Chapitre 469
Histoire et prophétie
Le vieux troll entonna un chant dès qu’il quitta le camp, agitant les bras pour envelopper les sangliers de Richard d’un brouillard acide. Les dix bêtes poussèrent des cris stridents ; la moitié se désagrégea aussitôt en particules de mana. Les autres parvinrent à charger les trolls, mais furent immédiatement abattues.
Ce chaman troll surprit quelque peu Richard. Même au sommet de l’empire troll, ceux qui savaient lancer des sorts de rang 6 occupaient des positions très élevées. Toutefois, puisqu’il s’était découvert, le chaman n’aurait plus l’occasion de lancer le moindre sort.
Richard riposta avec son propre brouillard acide, qui enveloppa tous les trolls ennemis encore présents. Le sort couvrit une surface deux fois plus grande que celle de son adversaire, et la corrosion était 50 % plus rapide. Les berserkers trolls avaient assez d’endurance pour survivre longtemps dans la brume, mais le chaman n’en était pas capable. Il poussa un cri de douleur tandis que le brouillard lui brûlait tout le corps, incapable d’achever son sort suivant.
Mais l’affrontement ne s’arrêta pas là. À peine le premier sort dissipé, alors que le chaman s’apprêtait à reprendre ses incantations, une boule de feu fila vers lui. Une fois les vagues de chaleur retombées, il parvint à réciter la moitié de son sort avant de perdre la voix : Richard avait lancé deux sorts de silence à la suite. Le premier avait échoué, mais pas le second. Puis un autre brouillard acide les enveloppa tous.
Phaser finit par neutraliser le chaman, qui ne put lancer un seul autre sort pendant le combat. L’armée de Richard captura une vingtaine de trolls et en tua trois fois plus, mais seuls trois guerriers humanoïdes et un lanceur périrent au combat.
Richard inspecta lui-même le camp. Son architecture ressemblait beaucoup à celle des casernes de Zhubvar, bien qu’elle fût nettement plus rudimentaire. Le camp était entouré d’énormes murs de pierre et seules quelques maisons en étaient pourvues d’un toit. Seuls le chaman et les berserkers de haut rang semblaient avoir leur propre demeure ; les grands rouquins stupides dormaient dans la cour.
Au cœur de la maison centrale se trouvait une statue de rhinocéros finement ouvragée, qui dégageait une légère aura divine. Devant elle, une vasque de pierre remplie de charbon brûlait encore d’une mystérieuse flamme bleue. Au fond s’était accumulée une épaisse couche de liquide écarlate et visqueux, probablement le sang d’une créature. Ces trolls semblaient avoir trouvé un nouvel Esprit sacré.
Un masque de bois était accroché au mur. Sur des étagères, de l’autre côté de la pièce, reposaient des herbes inconnues et des ossements de bêtes. Il s’agissait sans doute de la demeure du chaman. Richard eut la surprise de découvrir quelques dalles de pierre dans un coin, gravées de caractères trolls. Certaines semblaient anciennes, tandis que d’autres étaient assez récentes ; l’une d’elles avait été gravée si récemment qu’elle devait être l’œuvre du chaman qu’ils venaient d’affronter. La langue des dalles était plutôt simple ; après les avoir toutes examinées, Richard constata qu’il était capable de les lire.
La plus ancienne dalle portait trois paragraphes :
« Nous avons fui Zhubvar et sommes arrivés dans la vallée du Repos. Il y a encore de l’eau et des arbres ici. J’espère que la forêt pourra nous nourrir.
« Zuka ne répond pas à nos appels. Les esprits maléfiques continuent de nous tenter. Il nous faut un nouvel Esprit sacré et de l’eau. Ce chapitre est d’abord paru sur NovelPing.
« La majeure partie de la forêt est morte et notre eau est presque épuisée. Nous devons tuer tous ceux qui ont succombé à la tentation : ils boivent la même eau que nous. »
Cette lourde dalle avait été gravée il y a longtemps. Son contenu était succinct, mais Richard comprenait parfaitement le désespoir de son auteur. Il passa à la deuxième dalle :
« Nous avons trouvé un nouvel Esprit sacré, le puissant Kum. Le Dieu Rhinocéros consent à nous protéger ; sa volonté tient les esprits maléfiques à distance. Beaucoup de membres de notre clan sont encore tentés.
« Kum nous a conduits à une nouvelle source. Désormais, nous n’avons plus besoin de tuer les enfants faibles. Mais les vieux trolls doivent partir. »
Les quelques dalles suivantes poursuivaient le récit de l’histoire des trolls. Après que Kum fut devenu leur Esprit sacré, la menace de l’extinction fut écartée. Ils trouvèrent une source d’eau et apprirent à résister aux tentations de ces esprits maléfiques, sans toutefois y parvenir très efficacement.
Une année, un fleuve asséché depuis longtemps se remit soudain à couler. Zhubvar tout entière retrouva sa vitalité et la forêt recommença à pousser, tandis que la verdure recouvrait de nouveau la terre. Une carte rudimentaire, gravée sur l’une des dalles, représentait même le Fleuve de la Vie.
Richard compara ce schéma sommaire à la carte qu’il gardait en mémoire et découvrit que le fleuve prenait sa source sur le Plateau cendré. Il traversait tout Zhubvar avant de disparaître dans les Terres ensanglantées. Le fleuve n’était pas très large, mais les lieux qu’il traversait revêtaient une grande importance.
La dalle suivante ne mentionnait qu’un seul événement. La famille royale de Zhubvar, la tribu des Dents de sang, avait fini par succomber à la tentation des esprits maléfiques. Toute la famille avait dégénéré et disparu.
