Chapitre 447
Trois déesses
Malgré tous ses espoirs, Richard ne croisa pas d’autre rayon violet pendant sa méditation. Le tome consacré à la Fantaisie de Deepblue avait déjà précisé que ces rayons astraux étaient rares et éphémères, mais chacun d’eux augmentait son mana à une vitesse incroyable. Contrairement à la plupart des autres, il pouvait aussi en calculer les trajectoires et attraper pratiquement tous ceux qu’il voyait.
Avec suffisamment de temps, il pourrait rattraper Sharon.
Cependant, cette ambition fut soudain tempérée par une prise de conscience : la mage légendaire, qui errait souvent d’un plan à l’autre, était bien plus capable que lui. Comment avait-elle pu laisser passer ces rayons astraux de rang 3 ?
Il poussa un soupir découragé. À ce rythme, difficile de savoir quand il parviendrait à la rattraper. Mais une autre pensée lui vint alors, et il éclata de rire. Norland comptait des dizaines de milliers de mages ; combien pouvaient se tenir à ses côtés ?
Un nouveau jour passa, portant à huit le nombre de journées consécutives de repos au Canyon Fendu. Richard rassembla enfin tous les nobles et convoqua une nouvelle réunion au sujet du Projet de la Route ensanglantée.
Quelqu’un proposa d’augmenter les effectifs de l’armée, et les nobles s’emportèrent une fois de plus. Cette fois, pourtant, Richard leva les deux mains pour les faire taire. « Il semble que les effectifs de l’armée soient un sujet sensible. Nous aurons tout le temps d’en discuter plus tard. Cependant, nous avons subi de lourdes pertes au Canyon Fendu. J’ai décidé de retourner d’abord à Bluewater. Nous reprendrons le projet une fois les renforts arrivés. »
Les nobles furent quelque peu surpris, mais personne ne s’opposa à sa décision. Le regard de Richard parcourut la carte et s’arrêta sur la Vallée de Bloodflag et d’autres points stratégiques. Un léger sourire se dessina au coin de ses lèvres. Si Salwyn comptait agir, des troupes devaient sans doute l’attendre en embuscade.
La Bannière de Guerre dorée ne se chargeait pas seulement de ravitailler l’armée ; à la demande de Richard, elle recueillait aussi des informations sur les pays voisins. La famille royale de l’Empire du Triangle de fer semblait se désintéresser du remue-ménage qu’il provoquait, mais le prince Salwyn avait commencé à rassembler son armée dans l’est de l’empire. Des soldats se regroupaient également au sud, révélant clairement la cible de Salwyn.
Malgré huit jours passés au Canyon Fendu, Richard n’avait pas découvert où se trouvait Salwyn. C’était très inhabituel : plus le prince tarderait à se montrer, plus ses attaques seraient féroces. Richard ne croyait pas qu’un adversaire qui avait failli le pousser à sa perte renoncerait à une occasion aussi évidente. Salwyn préparait probablement un piège quelque part, dans l’espoir de l’y attirer.
Le réseau de renseignements des marchands ne semblait pas fiable, et les chauves-souris avaient elles aussi leurs limites. Pour l’heure, Richard ignorait où les forces principales de Salwyn allaient l’attaquer. Mais puisqu’il ne parvenait pas à trouver l’ennemi, il abandonnerait ses plans initiaux. Un retour à Bluewater prendrait certainement Salwyn au dépourvu. Si l’ennemi restait introuvable et ne bougeait pas, alors Richard prendrait l’initiative.
Telle fut sa décision finale. Après avoir organisé des défenses convenables, l’armée prit le chemin du retour. L’ennemi ayant été entièrement éliminé dans la région, le trajet de cent kilomètres ne prit que deux jours.
Richard se prépara à attendre l’arrivée du duc Direwolf et acheva le rituel sacrificiel. Ainsi, le duc serait lié à son propre char lors de cette charge.
