Chapitre 454
Armer les soldats
Un cri de surprise retentit dans la nuit noire, bientôt suivi d’un hurlement de terreur. D’autres voix s’y joignirent, se mêlant en une cacophonie qui résonna à travers la forêt obscure. Une forte puanteur de sang envahissait les environs, répandue partout par la brise nocturne.
Pourtant, les cris s’éteignirent aussi vite qu’ils étaient apparus. Des dizaines de chevaliers fuirent l’autre côté de la forêt, poussant leurs montures de toutes leurs forces avant de disparaître dans les profondeurs de la nuit.
Peu après, Richard se tenait au milieu de la forêt, balayant le champ de bataille du regard. Les drones de la mère de couvée nettoyaient les lieux, emportant les blessés de leur camp et achevant les ennemis qui n’étaient pas encore morts. La cavalerie impériale avait été massacrée ; grâce à de puissants sortilèges et à des incantations divines, seule une douzaine d’humanoïdes avait péri pour éliminer presque tous les ennemis.
Cette victoire n’apporta pourtant aucune joie au visage de Richard. Au contraire, son expression s’assombrit encore. Une telle ténacité au combat, une telle puissance au seuil de la mort… Ces cavaliers avaient profondément marqué son esprit. Il semblait que toutes les troupes amenées par Salwyn fussent des élites. La situation s’annonçait mal.
Il tira soudain Gangdor à l’écart et lui murmura quelques instructions. Gangdor rassembla alors tous les compagnons de Richard ainsi que Shea, puis quitta la forêt. Richard donna ensuite un ordre : les humanoïdes et les lanceurs abandonnèrent leur travail et se ruèrent sur les chevaux morts. En silence, ils partagèrent un repas ; seul le bruit de leur mastication troublait le calme.
L’aura des drones retrouva rapidement toute sa puissance. Tant que ces unités avaient suffisamment de nourriture, elles récupéraient aussi vite qu’avec un sort de guérison. Bien entendu, cette scène ne pouvait être montrée à des étrangers.
……
Quand Richard regagna Bluewater, il était déjà passé minuit. Les feux qui embrasaient la ville avaient été éteints, et les soldats, qui avaient combattu toute la journée, dormaient profondément. Ils avaient besoin de repos : la bataille du lendemain serait encore plus terrible. À la différence des soldats, les habitants et les esclaves de la ville s’affairaient à réparer les remparts.
Dès son retour, Richard convoqua tous ses compagnons et les nobles, parmi lesquels se trouvaient des figures importantes comme les prêtres des trois déesses. Une fois tout le monde réuni, il déclara d’une voix grave : « Même si nous avons repoussé aujourd’hui l’Empire du Triangle de fer, sans changement, demain nous sommes certains de perdre ! »
Ses paroles plongèrent tous les nobles dans la consternation ; leurs visages blêmirent. Ils avaient tous participé à la première expédition du Projet de la Route ensanglantée et, désormais, ils avaient presque une foi aveugle en Richard. S’il disait leur défaite certaine, alors elle l’était.
« N’avons-nous d’autre choix que de fuir ? » demanda l’un d’eux avec hésitation. La ville comptait encore de nombreux soldats capables de résister aux envahisseurs. De plus, Salwyn avait amené une importante cavalerie. S’ils abandonnaient la ville pour fuir, ce serait un désastre. Selon toute vraisemblance, seul un petit nombre d’entre eux parviendrait à regagner le Royaume de Sequoia.
Dans un monde où la puissance militaire était révérée, nombre de nobles choisissaient l’honneur plutôt que la vie. Ils préféraient mourir sur le champ de bataille plutôt que d’abandonner leurs soldats sans même combattre.
Richard observa toutes les réactions, puis prit la parole : « En réalité, nous avons un moyen de renverser notre désavantage numérique. »
« Impossible ! s’écria un noble. Salwyn a amené 30 000 hommes, et nous n’atteignons même pas ce nombre en réunissant tous les habitants de la ville ! »
Richard lui jeta un regard et répondit d’un ton profond : « Non. En les comptant tous, nous sommes 60 000. »
« Vous voulez dire que… » s’exclama l’homme, les yeux écarquillés.
