Chapitre 456
Après-coup
Richard leva les yeux vers les personnes présentes. « Demain, nous ne pourrons pas prendre Salwyn par surprise…
Alors que tous restaient perplexes, il acheva sa phrase : « … parce qu’il est déjà habitué à nous voir le chasser !
« Hé hé… » « Ouais… » « Ha… » Les maigres réactions des hommes de Richard montraient qu’ils n’étaient manifestement pas sensibles à ses plaisanteries douteuses.
De fait, le troisième jour, Salwyn ne fut pas surpris. Comme prévu, il dut retirer ses troupes de Bluewater, l’air sombre, dans la soirée. Il avait perdu un grand nombre de ses hommes au cours de la journée.
Le quatrième jour, il envoya toutes ses troupes à l’assaut de la ville ; même ses cavaliers, qui n’étaient pas faits pour combattre dans des espaces clos, furent mobilisés. Ce fut la journée la plus meurtrière jusqu’alors.
Quant au cinquième jour… il n’y en eut pas. Au matin, le prince ordonna à ses troupes de battre en retraite et disparut à l’horizon nord. À leur départ, il ne lui restait qu’un tiers de ses hommes. Toute la journée, des cris de joie retentirent dans la ville-oasis.
Cette guerre de quatre jours avait fait cinquante mille morts. La ville, qui n’était pourtant pas très grande, avait coûté vingt mille soldats impériaux et trente mille hommes à Richard.
Le carnage de Bluewater n’avait eu qu’un effet minime sur l’Empire du Triangle de fer, mais il avait porté un rude coup au prince Salwyn. La bataille avait fait connaître le nom de Richard dans toutes les Terres ensanglantées.
Les renforts du Royaume de Sequoia n’avaient pas pu intercepter Salwyn à temps, si bien que nombre de forces avaient retiré leurs troupes. Toutefois, ceux qui comptaient participer au Projet de la Route ensanglantée se précipitèrent à Bluewater. En fait, beaucoup de ceux qui n’avaient pas prévu d’y prendre part changèrent d’avis en apprenant la nouvelle. Ils n’avaient pas leur place dans l’armée, mais ils étaient prêts à se rendre utiles. Ils venaient renforcer Richard ; les troupes arrivées en ville devaient bien obtenir quelque chose, non ?
Trois jours après la fin de la guerre, les armées du Royaume de Sequoia arrivèrent à Bluewater les unes après les autres. La plus imposante appartenait au duc Grasberg : trois mille cavaliers et cinq mille fantassins. Elle était commandée par un homme que Richard n’avait encore jamais rencontré, le comte Layton.
Les autres forces réservèrent une surprise de taille : la comtesse Katrina avait elle aussi envoyé une armée. Elle comptait quatre mille hommes, dont cinq cents cavaliers lourds d’élite. Même les écuyers de ces chevaliers étaient des vétérans : ils étaient mille cinq cents au total. D’un niveau moyen de neuf, cette cavalerie ne semblait pas inférieure à celle du duc Grasberg. Son équipement somptueux était également splendide.
À la vue de l’armée de Katrina, Richard en resta sans voix. Les Terres ensanglantées ne se prêtaient pas du tout à l’emploi de cavaliers lourds ; les agissements de la comtesse relevaient davantage d’une démonstration de richesse et de puissance que d’autre chose. Toutefois, tant que cette armée accepterait de servir, Richard ne refuserait pas de disposer d’un autre groupe de soldats redoutables. Lors des batailles précédentes, ses guerriers humanoïdes s’étaient chargés des tâches les plus ardues.
Zim prit un air sombre en apprenant l’arrivée de cette armée. La démonstration de Katrina lui était tout spécialement destinée. Retrouvez le chapitre original sur novelping(.)com.
Le duc Direwolf envoya une armée de deux mille hommes. La moitié était composée de fantassins ; le reste se partageait entre éclaireurs, cavaliers légers et chevaliers. Elle ne comptait ni cavaliers lourds ni même fantassins lourdement équipés, mais tous ses soldats étaient bien entraînés et aptes à opérer dans les Terres ensanglantées. C’était une armée efficace.
Lorsque plus de dix mille nouvelles recrues affluèrent à Bluewater, Richard poussa enfin un soupir de soulagement. En contemplant les ruines de la ville-oasis, il fut une fois de plus frappé par la puissance terrifiante de Salwyn. Sans la mobilisation des esclaves et le travail acharné qu’il avait accompli pour diriger ses soldats au milieu du chaos pendant quatre jours entiers, il aurait vraiment été chassé des Terres ensanglantées.
Il se rendit compte qu’il avait trop de choses à faire. Son influence grandissait à un rythme sans précédent, et son armée dépassait pour la première fois les dix mille hommes. Mais ce n’était qu’une gloire illusoire : quatre-vingt-dix pour cent de ses soldats étaient d’anciens esclaves qui avaient accumulé suffisamment de mérites au combat. Il avait d’abord promis de faire de tout esclave capable de tuer un soldat impérial un homme libre, mais, au cours des deux jours de combats acharnés, leur nombre était tombé sous les dix mille. Même lui n’avait pas imaginé que la perspective de la liberté les rendrait si intrépides face à la mort.
