Chapitre 465
Exploration
Les hommes de Richard poursuivirent les ennemis en fuite de Kvensen pendant une douzaine de jours, jusqu’à les exterminer. Ainsi, la plus grande menace sur la route du Plateau cendré fut entièrement éliminée. La bataille contre le Camp Kvensen avait coûté près de 5 000 hommes à Richard, mais les pertes des tribus avaient été plusieurs fois supérieures.
Il restait encore quelque deux cents kilomètres à parcourir vers le nord-ouest pour atteindre le Plateau cendré, mais aucune organisation puissante ne subsistait. Le prochain point stratégique était les ruines de Zhubvar, capitale de l’ancien empire troll. La légende racontait que les cours d’eau autour de Zhubvar s’étaient lentement asséchés au fil du temps, transformant en terre aride la vaste forêt qui recouvrait la région. L’empire troll avait décliné, puis fini par disparaître. Quelques petites tribus trolls vivaient encore dans les ruines, mais, même si leur vitalité exceptionnelle faisait d’eux les ennemis naturels des humains, une seule tribu ne comptait tout au plus qu’une centaine d’individus. Richard n’avait pas besoin de mobiliser toute son armée pour les vaincre : quelques drones suffiraient.
On ne disait pas que les ruines renfermaient de trésors de valeur. Les trolls préféraient le bois et la pierre, et leur métallurgie était très primitive. La plupart de leurs campements n’avaient rien qui pût intéresser les humains.
Richard n’était toutefois pas venu chercher des richesses. Il voulait réunir toutes sortes d’offrandes.
Des chaînes de montagnes parsemaient l’ouest des Terres ensanglantées, où le relief était capricieux et compliqué. Les établissements humains y étaient rares, et la plupart des groupes qui parcouraient la région étaient de puissants esclavagistes. Les terres étaient plutôt stériles et ne produisaient aucune spécialité qui justifiât de prendre le risque d’un si long voyage. Seuls les pays nains du nord-ouest méritaient qu’on les approvisionne, mais l’existence du Camp Kvensen avait limité les déplacements à grande échelle dans la région. Il était presque impossible de traverser ces terres vivant avec de lourdes charges de minerai. Les profits qu’on pouvait en tirer ne justifiaient pas les risques, et rares étaient ceux qui osaient s’aventurer par ici.
Pourtant, l’anéantissement de Kvensen par Richard changea tout. Désormais, les armées humaines pouvaient ramener la plupart des précieux minerais des terres naines, et les quantités suffisaient à générer des dizaines de millions de bénéfices. Les autres races des Terres ensanglantées, qu’il s’agisse des orcs, des ogres ou des trolls, n’étaient pas assez stupides pour défier une immense armée de 10 000 hommes.
Richard fit établir le camp de ses troupes aux confins de l’ancien empire troll, afin que les généraux nobles sous ses ordres puissent réorganiser leurs hommes et reprendre des forces. De son côté, il emmena ses propres suivants et plusieurs centaines de soldats de la mère-couveuse explorer les ruines de Zhubvar.
De petites collines se dressaient partout sur les terres trolls. D’immenses arbres desséchés s’élevaient vers le ciel, tandis que des rochers fendus et une terre aride jonchaient le sol. Richard traversa la forêt morte et marcha deux jours entiers sans apercevoir le moindre signe de vie, à l’exception de quelques vautours de passage.
À partir du deuxième jour, ils commencèrent à remarquer des sculptures de pierre à demi enfouies, ainsi que des totems de bois et des ruelles rocailleuses envahies par les mauvaises herbes. Ils étaient officiellement entrés sur les terres trolls.
Il était aux alentours de midi. Au bord d’une falaise, Richard se pencha avec précaution pour scruter les profondeurs. La vallée s’enfonçait sur plusieurs centaines de mètres, et des piliers de pierre en forme d’épines s’élevaient des ténèbres. Autour d’eux, la roche était plutôt lisse, tandis que le fond de la falaise portait clairement les marques de l’érosion. Autrefois, cette vallée avait été le lit d’un fleuve impétueux ; mais il y a bien longtemps, celui-ci s’était asséché. Seuls quelques arbustes rabougris poussaient dans l’ombre, au pied de la vallée.
Les deux parois de la vallée étaient distantes de plusieurs dizaines de mètres. Le vent hurlait à son entrée, produisant des sifflements aigus et terrifiants. Au loin, de l’autre côté, on apercevait une région luxuriante ; les forêts y étaient encore vivantes. La vallée sinueuse barrait la route de Richard et s’étirait si loin qu’il n’en voyait pas les extrémités. Impossible de savoir combien de temps prendrait un détour.
À une courte distance se dressaient deux piliers rectangulaires et massifs, visiblement érodés. À leur sommet étaient gravées des bêtes aux longues dents, dans un style typiquement troll. En face, de l’autre côté de la falaise, se trouvaient deux piliers semblables, dont l’un était brisé en deux. Il y avait sans doute eu autrefois un pont de corde au-dessus de la vallée, mais le temps en avait rongé les cordages.
« Une corde », appela Richard après avoir examiné une nouvelle fois les parois de la falaise. Un instant plus tard, quelques soldats Archeron disponibles apportèrent une corde épaisse de plusieurs centaines de mètres. Richard avait soigneusement préparé cette expédition et emmené tous les Archeron présents. Même s’ils n’étaient pas particulièrement doués individuellement, chacun avait une solide expérience du combat et des expéditions. Ils étaient tout indiqués pour explorer des ruines.