……
Dans la Vallée de Bloodflag, sir Aer, le Mur de fer, attendait depuis sept jours sans avoir aperçu la moindre trace de l’armée de Richard. Son infanterie avait voyagé léger pour atteindre la vallée à temps ; il avait même renoncé à une partie de ses rations pour emporter davantage d’équipement. La veille de son arrivée, la nouvelle de la victoire éclatante de Richard au Canyon Fendu s’était répandue dans toutes les Terres ensanglantées. L’armée avait ensuite commencé à se réorganiser ; d’après ses prévisions, Richard aurait donc dû arriver en trois jours. Aer avait même rappelé ses éclaireurs pour éviter que Richard ne le repère.
Pourtant, il attendait depuis sept jours ! C’était bien plus long que le temps nécessaire au repos d’une grande armée, et la Vallée de Bloodflag n’était qu’à cinquante kilomètres du Canyon Fendu. L’armée aurait déjà dû être là.
Tandis qu’Aer attendait avec anxiété, Salwyn était dans le même état. La nouvelle de l’incursion de Richard dans le Canyon Fendu l’avait stupéfié : qu’y avait-il là-bas, à part de l’eau et une petite parcelle de terre cultivable ? Hormis les champignons des cavernes souterraines, le seul élément notable de tout le canyon était la puanteur des orcs. Richard était vraiment parti en guerre contre des dizaines de milliers d’orcs pour cette terre inutile ? Avait-il perdu la raison ?
Le Canyon Fendu avait toujours appartenu aux orcs. Même si les Terres ensanglantées comptaient de nombreuses puissantes organisations humaines, personne ne s’y était intéressé, pour une raison toute simple : les pertes potentielles dépassaient de loin les gains espérés !
Chaque orc adulte était un guerrier redoutable. Face à des dizaines de milliers d’entre eux… Même avec son armée, c’était un morceau trop dur à avaler pour Salwyn. Richard semblait intelligent et déterminé, et pesait tous les facteurs avant de partir en guerre. Le chevalier des frontières préparait ses plans longtemps à l’avance et ne faisait jamais rien sans être sûr de lui. Plus terrifiant encore, il n’avait pas perdu une seule bataille !
Aussi difficile à comprendre que cela fût, Richard avait bel et bien combattu les orcs au Canyon Fendu et l’avait emporté. Ses pertes avaient toutefois été si lourdes qu’elles l’avaient forcé à rester près du canyon pendant sept jours !
Caché à une centaine de kilomètres de là, dans une ville frontalière de l’Empire du Triangle de fer, Salwyn se trouvait dans une situation impossible. Les camps de Richard s’étendaient sur un vaste territoire au relief accidenté. Si cette dispersion le désavantageait au combat, elle permettait à une grande partie de son armée de fuir facilement. Le canyon n’était pas un lieu idéal pour la bataille décisive. Salwyn avait prévu de les attaquer après leur avancée de cent kilomètres, de frapper comme l’éclair et d’en finir aussitôt avec Richard. Qui aurait pu prévoir que celui-ci s’arrêterait pour se reposer ?
Quelques jours plus tard, Salwyn et sir Aer reçurent presque simultanément de nouvelles informations. Salwyn en resta sans voix, étourdi par ce qu’il venait d’apprendre : Richard avait bel et bien retiré ses troupes !
Sa première réaction fut l’incrédulité, mais il ordonna aussitôt au général Hinton de battre en retraite. Hinton était lui aussi capable de commander au combat, mais il était déjà en infériorité numérique ; Salwyn ne pensait pas qu’il pourrait vaincre Richard.
Quand Hinton reçut l’ordre, transmis par un faucon messager, il se retira en toute hâte de la Forêt de Flintstone. Richard ne pouvait manquer ces mouvements : impossible de dissimuler les déplacements de milliers de soldats. Cependant, l’armée de Hinton marchait à une vitesse extrême. Richard ne parvint pas à la rattraper, sans quoi il l’aurait anéantie sur-le-champ.