Richard n’avait pas vraiment besoin d’autant d’hommes, mais la vue des soldats rassemblés par les autres nobles le fit changer d’avis. Pour l’instant, il garda tous les esclaves volontaires, quitte à faire le tri plus tard. Il emmènerait bien dix mille hommes pour le Projet de la Route ensanglantée, mais trois questions le tourmentaient : quelles troupes choisir, lesquelles laisser derrière lui et comment les réorganiser ? Il savait que s’il ne réglait pas ces problèmes en un mois, il serait perdu.
En outre, il devait aussi s’occuper de la reconstruction de Bluewater. Heureusement, il avait déjà obtenu le soutien d’une douzaine de groupes marchands et de quelques nobles du Royaume de Sequoia. Les travaux avanceraient bien plus vite ainsi.
Le représentant du duc Direwolf lui apporta également des nouvelles. Bevry ferait venir son fils en secret à l’oasis dans dix jours, et sa lettre précisait qu’il apporterait un objet spécial pouvant servir lors d’une cérémonie. Richard en fut stupéfait : comment le duc avait-il trouvé une offrande en si peu de temps ?
Toutefois, le duc ne serait pas là avant quelque temps. Après avoir réglé ses affaires des jours suivants, Richard emmena Gangdor et fit rapidement un aller-retour à Norland.
……
Richard sortit du cercle de téléportation juste au moment où la prêtresse Noelene accourait vers lui. Elle le fixa un instant, interdite, puis le dévisagea de la tête aux pieds et demanda : « Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
« J’ai changé ? » Richard fut lui aussi surpris et, par habitude, se caressa le menton. En sentant une couche de barbe sous ses doigts, il comprit enfin.
Noelene le regarda d’un air complexe. À ses yeux, sa barbe ne lui ôtait rien de sa jeunesse. Pourtant, ce garçon qui n’était parti que quelques jours plus tôt avait beaucoup changé à son retour. Sa délicate élégance s’était estompée, et toute trace d’inexpérience avait cédé la place au goût du sang et du feu. Si Richard avait été un jeune arbre droit et élancé, il était désormais un rocher ardent.
Elle avait vu bien des gens passer d’un plan à l’autre, mais rarement quelqu’un se transformer à ce point en si peu de temps. « J’ai senti le cercle s’activer et je suis venue voir, éluda-t-elle. Combien de temps comptes-tu rester ici ?
Richard posa au sol un coffre magique presque aussi haut que lui, dans un sourd fracas ; il devait peser plusieurs tonnes. Il souffla et étira son corps endolori. « Pas plus d’un jour. J’ai juste apporté quelques affaires.
Le portail vacilla de nouveau et Gangdor en sortit. Son dos majestueux était voûté, ses muscles saillants. Le sol tremblait à chacun de ses pas ; les trois coffres qu’il portait étaient si lourds qu’il avait activé son pouvoir de lignée pour se frayer un chemin. Dès qu’il le put, le colosse jeta les coffres à terre, s’assit et se mit à haleter. Les coffres attachés ensemble pesaient au moins dix tonnes ; même cet homme robuste, doté de la Force de Gaïa, était épuisé.
« Pourquoi n’êtes-vous que deux à transporter autant de choses ? » ne put s’empêcher de demander la prêtresse. « Pourquoi ne pas emmener plus de monde ?
« Je suis trop pauvre. La téléportation coûte beaucoup trop cher ! » Richard ne cacha rien.
En effet, la pauvreté des Archeron atteignait des sommets inédits. À vrai dire, aucune famille qui se livrait activement à la guerre planaire ne pouvait s’enrichir. Les profits soudains que la guerre pouvait rapporter revenaient aux vainqueurs, et même ceux-ci obtenaient le plus souvent une victoire à la Pyrrhus.
Cependant, ceux qui profitaient véritablement de la guerre, c’étaient les artisans : enchanteurs, forgerons, alchimistes… Bien sûr, les maîtres des runes étaient ceux qui gagnaient le plus. Aussi, face à un maître des runes royal qui se plaignait d’être pauvre, le premier désir de la prêtresse Noelene fut de le jeter dans une faille spatiale.
« Qu’as-tu apporté ? Pourquoi est-ce si lourd ? » Noelene était assez perplexe.
Richard ouvrit l’un des coffres, révélant un minerai gris parcouru de motifs nuageux. Experte en expertise, Noelene s’exclama aussitôt à voix basse : « Du minerai de fer-nuage ! D’une pureté incroyable !
La majeure partie de la cargaison était constituée de minerai de fer-nuage, auquel s’ajoutaient quelques centaines de kilos de lafite. L’écart de prix entre les deux plans pour ces minerais était inférieur à cinquante pour cent, mais puisqu’il disposait du minerai et que Gangdor pouvait le porter, Richard n’allait évidemment pas perdre son temps. Chaque téléportation coûtait vingt mille pièces d’or !
Richard ramassa un morceau de minerai. « Prêtresse Noelene, pourriez-vous m’aider à recruter une cinquantaine de mages de niveau dix au moins ? Il me faudrait aussi des alchimistes et des forgerons capables de travailler les métaux précieux les plus courants : trente de chaque.
Les yeux de Noelene s’illuminèrent. « On dirait que tu as trouvé un plan riche en minerais ! Tu as beaucoup de chance ; même moi, je commence à envier un peu Flowsand. Tu veux que les mages enchantent différents métaux, c’est ça ?