D’une simple pensée, Richard fit descendre du ciel quelques grosses chauves-souris. Elles mordirent une extrémité de la corde et s’envolèrent vers l’autre côté de la vallée. La corde se déroula peu à peu jusqu’à atteindre l’autre falaise. Puis, à la surprise générale, les chauves-souris réussirent à tourner en rond pour enrouler la corde autour d’un pilier de pierre et même à y faire un nœud bien serré ! Les soldats Archeron disponibles, qui n’avaient jamais rien vu de tel, restèrent bouche bée. Qui aurait cru que des chauves-souris savaient aussi faire des nœuds ?
Une fois la première corde passée de l’autre côté de la falaise, la suite fut facile. Rolf, dont l’agilité était le point fort, prit une autre corde et bondit jusqu’à l’autre rive pour y attacher la seconde, qui servirait au pont. On fixa également le premier nœud, puis on renforça le pont avec des planches de bois fraîchement coupées. Au bout d’une heure, un pont de corde reliait les deux rives. Richard fut le premier à le franchir sur sa licorne, suivi des chevaliers et des guerriers humanoïdes.
Après avoir traversé la vallée fluviale, ils passèrent tout l’après-midi à franchir une chaîne de montagnes, jusqu’à retrouver un peu de verdure sous leurs pieds. L’air commençait enfin à se charger d’humidité. Richard choisit donc un terrain plat et dégagé où ils pourraient installer leur camp et se reposer. Une forêt clairsemée s’étendait déjà devant eux, et les cris occasionnels de bêtes féroces retentissaient au loin. Les troupes étaient épuisées par la marche de la journée ; poursuivre leur route dans la nuit aurait été une mauvaise décision.
On alluma dans le camp d’immenses feux de joie, assez puissants pour éloigner les bêtes sauvages des environs. Des sentinelles partirent par groupes de deux ou trois et surveillèrent les collines avec vigilance toute la nuit. La moitié des quelque dix chauves-souris d’élite de Richard s’envola dans les montagnes pour reconnaître les zones qu’ils traverseraient le lendemain, tandis que l’autre moitié se reposait au camp. Mais l’une d’elles tournait toujours au-dessus des tentes.
Dans la tente centrale, Richard s’était servi d’un coffre magique comme bureau et dessinait rapidement sur du papier magique. Sa plume courait, traçant la carte de la chaîne de montagnes, qui se précisait peu à peu. Il y reportait ce que ses chauves-souris d’élite avaient repéré ; une matrice avait déjà été gravée pour transformer le papier en carte holographique.
Les chauves-souris d’élite pouvaient patrouiller dans un rayon de trente mètres. Richard avait déjà repéré sur la carte quelques éléments qui éveillaient son intérêt. Dès qu’il eut fini de la dessiner, il y déversa son mana et activa l’hologramme.
Des bâtiments en ruine apparurent au bord de la carte. Il ne restait que quelques murs brisés, mais on distinguait encore l’ordonnance parfaitement carrée de toute la région. Les trolls raffolaient des carrés et des rectangles. Ces ruines se trouvaient au pied d’une colline en pente douce. D’un côté, un long escalier monumental s’étirait jusqu’au bord de la carte.
Richard examina la carte un moment, puis tapota Flowsand, assise à côté de lui. « Regarde. Ça devrait être Zhubvar.
Flowsand se rapprocha de lui et observa attentivement la carte avant d’acquiescer. « Même si ce n’est qu’une petite partie, le style semble bien troll. À en juger par ces marches, il pourrait y avoir au bout une immense ville capable d’accueillir des dizaines de milliers d’habitants. Ce devait être la capitale de l’empire troll. Regarde les côtés de l’escalier : les gardes devaient être postés là… Hum ? Pourquoi n’y a-t-il rien au bout ?
— Les chauves-souris ne pouvaient pas aller plus loin.
Flowsand acquiesça. « Nous devrons rester prudents demain. Il se peut qu’il reste encore beaucoup de trolls dans les parages. Je soupçonne qu’il y a quelques puits, ou quelque chose du genre, près de la capitale. As-tu déjà prévu notre itinéraire ?
— Oui, j’y ai réfléchi. Regarde, si nous suivons ce chemin, nous ne risquons pas grand-chose. Il n’y a aucun endroit où l’on puisse nous tendre une embusca—
— Débrouille-toi, ne me dérange pas ! Je suis occupée ! Flowsand frotta sa tête contre celle de Richard, attrapa un coussin et se remit à feuilleter le Livre du Temps. Des lettres et des images apparaissaient sans cesse sur les pages vierges ; elle les lisait, puis les modifiait grâce à son pouvoir divin.
« Qu’est-ce que tu lis ? demanda Richard d’un ton désinvolte en rangeant la carte.
— J’étudie l’histoire et la langue de la civilisation troll, répondit-elle sans lever les yeux.
Richard fut stupéfait. « Tu veux dire que ces trolls sont les mêmes que ceux de Norland ?
— Ils ont à peu près les mêmes caractéristiques, mais leur histoire et leur culture sont complètement différentes. Je consulte évidemment des informations sur les trolls de Faelor.
— Le Livre du Temps contient aussi des informations sur Faelor ? Richard commençait à s’intéresser de plus en plus au tome que Flowsand tenait entre ses mains.