Heureusement, cela confirma les soupçons de Richard. Salwyn surveillait bel et bien la situation dans les Terres ensanglantées, prêt à fondre sur lui. La suite serait une bataille d’intelligence et de patience.
Et, pour l’heure, Richard ne manquait pas de patience. Avec la mère de la couvée à ses côtés, sa puissance croissait à chaque instant. Puisqu’il n’était pas encore certain de l’emporter, il était prêt à jouer à ce jeu du chat et de la souris. Depuis sa défaite face à Sinclair, le prince n’avait accompli rien de notable.
……
Le soir de son retour à Bluewater, Richard prépara une théière et passa un moment à ne rien faire sur le balcon, seul. Il caressa sa tasse du bout des doigts en contemplant la lune ronde dans le ciel. *Salwyn est sans aucun doute plus impatient que moi*, songea-t-il.
Quand le prince ne pourrait plus attendre, Richard ne verrait aucun inconvénient à le surprendre comme Odom l’avait été.
Alors que Richard réfléchissait à la suite des événements, il vit un groupe de personnes entrer dans sa cour. Cinq ou six d’entre elles portaient des vêtements de clerc. Un serviteur vint bientôt lui annoncer que des clercs de la Déesse des Sources et de la Déesse de la Forêt souhaitaient le rencontrer.
Richard fut légèrement surpris. Deux vicomtes du Royaume de Sequoia avaient effectivement envoyé des clercs dans son armée, mais ceux-ci n’étaient que de niveau 5 ou 6. Ils étaient du même niveau que Caesar ; à proprement parler, ce n’étaient que des acolytes. Leurs sorts ne lui avaient pas non plus laissé d’impression marquante ; il se souvenait seulement qu’ils étaient assez nombreux. Comme les membres du clergé participaient rarement aux combats entre nobles, il avait retenu le nom des dieux qu’ils vénéraient. Mais, sur le champ de bataille, même une douzaine de clercs aussi faibles ne faisaient pas le poids face à Flowsand, Io ou Kellac. Ils ne méritaient pas qu’il s’y attarde davantage.
Quoi qu’il en soit, ils représentaient deux Églises. Richard ne pouvait ignorer ces clercs, même si beaucoup tenaient la Déesse des Sources et la Déesse de la Forêt pour des divinités de pacotille. Il demanda au serviteur de les conduire dans la salle de réception, puis les rejoignit peu après.
Quand il entra dans la salle, les six clercs étaient déjà assis. À sa grande surprise, l’une d’elles était la personne de plus haut niveau qu’il eût rencontrée jusqu’ici dans les Terres ensanglantées. Elle semblait avoir une trentaine d’années et possédait un charme raffiné qui la faisait paraître plus jeune. De plus, c’était une clerc de niveau 10 — non, à ce niveau, on pouvait à peine la qualifier de prêtresse.
Richard s’avança aussitôt vers elle et la salua selon les règles de bienséance nobiliaires. « Je ne vous ai jamais rencontrée, honorable prêtresse. Puis-je savoir quelle divinité vous servez ? »
La prêtresse se leva. « Seigneur Richard, je m’appelle Faylen. Je sers la toute-puissante Déesse des Sources et dirige actuellement l’Église dans le Royaume de Sequoia. Je ne suis arrivée à Bluewater qu’aujourd’hui. »
Le sourire de Richard se fit aussitôt plus sincère. « Soyez la bienvenue ! Les clercs de votre Église ont joué un rôle très important dans les récents combats. Grâce à eux, mes hommes ont subi bien moins de pertes. Puis-je savoir qui vous accompagne ? »
À côté de Faylen se tenaient un homme et une femme, tous deux d’un niveau à peu près égal au sien. Richard ne les avait jamais vus non plus. Leurs auras différaient de celle de la prêtresse qui se tenait devant eux ; ils ne vénéraient donc probablement pas la Déesse des Sources.