jurer sur sa barbe n’avoir jamais vu autant d’armes enchantées de toute sa vie.
Peut-être par nervosité, ou peut-être parce qu’il se sentait menacé, la main d’un des gardes trembla. Une violente détonation retentit lorsque le fusil qu’il tenait fit feu, projetant un nuage de fumée noire dans les airs. Le coup de feu était plusieurs fois plus puissant que la voix tonitruante de Barbe-de-Feu ; il couvrit même les acclamations des nobles.
Richard fut d’abord un peu surpris, mais son étonnement se mua aussitôt en joie. Des fusils ! C’était l’un de ses objectifs en venant dans les royaumes nains : la puissance des armes à feu était évidente.
Les nobles derrière lui réagirent bien plus vivement. Beaucoup crurent qu’on les attaquait, saisirent leurs armes et rassemblèrent leur énergie. Certains lancèrent des sorts défensifs, tandis que quelques timorés vérifièrent s’ils n’étaient pas blessés. En réalité, ils se trouvaient à au moins cent mètres de la forteresse, et le fusil du nain avait été pointé vers le ciel. À cette distance, même un tir parfaitement ajusté ne les aurait pas atteints.
Au sommet de la forteresse, Barbe-de-Feu cria furieusement sur le nain à côté de lui : « Cuivre-Barbe, espèce d’incapable ! Pourquoi as-tu tiré… Attends… Par ma barbe, qu’est-ce que je vois ? »
C’est alors que de larges groupes de cavaliers apparurent enfin derrière Richard et les nobles. En un clin d’œil, ils envahirent le chemin de la vallée, innombrables guerriers déferlant vers eux.
« Il y en a au moins trois mille ! » entendit crier Richard.
Un vacarme assourdissant s’empara aussitôt de la forteresse, l’air résonnant des voix rauques si caractéristiques des nains.
« Trois mille ? Vite, envoyez un rapport !
— Qu’est-ce que tu racontes, trois mille ? Il y en a au moins cinq mille ! Et d’autres arrivent encore !
— Peu importe leur nombre, moi, Fer-Noir, je leur broierai le crâne ! »
De nombreuses têtes apparurent derrière les créneaux. Tous les nains qui aperçurent l’armée et l’équipement de Richard ouvrirent de grands yeux. De gigantesques canons remplacèrent bien vite leurs têtes.
Richard jeta un regard derrière lui. Ils étaient moins de deux mille guerriers, mais comme l’avant-garde était entièrement composée de cavaliers, ils semblaient plus nombreux qu’ils ne l’étaient. Ajoutez à cela que les nains ivres détestaient compter et adoraient exagérer, et il n’était pas étonnant qu’ils surestiment leurs effectifs. L’armée qui se trouvait hors de la vallée comptait de toute façon dix mille hommes. Aussi solide fût cette forteresse, elle n’abritait que quelques dizaines de nains ; s’en emparer serait un jeu d’enfant. Mais ils n’étaient pas venus faire la guerre.
Chaque nain du Plateau cendré était une ressource précieuse.
Richard s’avança seul et ne s’arrêta qu’à moins de cinquante mètres du fort. « Je m’appelle Richard ! » lança-t-il d’un ton enjoué. « Je ne suis pas venu pour me battre, mais pour boire de l’alcool et me faire des amis ! Pourrais-je savoir si c’est ici que se trouve l’Enclume du Tonnerre ? »
Les nains se remirent à discuter de plus belle. « L’Enclume du Tonnerre se trouve dans une montagne au sud-ouest, à trois jours d’ici. Ici, c’est le royaume des Feux de la Forge, la terre des descendants du grand Toro Anvil. Humain, si tu es venu te faire des amis, pourquoi as-tu amené tant de soldats ? Peu importe leur nombre, tu ne feras pas peur aux descendants d’Anvil ! »
Richard sourit. « Nous venons de l’Extrême-Orient et avons dû traverser toutes les Terres ensanglantées pour arriver jusqu’ici. Vous savez sans doute que ces terres sont infestées de bandits et d’esclavagistes ; sans la protection de ces hommes, je n’aurais pas pu venir. »
Barbe-de-Feu hésita un instant. « Vous autres, les humains, vous êtes des menteurs, je ne vous crois pas ! Vous capturez tant des nôtres pour en faire des esclaves ! »
Richard ne s’offusqua pas de la rudesse du nain. « Ce n’est pas le cas de tous. L’Enclume du Tonnerre entretient des relations très étroites avec nous, les humains ; s’ils sont prêts à nous faire confiance, pourquoi les Feux de la Forge ne le seraient-ils pas ? Je pense que cette amitié pourrait nous profiter à tous les deux. Bien sûr, si les Feux de la Forge refusent ces amis venus de loin, nous pouvons aussi aller voir l’Enclume du Tonnerre. »
« Comment une petite tribu comme celle-là pourrait-elle rivaliser avec les puissants Feux de la Forge ? » cracha Barbe-de-Feu. « Nous sommes un royaume ! Mais ce n’est pas à moi de décider si nous devenons amis. C’est au roi de trancher. »
Richard répondit : « Parfait ! Alors conduisez-moi auprès de Sa Majesté. »
« Mais vos soldats devront rester dehors ! » cria Barbe-de-Feu. En voyant l’armée de Richard continuer à grossir, il se sentit quelque peu décontenancé. Il n’avait jamais vu une armée aussi immense de toute sa vie ; même réunis, les Feux de la Forge ne comptaient que quelques centaines de milliers d’habitants. Le nain n’était pas un imbécile : il savait que quiconque commandait une si grande armée devait être puissant. Richard méritait sans aucun doute de rencontrer le roi.
