Chapitre 462
Association
Richard n’aimait pas que les gens se montrent aussi arrogants sur ses terres. Au lieu d’entrer tout de suite, il attendit quelque temps que Rolf et le vicomte Zim le rejoignent. Quels que fussent ces mages, face à un saint et à un vicomte dont la famille détenait un pouvoir incroyable, ils devraient faire preuve d’un minimum de retenue.
Lorsqu’il pénétra au dernier étage de l’auberge et jaugea les lieux, son expression s’assombrit complètement. Il se mit à caresser sa barbe courte, une nouvelle habitude qui lui permettait de contenir la rage qu’il avait au cœur.
La suite avait déjà été réaménagée. Sept chaises occupaient le centre de la pièce ; cinq d’entre elles étaient déjà prises par des mages. Seuls le grand fauteuil du milieu et celui tout à droite étaient encore libres. Tous les mages présents étaient plutôt âgés — ils avaient entre dix et douze niveaux —, mais portaient des robes d’un luxe inouï, ornées de somptueux cercles magiques.
Richard était lui-même un maître des cercles magiques. Sans oser prétendre être le meilleur de tout Faelor, il savait qu’aucun mage ordinaire ne pouvait se mesurer à lui. Un seul regard lui suffit pour comprendre que ces cercles magiques étaient si inutiles qu’il dut réfléchir longuement pour en deviner l’usage. Il finit par leur en trouver deux, qui n’en étaient pas vraiment : le premier servait à rehausser leur aura pour rendre leur identité évidente, le second n’était qu’esthétique.
Plusieurs guerriers se tenaient contre le mur. Leur armure dorée était tout aussi complexe, raffinée et luxueuse. C’étaient probablement les gardes des mages.
Ce qui laissa Richard sans voix, c’était qu’il n’y avait que sept chaises dans toute la salle. Peu importait qu’il ait amené des compagnons : il n’y avait même pas de place pour lui. Et c’était de son territoire qu’il s’agissait, après tout !
À la vue des trois hommes qui entraient, un vieux mage maigre, assis à l’extrémité gauche, entrouvrit les yeux. Son regard balaya Rolf et il ne put s’empêcher de frissonner. Il se redressa un peu, mais c’était tout. Puis il posa de nouveau les yeux sur Richard ; l’envie et le ressentiment s’y allumèrent devant sa jeunesse et sa puissance. Le vieux débris devait avoir cinquante ou soixante ans, et pourtant, il n’était que de niveau 10. Le niveau de Richard le provoquait manifestement.
Du coin de l’œil, il dévisagea Richard et demanda d’un ton volontairement glacial : « Tu es Richard ? »
« Oui, et ceci est mon territoire », répondit Richard sans se départir de son indifférence. Il ne se pressait pas de poser des questions délicates, préférant voir ce que ces intrus inattendus avaient l’intention de faire. Bien sûr, il ne verrait pas d’inconvénient à les tuer d’un seul coup. Les cinq vieux débris étaient si serrés les uns contre les autres qu’une seule boule de feu suffirait à les anéantir.
Le mage hocha la tête avec arrogance. « Le maître Kamy veut vous voir. Restez là et attendez. »
Cette fois, Rolf et Zim changèrent eux aussi d’expression. Le premier s’en sortit plutôt bien : son visage s’assombrit à peine. Un saint ne laissait pas si facilement paraître ses émotions. En revanche, le visage bouffi de Zim se déforma. Le vicomte était un homme qui faisait ce qui lui plaisait dans le Royaume de Sequoia, un tyran qui s’emparait de tout ce qui lui tombait sous les yeux. Richard lui-même avait déjà subi son arrogance. Dans tout le royaume, personne, hormis des mégères comme la comtesse Katrina, ne pouvait le tenir en laisse. Bien sûr, Richard inspirait à Zim une terreur qui n’avait d’égale que celle que lui inspirait Katrina.
Malgré sa colère, le vicomte n’osa que réprimander les mages. Même le roi devait ménager un colosse comme l’Association des mages ; Zim était certain que ces types ne lui feraient rien, mais s’en prendre à l’Association était impensable.
Alors qu’une bordée d’injures lui montait aux lèvres, Richard leva soudain la main pour l’arrêter. « Très bien, j’attendrai un peu. »
Et Richard attendit bel et bien, debout au centre de la salle. Mais les cinq mages n’en devinrent que plus mal à l’aise. La température semblait baisser peu à peu, si bien que deux d’entre eux, peu habitués au froid, durent lutter contre les frissons qui les secouaient.
……
Un vieux mage en robe dorée se tenait près d’une fenêtre, dans le cabinet d’étude. Il avait presque perdu tous ses cheveux ; une fine couronne de mèches blanches entourait son crâne luisant. Son visage était bouffi de graisse et marqué par les années. À côté de lui se tenait un homme d’âge mûr, vêtu d’une robe aux motifs argentés semblable à celles des mages de la salle. Tous deux contemplaient, captivés, la formation de guerriers humanoïdes non loin de là.
Soudain, l’homme d’âge mûr leva un doigt, tout excité. « Maître Kamy, regardez ces soldats ! Chacun d’eux tient une épée magique de qualité supérieure ! Cet équipement… même moi, je ne pourrais en produire qu’une par mois, tout au plus. Mais là… Au moins quatre-vingts guerriers, donc quatre-vingts épées longues de qualité supérieure ! Attendez, ils ont aussi des boucliers dans le dos ! Par les dieux, ces boucliers sont également des objets magiques ! »
Une lueur traversa les yeux troubles du vieux mage. Les reflets magiques dansaient dans ses pupilles, tandis qu’une avidité impossible à dissimuler se lisait sur son visage.