« Armez les esclaves ! » trancha Richard.
Les nobles échangèrent des regards, hésitants. Ils n’avaient jamais osé envisager d’armer des esclaves. Chaque dirigeant consacrait énormément de temps à réfléchir aux moyens d’empêcher les esclaves de se révolter. Richard voulait les armer en pleine guerre ? Retrouvez le chapitre original sur novelping.com.
L’un d’eux finit par rire avec amertume : « Sir Richard, je crains que ces esclaves ne retournent d’abord leurs armes contre nous. »
« C’est la seule solution, répondit Richard. Et j’ai encore une confiance raisonnable dans sa réussite. »
Un noble âgé, le front barré d’inquiétude, déclara : « Monseigneur, vous créeriez un précédent dangereux. »
Richard fronça les sourcils, mais demeura ferme : « Ma décision est prise. Olar ! »
Le barde s’avança.
« Va rassembler mes guerriers du désert et mes soldats barbares, ainsi que tous les esclaves en état de porter les armes. Amène-les tous sur la place centrale. »
Olar s’éloigna aussitôt pour exécuter ses ordres. Pendant ce temps, Richard chargea Gangdor et Kellac de préparer des armes et de la nourriture.
Une heure plus tard, pas moins de 20 000 esclaves furent conduits sur la place. Leurs visages étaient vides ; ils ne semblaient pas comprendre ce qui se passait.
Les esclaves appartenaient à différentes races, mais la plupart étaient des gens du désert, originaires des Terres ensanglantées. Après la bataille, il ne restait plus qu’un millier de guerriers du désert dans la cavalerie de Richard. Ils se rangèrent néanmoins en ordre devant lui. À son service depuis longtemps, même les guerriers du désert les plus brutaux étaient devenus des soldats disciplinés et aguerris.
Richard s’avança devant les guerriers du désert et les barbares, puis aboya soudain : « Que ceux qui étaient esclaves, levez la main ! »
Les soldats, déconcertés, obéirent pourtant sans hésiter : suivre ses ordres était devenu un réflexe. Une mer de bras se dressa aussitôt.
Tous les nobles derrière Richard furent stupéfaits. Jamais ils n’auraient imaginé que presque tous les soldats redoutables de Richard avaient autrefois été esclaves !
Richard hocha la tête, satisfait, puis lança de nouveau d’une voix tonitruante : « Que ceux qui ont déjà obtenu leur liberté lèvent la main ! »
La mer de bras se leva une nouvelle fois. À l’exception d’une minorité qui venait de le rejoindre, ces soldats suivaient Richard depuis longtemps et avaient accumulé assez de mérites pour devenir des soldats à part entière.
Richard désigna alors un coin de la place, où s’entassaient épées, haches et autres armes. « Là se trouvent les outils indispensables pour devenir soldat : des armes ! » Puis son doigt se tourna vers les esclaves rassemblés sur la place. « Et là, des gens qui ont le même statut que vous autrefois ! »
Les guerriers du désert et les barbares regardèrent les armes, puis les esclaves. Une lueur de compréhension commença à poindre dans les rangs ; l’excitation se lisait sur leurs visages.
Richard éleva soudain la voix : « MAINTENANT, ALLEZ-Y ! Prenez ces armes et donnez-les à vos compatriotes. Expliquez-leur comment devenir soldats ! S’ils parviennent à faire ce que vous avez fait, ils pourront devenir mes soldats ! »
La place plongea aussitôt dans le silence. Mais un barbare sortit soudain des rangs et courut jusqu’au tas d’armes. Il ramassa plus d’une douzaine de lourdes haches de guerre, puis se dirigea vers les barbares parmi les esclaves. Il alla de l’un à l’autre, leur fourrant une hache dans la main et leur murmurant quelques mots à l’oreille. Enfin, il leur tapota la poitrine avant de passer au suivant.
