Chapitre 463
Faille
Richard tendit la main, tira une épée longue de la ceinture du vicomte Zim et la lança à Kamy. « Combien êtes-vous prêts à payer ? Prenez cette épée, par exemple. »
Le vieux mage tendit le bras et rattrapa la lame avec une agilité remarquable pour son âge. En examinant l’arme, il oublia tout le mécontentement que lui avait inspiré l’attitude de Richard. Il en effleura doucement la pointe, le regard de plus en plus ardent. C’était l’une des épées enchantées que Richard avait rapportées de Norland, puis offerte sans cérémonie à Zim. Aux yeux de Kamy, tout, de la facture aux enchantements, était de premier ordre : l’arme était parfaite. Les gravures, d’un dessin sobre, n’en dégageaient pas moins une fière élégance. Seuls les grands mages profondément versés dans les arts pouvaient produire une telle pièce ; aucun artisan ordinaire n’en aurait eu le goût.
Richard esquissa un sourire en voyant sa réaction. La magie de Norland était très en avance sur celle de Faelor ; bien sûr, même une épée ordinaire de la famille royale serait ici un chef-d’œuvre.
Le vieux mage finit par pousser un long soupir. « Cette épée est d’excellente qualité. Si vous la vendez à l’Association, nous vous en donnerons… deux mille pièces d’or. »
« Combien ? » Richard avait pressenti que quelque chose clochait, mais la cupidité de Kamy dépassait encore tout ce qu’il avait imaginé. Si cette épée avait été fabriquée à Faelor, deux mille pièces d’or n’auraient même pas couvert son coût de fabrication.
Kamy sembla comprendre qu’il était allé trop loin. « Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas terminé. Pour récompenser votre contribution, nous vous nommerons immédiatement mage en robe d’argent émérite de l’Association. C’est une fonction fort respectable. »
Le sourire de Richard disparut enfin et sa voix se fit glaciale. « Dis-moi, qui t’a donné le droit de lever des impôts sur mes terres ? »
L’homme d’âge mûr se leva brusquement. « RICHARD ! N’oublie pas que tu es mage, toi aussi. Tous les mages doivent obéir aux ordres de l’Association ! Tu comptes nous défier ? »
Richard se caressa la barbe et ricana. « Des ordres ? Et si je refuse ? »
L’homme se rembrunit. « Alors tu es un criminel ! » lança-t-il d’un ton mauvais. « Suis-nous. Les anciens de l’Association te jugeront pour tes crimes ! »
« L’Association ? » Richard ne parvint pas à exprimer tout le mépris que lui inspirait cette idée et se contenta d’une question : « Tu veux que j’obéisse à une bande de vieux salauds cupides comme vous ? »
Dès que l’insulte eut franchi ses lèvres, Richard sentit combien l’Association des mages était creuse. L’héritage de Deepblue était d’une profondeur inouïe, sans commune mesure avec ce que pouvait bien être cette stupide Association. Même Rolf leva les yeux au ciel, tandis que Zim brûlait de ressentiment. Si Richard ne lui avait pas laissé un traumatisme aussi profond, le vicomte aurait voulu aller chercher querelle au mage qui leur faisait face. La Licorne des Hautes Terres ne devait pas sa réputation retentissante à ses seules aventures galantes : commander des armées, tuer, se disputer… Zim avait désormais l’impression de savoir tout faire. Certes, un vicomte avait peu intérêt à se brouiller avec une institution aussi puissante que l’Association des mages, mais Zim n’avait jamais été homme à agir avec rationalité.
« Patron, ça ne sert à rien de discuter avec ces types ! » Le vicomte choisit ses mots avec soin. Il n’était pas assez stupide pour dire à Richard qu’ils n’étaient pas de taille.
L’homme d’âge mûr bondit sur ses pieds et pointa presque le nez de Richard du doigt en hurlant : « COMMENT OSES-TU INSULTER L’ASSOCIATION DES MAGES ? Tu veux affronter les trois cents mages nobles du royaume ? Au nom de l’Association, je déclare que toutes tes armes enchantées sont confisquées. Nous couperons ton lignage magique et tu ne pourras plus lancer de sorts jusqu’à la fin de tes jours ! Qu’on se saisisse de lui ! »
Les soldats présents dans la pièce répondirent d’une même voix et dégainèrent leurs épées en direction de Richard. Les mages en robe d’argent se levèrent également, prêts à attaquer. Rolf émit un puissant reniflement et déploya son aura de saint pour les tenir à distance. Ils n’osaient pas attaquer, mais les regards des mages restaient hostiles. De toute évidence, un saint ne suffirait pas à les intimider.
Richard sembla plongé dans ses pensées et se caressa longuement la barbe. Puis il s’adressa à Kamy : « Hé, tu sais pourquoi je suis resté là à attendre dix minutes entières ? »
Kamy se redressa. Ses yeux, autrefois troubles, s’étaient aiguisés de façon saisissante. Il renifla, attendant que Richard poursuive. Mais celui-ci ne dit rien : sa main gauche fendit l’air et son poing s’abattit sans pitié sur le visage du mage d’âge mûr !
Le craquement des os résonna dans la pièce tandis que le mage était projeté au loin comme un pantin. Le sang jaillit de son nez écrasé, formant dans les airs un chapelet de perles écarlates. Il avait l’impression d’avoir été frappé par un guerrier ogre ; son corps alla s’écraser contre le mur avant de glisser lentement au sol. Il s’affaissa comme un sac de chiffons et ne serait pas près de se relever.