L’homme d’âge mûr prit soudain un ton grave. « Des taxes ! Il faut percevoir des taxes ! Tout objet magique doit passer par l’Association des mages avant d’être vendu. L’Association des mages est la destination ultime de tous les mages ! »
Kamy hocha lentement la tête. « Voilà qui est bien dit : l’Association des mages est la destination ultime de tous les mages. Nous devons bâtir un pont qui leur permette de communiquer avec le monde ; ils n’auront ainsi qu’à progresser sur la voie de la magie. Cet équipement est trop dangereux pour un mage ordinaire, l’Association devrait en garder le contrôle. À nous, les hommes sages, de décider de son usage et de sa destination. »
« Votre décision est véritablement brillante ! » s’exclama l’homme d’âge mûr en se frottant les mains avec enthousiasme. « Tant d’objets magiques… Si nous les avions tous, nos revenus annuels augmenteraient de 30 % ! Mais ce Richard… »
« Faisons-en une robe d’argent ! » déclara Kamy d’une voix grave.
L’homme d’âge mûr resta stupéfait. « Une robe d’argent ? Mais c’est un rang élevé, et il n’a même pas l’air d’avoir vingt ans ! Nous avons tous peiné sur la voie de la magie pendant plus de vingt ans et consacré dix années de notre jeunesse à l’Association. Six des mages qui souhaitent obtenir une robe d’argent approchent de la soixantaine. Que penseraient-ils si nous donnions ce titre à Richard ? »
« C’est en effet un problème, mais si je me souviens bien, ces six-là ont péniblement atteint le niveau 10. Richard est déjà de niveau 12, un niveau supérieur au tien. »
« Maître Kamy, la robe d’argent est un symbole de statut. Elle devrait être accordée en fonction des contributions à l’Association, pas seulement du niveau. Si Richard obtient une place, nous n’aurons d’autre choix que d’en refuser une à un mage chevronné. À mon avis, nous devrions tout au plus lui accorder un poste de réserve », insista étrangement l’homme d’âge mûr.
Kamy soupira. « Je comprends ce que tu veux dire, mais n’oublie pas une chose : si Richard a atteint un tel niveau si jeune, c’est qu’il a forcément derrière lui un mage d’une puissance extraordinaire ! Rien que cela suffit à justifier qu’il porte une robe d’argent. »
« Mais… » L’homme d’âge mûr voulut insister, mais Kamy l’interrompit d’un geste de la main. Il hocha la tête à contrecœur, mais, en repensant aux avantages que lui avait promis un candidat à la robe d’argent, il sentit une épine lui transpercer le cœur.
Kamy le regarda d’un air qui montrait qu’il avait parfaitement compris, puis déclara sans se presser : « Bien, sortons. Richard attend depuis un moment déjà ; les jeunes d’aujourd’hui manquent de patience. »
……
Richard était resté debout pendant dix bonnes minutes lorsque la porte reliant le cabinet d’étude à la salle s’ouvrit. Kamy et l’homme d’âge mûr sortirent. Le premier s’installa calmement dans le fauteuil central et adressa à Richard un léger sourire. « Tu dois être Richard. Tu es vraiment jeune. »
L’homme d’âge mûr prit la dernière chaise libre et coupa la parole à Richard avant même qu’il ait pu répondre. « Voici le maître Kamy, un ancien de l’Association des mages du royaume de Sequoia. Tous les mages doivent se soumettre à la supervision de l’Association. Qu’un ancien se rende en personne sur votre territoire est un honneur rare ! »
Richard se caressa la barbe comme précédemment. Sans prêter attention à l’homme d’âge mûr, il se tourna vers Kamy. « Maître Kamy, vous n’êtes tout de même pas venu uniquement visiter une ville en ruines, si ? »
Kamy fit signe à l’homme d’âge mûr, qui répondit sans la moindre politesse : « Richard, nous avons découvert qu’une grande quantité d’objets magiques venait de chez vous et entrait dans le royaume de Sequoia. Est-ce vrai ? »
« Oui, l’équipement vient de l’atelier de mon maître. »
L’homme d’âge mûr renifla, le ton glacial. « Le droit de vendre des objets magiques de qualité supérieure dans le royaume de Sequoia appartient exclusivement à l’Association des mages. Si vous voulez en vendre aux seigneurs du royaume, vous devez d’abord obtenir le droit de vente et payer des taxes ! »
« Ah ? Et quel est le taux d’imposition ? » demanda Richard sans broncher, malgré l’hostilité.
« Pour dix objets magiques vendus, vous devez en remettre trois… Non, quatre au titre des taxes ! » L’homme éleva de plus en plus la voix, tandis que son avidité devenait difficile à dissimuler.
Richard se rembrunit. Il allait répondre lorsque Kamy tapota doucement l’accoudoir de son fauteuil pour faire taire l’homme d’âge mûr. Le vieil homme était incroyablement satisfait de son attitude imposante ; il toussa une fois, puis reprit d’un ton affable : « Richard, l’Association des mages est la destination ultime de tous les mages. Nous prélevons des taxes pour soutenir ceux qui dépendent de nous et faire rayonner la magie dans tout Faelor. En tant que mages, nous n’avons pas à nous abaisser personnellement à des choses aussi sordides qu’un échange d’argent. Une autre possibilité s’offre à vous : vendre tout votre équipement directement à l’Association. C’est ce que je vous recommande. »