Chapitre 458
Ruine
« Le chevalier Asiris a fait savoir que la guerre sur le plan a atteint son point le plus critique et que les choses ne se passent pas comme prévu. Il espère que la famille pourra envoyer un lot de carreaux d’arbalète enchantés ; les défenseurs ont presque épuisé leurs réserves. »
Richard changea légèrement d’expression, mais se contenta pour l’instant de hocher la tête. « Et Lina ? »
Le vieil intendant hésita un instant. « La Dragonmage est dans une impasse sur le Plan forestier. Elle ne peut que tenir bon pour le moment et espère recevoir du soutien si vous en avez les moyens. Toutefois, elle m’a dit de ne pas vous transmettre ce message si vous ne sembliez pas avoir assez d’argent. »
Richard se plongea dans ses pensées, les doigts tambourinant sans cesse sur la table. Il ne s’était pas attendu à ce que Gaton le laisse sans ressources et avec un tel gâchis à régler. Aucune bonne nouvelle ne venait des plans de la famille. Celle-ci possédait les deux cinquièmes du Plan de l’Orchidée au repos, mais Senma aurait bien du mal à le conserver seule. De plus, ce plan faisait moins d’un centième de la taille de Faelor : ce n’était qu’une île assez vaste. Même entièrement développé, il ne pourrait générer beaucoup de revenus, alors que tous les autres plans avaient besoin de soutien. Le Plan Gamma, le plus riche de ceux qu’ils avaient perdus, était désormais aux mains de Ward.
Il ne savait pas si Asiris avait réellement besoin d’aide. En revanche, il ne doutait absolument pas que Lina passait un mauvais moment. Il s’était rendu lui-même une fois sur le Plan forestier ; l’humidité de ses étranges forêts et la violence de ses indigènes lui avaient laissé une profonde impression.
De tous côtés, la situation était périlleuse, et chaque plan avait besoin d’argent. Or, les ressources dont il disposait étaient extrêmement limitées. Une seule erreur suffirait à déclencher une réaction en chaîne et à tout détruire.
Rien d’étonnant, à y réfléchir. Gaton s’était pratiquement bâti à partir de rien, déchaînant une tempête en un laps de temps extrêmement court. Les fondations de la famille étaient encore bien fragiles ; seule son expansion constante les soutenait. C’était comme un château bâti sur une plage : aussi vite qu’on y érige une magnifique forteresse, une seule erreur peut faire s’écrouler chaque brique. La famille Archeron actuelle, comme toute famille de parvenus, manquait de solides fondations.
Celles-ci pouvaient prendre bien des formes : des généraux expérimentés, des combattants de talent, une armée redoutable, de précieuses ressources… Les partisans de Richard commençaient à peine à se développer, tandis que les cinq chevaliers de Gaton ne pouvaient que maintenir la situation dans les plans. Il en aurait fallu un seul de moins pour que leurs défenses s’effondrent. Quant aux chevaliers en formation, leur nombre avait été réduit d’un tiers après la rébellion. Richard comprit qu’il était désormais pratiquement la seule source de revenus de la famille, mais son argent devait servir à financer les guerres. Rien que pour équiper cinq cents soldats d’élite sur Faelor, il avait dépensé plus de deux millions de pièces d’or. Et bien qu’il fût lui-même maître des runes, il n’avait aucun chevalier runique à ses ordres en dehors de ses partisans. Bien sûr, cinq cents soldats d’élite seraient plus utiles que trois chevaliers runiques pour le moment, mais à long terme, il lui fallait des hommes capables de tenir tête aux puissants combattants du plan.
Un chevalier runique, à lui seul, ne pouvait certes rivaliser avec un saint, mais on pouvait en produire en série jusqu’à un certain point. Quand l’écart de niveau n’était pas trop important, le nombre constituait un avantage absolu. Ainsi, trois ou quatre chevaliers runiques de niveau 14 pouvaient repousser sans trop de difficulté un guerrier de niveau 16.
Il eut beau y réfléchir, Richard ne trouva aucune bonne solution. Ne pas avoir d’argent, c’était ne pas avoir d’argent ; il ne pouvait pas faire sortir de l’or de nulle part. En réalité, il devait encore deux lots d’équipement à Nyris : les boucliers et les armures d’une valeur d’un million et demi de pièces d’or, qui devaient lui être livrés en guise de paiement anticipé.
Il fit un geste de la main en direction du vieil intendant. « Très bien, j’ai compris. Dites aux chevaliers d’infanterie de se préparer : ils partiront dès l’aube. »
Ce ne fut qu’après le départ du vieil intendant que Richard sortit une boîte scellée par magie et la poussa vers Fuschia. « C’est pour Alice. »
« Un cadeau pour ma dame ? » Fuschia sourit comme une fleur en prenant la boîte. « Laissez-moi deviner ce que c’est. Ce ne serait pas une rune, par hasard ? »
Elle retint son souffle en découvrant les cinq runes à l’intérieur. Son expression se fit grave tandis qu’elle les examinait attentivement. « Frappe sauvage… Très bien, vous ne devez plus que sept lots à ma dame. Je dois lui faire parvenir ceci immédiatement. Avez-vous d’autres instructions ? »
« Si vous en avez le temps, aidez-moi à choisir dix autres personnes sur l’île pour mon retour. Au fait, Alice a-t-elle rencontré des problèmes récemment ? Vous avez l’air très inquiète ; elle ne peut tout de même pas manquer d’un seul chevalier runique. »
« En effet. Un riche filon de fer a été découvert non loin des terres de ma dame, dans une montagne désolée qui n’appartenait à personne. Tous les nobles des environs revendiquent la souveraineté sur la région, y compris quatre comtes de l’Empire de l’Arbre Sacré et un marquis de l’Alliance. Ma dame fait bien sûr valoir ses propres prétentions. »
« Voilà qui est fâcheux », dit Richard en fronçant légèrement les sourcils. La seule solution à une telle situation était la guerre. Même si personne ne se battait encore pour la mine, des problèmes finiraient certainement par surgir.