« Pas de problème. » Richard ordonna aussitôt à ses troupes de s’arrêter et de trouver un endroit convenable hors de la vallée pour établir leur camp. Pendant ce temps, il envoya quelqu’un rejoindre le convoi à l’arrière et lui ordonna d’accélérer. Tous les objets destinés au commerce avec les nains s’y trouvaient, et, puisqu’il avait une chance de rencontrer le roi, Richard était convaincu qu’ils parviendraient à un accord.
Il entra ensuite dans la forteresse avec ses compagnons, sept délégués nobles et dix guerriers Archeron, sous la conduite de Barbe-de-Feu.
À courte distance derrière la forteresse s’ouvrait un passage creusé dans la montagne ; c’était le seul chemin menant aux Feux de la Forge. Le tunnel était étonnamment long : son extrémité était si lointaine que Richard lui-même ne parvenait pas à la distinguer. Il semblait traverser la montagne de part en part.
Le passage faisait cinq mètres de large, mais son plafond était extrêmement bas, à moins de deux mètres du sol. Richard devait prendre garde : s’il ne faisait pas attention, ses bottes le rehaussaient assez pour qu’il se cogne la tête. Io et Olar devaient garder la tête baissée, tandis que Gangdor ne pouvait avancer qu’en se courbant. Les guerriers humains de niveau supérieur à dix dépassaient généralement les deux mètres ; même les Archeron souffraient donc le martyre.
Tiramisu resta simplement en arrière avec le reste de ses hommes. Le colosse mesurait plus de trois mètres ; il n’aurait pu traverser le passage qu’en rampant.
Bien sûr, cette hauteur ne posait aucun problème aux nains, qui mesuraient en moyenne un mètre quarante. Même Barbe-de-Feu, considéré comme grand et robuste parmi les siens, ne mesurait qu’un mètre cinquante. Ils pouvaient ici déployer toute leur puissance.
Ils n’avaient parcouru que quelques centaines de mètres dans le passage lorsque Gangdor commença à avoir l’impression que sa taille s’était tordue. Richard s’était cogné la tête plusieurs fois par accident, et les autres s’en tiraient encore moins bien. Ce passage montrait à Richard, mieux que tout, pourquoi les glorieux empires humains ne pouvaient rien contre les nains dans les montagnes. Ces tunnels réduisaient d’un tiers la puissance des humains, tout en décuplant celle des fusils nains. Une formation de seulement trois ou quatre nains tirant simultanément emplirait le passage d’une puissance meurtrière, sans laisser le moindre endroit où se cacher. Même un saint de Faelor serait couvert de sang si l’attaque survenait à moins de dix mètres.
Barbe-de-Feu expliqua qu’il faudrait une journée de marche pour atteindre la Citadelle des Feux de la Forge, capitale du royaume. La ville avait été bâtie au sommet d’un volcan près d’un millénaire auparavant ; les nains avaient entièrement creusé les montagnes alentour. La lave qui coulait sous terre avait fait de l’endroit un four naturel, leur permettant de fondre du métal sans relâche. On trouvait toutes sortes de minerais dans les Feux de la Forge, et le royaume était célèbre pour son art de la forge dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres.
La région était riche en obsidienne ; à force de la fondre et de la forger, les nains en avaient fait l’un des meilleurs matériaux pour fabriquer des armes et des armures. Presque toutes leurs meilleures pièces étaient faites de ce métal.
La Citadelle des Feux de la Forge comptait plus de dix mille habitants, et tous les guerriers d’élite du royaume s’y trouvaient. Les autres étaient dispersés dans les milliers de kilomètres carrés de montagnes alentour, où beaucoup travaillaient dans les mines.
Le trajet se passa sans encombre. Richard continua de discuter avec Barbe-de-Feu et la bonne douzaine d’autres nains, apprenant à connaître les Feux de la Forge et se liant même d’amitié avec eux. Ils trouvaient qu’il n’était pas si mauvais et aimaient assez sa barbe. La seule chose qui les désolait, c’était que ses poils de visage fussent trop courts ; selon Barbe-de-Feu, une barbe devait au minimum atteindre la taille. C’était la seule façon d’être digne.
Richard n’allait évidemment pas se laisser pousser une barbe qui plairait aux nains, mais il n’avait jamais imaginé que celle qu’il portait l’aiderait à gagner leur amitié. Bien sûr, les tonneaux d’alcool de première qualité qu’il avait apportés avaient aussi fait leur effet.
Le premier tunnel faisait environ trois kilomètres. Une fois de l’autre côté, ils marchèrent toute une journée dans une vallée, puis traversèrent deux autres tunnels avant d’atteindre la Citadelle des Feux de la Forge.