Même un mage de Norland aurait eu la tête qui tournait après un tel coup ; alors un mage de Faelor… Kamy avait du pouvoir et maîtrisait la magie, mais son rang lui avait épargné le champ de bataille depuis plus de dix ans. Ses réflexes étaient plusieurs fois plus lents que dans sa jeunesse ; il ne reprit ses esprits qu’un moment après le coup de Richard.
Richard desserra lentement son poing, puis poussa un long soupir. « Ah, ça fait du bien ! »
Kamy le dévisagea, abasourdi, tandis que les autres mages en robe d’argent restaient figés comme des statues, incapables de croire ce qu’ils voyaient. Richard répondit enfin à sa question précédente : « Eh bien, si je n’ai pas vu d’inconvénient à attendre dix minutes, c’est parce que je voulais laisser le temps à mes soldats d’arriver. RASSEMBLEZ-VOUS ! »
À peine l’ordre fut-il donné que plusieurs larges brèches s’ouvrirent dans le mur de bois. Des silhouettes humaines, vêtues d’armures lourdes et armées de boucliers et de haches, se ruèrent dans la pièce en faisant tinter leurs armes. Tous les soldats de l’Association des mages furent vaincus en un instant, et Richard prit fermement le contrôle de la situation. Les fantassins lourds n’épargnèrent pas non plus les mages en robe d’argent : leurs boucliers massifs s’écrasaient sur les visages, renvoyant les sorts dans le ventre de leurs lanceurs. Les hommes plaquèrent un à un les vieux mages encore étourdis au sol et posèrent leurs haches contre leur cou.
Seul le mage en robe d’or était à l’abri. Il avait conservé sa posture initiale, assis sans bouger. Kamy était vieux, mais pas sénile. Il savait que le moindre geste lui vaudrait de sérieux ennuis.
L’expression du vieux mage changea légèrement. Il se leva brusquement et pointa Richard du doigt. « Aucun de ceux qui se sont fait un ennemi de l’Association des mages n’a connu une fin heureuse », dit-il d’un ton sombre.
Richard ricana. « Si j’ai bien compris, c’est vous qui êtes venus chercher des ennuis. »
Kamy plissa les yeux comme un serpent perfide. « Peu importe ce que vous en pensez, vous vous êtes fait aujourd’hui un puissant ennemi. Vous serez anéanti, et votre famille comme vos amis en subiront les conséquences ! À votre place, je veillerais constamment sur ma vie à partir de maintenant. On peut vous enterrer n’importe où dans le Royaume de Sequoia. Vous savez, le Doigt de la Mort est un sort fascinant ! »
Richard sourit. « Alors, il n’y a vraiment aucun moyen de raisonner avec vous. Tu oses me menacer ? » Sans attendre la réponse de Kamy, il s’avança brusquement et décocha un crochet du droit au menton du vieux mage. Celui-ci fut projeté hors de l’auberge et s’écrasa lourdement au sol, incapable de se relever. Dans une telle situation, son niveau ne lui servait à rien.
Les mages en robe d’argent voulurent se ruer en avant, mais la menace des haches étincelantes les poussa sagement à renoncer à toute résistance. La haine qui brillait dans leurs yeux faillit décider Richard à donner l’ordre de tous les tuer.
……
Le lendemain, des centaines de soldats escortèrent la douzaine de mages hors de Bluewater. Aucun d’eux ne fut retenu, mais leur départ différa quelque peu de leur arrivée. D’abord, deux mages de haut rang restèrent étendus dans une charrette. Ensuite, les mages et les guerriers avaient été dépouillés de leurs biens, de leurs instruments et de leurs armes. Ils retourneraient au royaume en mendiants.
Deux jours plus tard, l’armée de la Route ensanglantée reprit la route. Zim chevauchait aux côtés de Richard et ne put s’empêcher de lui demander : « Patron, pourquoi les avoir laissés partir ? L’Association des mages annoncera sûrement que vous êtes un mage noir et ordonnera votre arrestation. »
Richard garda le silence un instant, puis répondit avec indifférence : « S’ils osent venir, je les tuerai tous. Je ne crois pas que ces vieux types n’aient pas peur de mourir. »
Le vicomte s’enthousiasma aussitôt. « Vous êtes incroyable, patron ! Vous n’avez même pas peur de l’Association des mages ! Allez, détruisons-la ! »
Cette remarque tira à Richard un mélange d’amusement et d’irritation. Ces derniers jours, il s’était renseigné sur l’Association des mages et avait découvert qu’elle était indépendante de la noblesse, comme les Églises. Dans le Royaume de Sequoia, son statut et ses ressources dépassaient même ceux des Églises. Cela dit, en dehors des trois déesses faibles, la plupart des autres Églises s’étendaient sur plusieurs pays, voire plusieurs continents. L’Association des mages, en revanche, ne formait pas une seule entité comme une Église : il en existait des dizaines, petites ou grandes, à travers le continent. Quelques mages indépendants pouvaient former leur propre association, tandis que de vastes empires en abritaient parfois plusieurs.
L’Association, l’aristocratie et la théocratie se disputaient sans cesse les bénéfices. Grâce à son monopole sur l’équipement magique et la médecine avancée, l’Association des mages amassait des richesses colossales. Ces richesses lui permettaient à leur tour d’étendre son influence. La haine de Zim était tout à fait normale. Aucun aristocrate puissant n’aimait voir les Églises ou l’Association des mages lui faire concurrence.