Après avoir congédié Fuschia, Richard se souvint enfin de la liste d’Agamemnon. Il déroula le parchemin et l’examina attentivement. Elle contenait des centaines d’articles de toutes sortes, en quantités non négligeables ; le jeune homme taciturne devait avoir un certain statut dans sa famille. Les prix, toutefois, surprirent Richard : ils étaient à peine inférieurs de dix pour cent à ceux du marché, guère différents de ceux des marchands ordinaires. Les prix de Nyris étaient beaucoup plus bas. Les deux jeunes gens apparaissaient souvent ensemble, presque inséparables ; Agamemnon ne pouvait ignorer les tarifs de Nyris. Pourquoi les siens étaient-ils donc tellement plus élevés ?
……
Au même moment, Nyris se tenait près du bureau de l’empereur Philip, rassemblant son courage pour lui remettre une feuille de papier magique. L’empereur s’efforça de déplacer son corps corpulent et prit le document pour l’examiner. C’était une demande de supplément temporaire, mais elle épuisait presque toute la marge de manœuvre dont Nyris disposait encore pour l’année.
Philip reposa la feuille sur le bureau et déclara d’un ton monotone : « Vous devriez savoir qu’une demande d’un montant aussi élevé aura de lourdes conséquences pour vous. Votre budget de l’année prochaine ne dépassera pas celui-ci, et vous ne pourrez pas demander de prêt pendant toute cette période. »
« Je sais, mais j’ai déjà fait une promesse à Richard ! » répondit le prince, désemparé.
« Je ne pensais pas qu’il en demanderait autant d’un coup. » Philip sourit d’un air entendu et signa la demande. « On dirait que ce garçon progresse plus vite que je ne le pensais. Très bien, portez ceci à l’entrepôt et faites transférer les marchandises. Il faut tenir ses promesses. Considérez cette fois-ci comme une leçon. La prochaine fois, évaluez vos moyens avant de vous engager. » Ce chapitre a été copié depuis novelрing.com sans autorisation.
« Compris », répondit sombrement Nyris.
……
Nyris sortit de l’entrepôt royal, l’air très contrarié. Tout le long du chemin, il garda la tête baissée, perdu dans ses pensées. Il se hâta vers le cercle de téléportation, dans l’intention d’aller boire un verre avec Agamemnon.
À cet instant, une silhouette grande et robuste lui barra soudain la route. C’était un jeune homme vêtu d’une armure de combat, dépourvue de tout ornement, à l’exception de l’emblème de la famille royale dissimulé dans un coin. Il ressemblait à Nyris, mais tandis que le Quatrième Prince avait l’air doux et délicat, celui-ci dégageait une aura sombre et sinistre.
« Quatrième frère ! J’ai appris que tu étais ruiné. Je suis venu aussi vite que possible pour le vérifier de mes propres yeux ! » lança le jeune homme avec un net accent de moquerie.
À sa vue, l’expression de Nyris s’assombrit encore. « Ça ne te regarde pas ! »
Le jeune homme éclata de rire. « Pourquoi ça ne me regarderait pas ? Tu as pris de l’élan ces derniers temps ; à part cet excentrique de Deuxième, tout le monde est très nerveux. Mais ton budget n’augmentera pas l’année prochaine et tu ne peux pas non plus emprunter. Comment comptes-tu gagner davantage de points ? Je serais ravi de t’enfoncer un peu plus. »
« Va te faire foutre ! » cracha Nyris, le visage fermé.
La grossièreté d’un homme aussi élégant que Nyris stupéfia un instant même le Troisième Prince. Son visage s’empourpra aussitôt, de honte et de colère. « NYRIS ! Tu déshonores la famille royale ? »
« C’est moi ou toi ? Écarte-toi, je n’ai pas de temps à perdre avec toi ! » répliqua Nyris avec un sourire froid.
Les partisans du Troisième Prince s’étaient apprêtés à s’écarter dès que Nyris s’était emporté, mais le jeune homme lui-même renâcla bruyamment. Ils restèrent figés sur place, sans oser bouger. Coincés entre les deux princes, ils se trouvaient dans une situation délicate. La sueur froide leur coulait le long du visage, mais quelques-uns, particulièrement agressifs et effrontés, n’hésitèrent pas à afficher leur loyauté.
Nyris se calma soudain ; un léger sourire se dessina sur ses lèvres. « Très bien. Si tu es un vrai homme, continue à me faire perdre mon temps ici. Moi, je ne suis pas pressé. »
L’expression du Troisième Prince changea brusquement. Ils se trouvaient sur le chemin de l’entrepôt royal ; bien que l’endroit fût généralement calme, quelqu’un pouvait arriver à tout moment. Une confrontation ouverte entre deux princes leur attirerait des ennuis. Si Philip en entendait parler, cela ne pourrait que mal tourner. La flatterie ne valait rien aux yeux de l’empereur, et Philip n’aurait besoin que de quelques questions pour découvrir qui avait tort et qui avait raison. Aucun de ses partisans n’oserait mentir en sa présence.