La dalle la plus récente ne contenait qu’un bref passage. Le chaman de la tribu du Pic sanglant voulait retrouver les trois artefacts sacrés de Zhubvar, mais aucun des braves guerriers envoyés dans les ruines n’en était revenu. Le chaman avait repéré une activité étrange dans la ville et avait donc construit un avant-poste près des ruines. Il y avait aussi bâti un sanctuaire dédié à Kum, afin de pouvoir s’emparer peu à peu de Zhubvar grâce au pouvoir de l’Esprit sacré.
En parcourant ces dalles, Richard sentit son cœur se serrer. Elles portaient le poids d’un passé lointain, des millénaires d’histoire figés dans quelques blocs de pierre.
Il sortit les dalles du sanctuaire, avec l’intention de les montrer à Flowsand. Il voulait aussi parler au chaman : les esprits maléfiques mentionnés étaient probablement liés à la disparition de la famille royale et aux phénomènes anormaux qui se produisaient autour des ruines. Se rappelant la légère aura de mort qui imprégnait la capitale troll, il se sentit quelque peu inquiet.
Dans la cour, Flowsand dirigeait quelques humanoïdes occupés à déterrer une tablette de pierre à moitié enfouie dans le sol. Elle ressemblait à celles des ruines de Zhubvar ; seul le texte gravé dessus différait.
Les prisonniers trolls étaient ligotés les uns aux autres au milieu du camp, sous la surveillance attentive des humanoïdes. Les trolls possédaient une vitalité exceptionnelle : avec le temps, ils pouvaient guérir de toute blessure grave, tant qu’ils n’avaient pas de membres brisés ou de blessures du même genre. Non loin de là, la licorne de Richard tournait nerveusement en rond, grattant parfois le sol du sabot. Mais ses sabots d’argent, magnifiques et délicats, ne pouvaient entamer la pierre. Io se tenait près de la bête et lui caressait sans relâche la crinière, tout en lançant des sorts divins pour tenter de l’apaiser. La créature ignorait les berserkers et même le chaman troll, mais elle fixait avec une intensité féroce les trolls ordinaires, dépourvus d’intelligence. Sans le prêtre de bataille qui la retenait, elle se serait déjà jetée sur eux.
Lorsque Richard sortit de la demeure, il fronça les sourcils à cette vue. Par le lien de la Mère de la Couvée, il donna un ordre ferme à la licorne, la contraignant à réprimer ses instincts et à se calmer.
Les yeux d’Io s’illuminèrent à la vue des dalles dans les mains de Richard. « Laisse-moi jeter un œil. Il doit y avoir des informations utiles là-dedans.
Richard les lui tendit. « Ces “esprits maléfiques” reviennent sans cesse dans les textes, quels qu’ils soient. En plus, je ne cesse de sentir une aura de mort à Zhubvar. La ville aurait-elle été envahie par un puissant mort-vivant ?
— Ce ne serait pas étonnant. Les villes comme Zhubvar possèdent généralement d’immenses cryptes. Avec le temps, les esprits des morts finissent par se rassembler dans les corps les mieux conservés. Les trolls ont une méthode particulière pour préserver leurs cadavres ; ils se changent donc plus facilement en morts-vivants.
— Tu en sais long, dit Richard en adressant au prêtre de bataille un compliment inhabituel.
— Je suis né comme ça. » Bien entendu, Io ne connaissait pas la modestie.
Richard fit ensuite conduire le chaman troll dans une pièce, afin de l’interroger. Flowsand et Io se tenaient à proximité, et un sort de compréhension linguistique leur permettait de communiquer sans difficulté. Il s’assit en face du troll, désormais réveillé. « Vénérable chaman, je crois que nous avons des choses à nous dire. Je suis très curieux de savoir ce que sont ces esprits maléfiques et ce qui s’est exactement passé à Zhubvar. Si vous voulez que les vôtres survivent, vous feriez mieux de me raconter tout ce que vous savez.
Le chaman le regarda. Ses yeux étaient légèrement troubles et sa voix avait le grondement d’une bête sauvage. « Toi… tu veux mettre la main sur les artefacts sacrés de Zhubvar ?
Richard rit. « Ça dépend. Je ne sais absolument pas ce que sont ces artefacts ; ce qui vous est utile, à vous, les trolls, peut n’être que rebut pour moi. C’est l’histoire de Zhubvar qui m’intéresse.
Le chaman garda le silence un instant, puis son regard passa sur les trois personnes présentes. « Des pillards venus d’un autre monde… pourquoi devrais-je vous croire ?
Cette déclaration stupéfia même Flowsand, tandis que Richard resta figé quelques instants. « Comment… Comment l’avez-vous découvert ?
Le chaman soupira. « C’est un secret transmis parmi les chamans de haut rang de Zuka. Avant de partir et de voir Zhubvar détruite, le puissant Esprit sacré a laissé une dernière prophétie, qui devait se transmettre uniquement de bouche à oreille. Elle annonçait que, des milliers d’années plus tard, lorsque le Fleuve de la Vie se remettrait à couler, des pillards venus d’un pays étranger poseraient le pied à Zhubvar. Ces parangons de destruction viendraient chercher les trois artefacts sacrés, mais ils seraient aussi une lueur d’espoir. La bête sacrée des pillards mettrait fin aux esprits maléfiques et Zhubvar renaîtrait.
« C’est quoi, ce bordel ? » Même Flowsand ne put s’empêcher de jurer. Elle échangea un regard avec Richard. Io semblait tout aussi perplexe et tourna les yeux vers la licorne, dans la cour.