Un groupe de guerriers du désert s’élança bientôt à son tour. Ils emportèrent les armes liées en paquets et se précipitèrent vers les leurs. Ils leur enfoncèrent les épées dans les mains en poussant des cris dans leur langue natale.
La place devint peu à peu chaotique, à mesure que les esclaves se saisissaient d’armes. Les nobles affichaient des mines de plus en plus troublées ; seul Richard semblait garder son calme, observant tranquillement la situation.
La plupart des esclaves finirent par tenir une arme. L’atmosphère devenait étouffante.
Un vieux soldat barbare sortit soudain des rangs et cria une nouvelle fois aux barbares parmi les esclaves. Ceux-ci hésitèrent, puis commencèrent à se diriger vers le côté droit de la place. De plus en plus les suivirent, jusqu’à ce qu’ils s’y rassemblent tous, montrant ainsi leur volonté de combattre pour Richard.
Les gens du désert s’agitèrent à leur tour, et les esclaves se joignirent peu à peu aux barbares. Bientôt, presque tous les esclaves de la place se trouvaient sur la droite.
Un sourire finit par apparaître sur le visage de Richard. Il se tourna vers les nobles : « Il semble que Son Altesse Salwyn aura une belle surprise demain ! »
Les nobles acquiescèrent l’un après l’autre et poussèrent enfin un soupir de soulagement. Une fois rassurés, ils se rendirent compte qu’ils étaient tous en sueur. Bien sûr, ils ignoraient que Richard lui-même était trempé sous ses robes.
……
Au lever du soleil, le lendemain, l’armée impériale réorganisée réapparut devant Bluewater. Il ne lui fallut guère d’efforts pour rentrer dans la ville. Il ne restait presque plus rien à brûler, mais les flammes magiques s’élevaient encore vers le ciel.
Debout sur son carrosse, Salwyn observait froidement les soldats impériaux qui pénétraient dans la ville. Pourtant, cette oasis chaotique était comme un marécage sans fond : autant de soldats qu’on y jetait, autant s’y enfonçaient. Les combats résonnèrent de l’aube jusqu’à midi, et l’on emporta de plus en plus de soldats blessés hors de la ville. Pourtant, Bluewater ne montrait pas le moindre signe de capitulation. Pire encore, ses défenseurs ne semblaient nullement avoir l’intention de fuir.
Les soldats impériaux étaient désormais dispersés dans toute la ville, où les combats faisaient rage de toutes parts. Dans ce chaos, le prince avait déjà perdu tout pouvoir de les diriger ; il ne pouvait qu’espérer que ses soldats avaient reçu un entraînement suffisant.
Dans la ville en proie au chaos, un vétéran de l’armée impériale fouillait les rues lorsqu’il entendit soudain du bruit dans une maison voisine. Il enfonça aussitôt la porte d’un coup de pied et se précipita à l’intérieur, mais regretta sa décision l’instant d’après. Un noble vêtu avec ostentation s’y trouvait, protégé par trois hommes. À leur seule apparence, on devinait qu’il ne fallait pas prendre ces gardes du corps à la légère.
« Celui-là est à moi ! Vous autres, pas question d’intervenir ! » Le jeune noble tira son épée et la pointa devant lui. La main gauche sur la hanche, il prit une posture d’escrime.
Le vétéran resta un instant interdit, puis afficha un sourire hideux. Il leva son épée encore ruisselante de sang, souriant avec satisfaction en voyant le visage du jeune noble potelé pâlir aussitôt.
C’était le vicomte Zim. Contrairement aux instructions de Richard, il n’était pas parti et s’était caché dans la ville. Son souhait de combattre s’était enfin réalisé, mais, à la vue du soldat féroce, ses jambes flageolèrent. Il se mit à vouloir trouver une cave ou un grenier où se cacher, comme la veille.