Chapitre 443
Le sentier ensanglanté
Flowsand fut la première à retrouver sa bonne humeur. « Ne nous projetons pas si loin. Nous avons bien remporté cette bataille, non ? »
« C’est vrai ! » Richard rit. Il était leur chef ; s’il se laissait lui-même abattre, comment pourrait-il guider les autres ?
Zendrall s’avança hors du groupe et désigna Tidor, dont le corps se dressait encore. « Maître, ce cadavre… »
Richard fronça les sourcils. « Tidor était un véritable combattant… »
« La plupart des saints sont de véritables combattants ! » insista le nécromancien. Pour une raison quelconque, ces mots firent pourtant rougir Rolf. Voyant que Richard voulait ajouter quelque chose, Zendrall s’empressa de reprendre : « Mon seigneur ! Si vous tenez à honorer les vrais guerriers, je n’aurai jamais de chevaliers de la mort ! »
Richard hésita un instant, puis finit par soupirer et hocher la tête. Sur ce plan où le danger guettait à chaque pas, sa priorité était de renforcer ses forces. Il ne pouvait pas réduire les chances de survie de ses hommes par respect pour ses ennemis.
Zendrall s’enthousiasma aussitôt. D’un geste, il fit sortir d’un cercle magique quatre guerriers des ténèbres, qui emportèrent le corps de Tidor hors du campement.
Richard bondit sur son cheval et se mit à patrouiller dans le Camp Bluesquare, aidant ses troupes à nettoyer les lieux. Dans le même temps, il ordonna à l’un de ses guerriers humanoïdes d’élite de se rendre à la tente de commandement, dans leur propre camp.
La vaste tente résonnait de rires avinés. La plupart des nobles commandants étaient plongés dans leurs boissons, leurs plaisanteries, leurs récits, leurs légendes et même leurs vantardises. Zim lui-même sautillait partout, se glorifiant de sa bravoure, de sa sagesse et du nombre de jeunes nobles qu’il avait séduites.
« Sir Richard ordonne à tout le monde de rejoindre le Camp Bluesquare, déclara sèchement le guerrier humanoïde d’élite. Mon seigneur pense qu’il pourrait pleuvoir ce soir ; chacun devrait donc gagner le camp au plus vite afin d’éviter d’attraper froid. »
La voix du drone, étrange et parfaitement monotone, était absolument affreuse. Pourtant, ses paroles résonnèrent aux oreilles des capitaines nobles. Personne ne réagit d’abord, mais ceux qui n’étaient pas encore complètement ivres se levèrent brusquement et s’exclamèrent : « Il a déjà conquis le Camp Bluesquare ?! »
Un instant plus tard, nombre de capitaines sortirent de leur torpeur. L’armée plia bagage et prit la route du Camp Bluesquare. En découvrant les braises encore rougeoyantes dans tout le camp, les nobles éméchés restèrent bouche bée. Tous ceux qui étaient capables de tenir debout ici connaissaient au moins quelques rudiments de l’art de mener une armée à la guerre. Ils calculèrent rapidement le temps écoulé depuis le départ de Richard, puis observèrent les vestiges des défenses du camp tandis que plus de deux mille prisonniers de guerre étaient conduits hors des baraquements pour y être détenus. L’espace d’un instant, ils crurent rêver.
Il avait gagné comme ça ? Richard était parti depuis si peu de temps qu’il aurait tout juste eu le temps de retrouver une jeune femme dans la forêt.
Ils ignoraient encore que Tidor avait lui aussi trouvé la mort au cours de cette bataille. La mort d’un saint faisait inévitablement parler d’elle dans la haute société pendant longtemps. Vaincre un saint n’était pas si difficile ; le tuer, en revanche, l’était. C’était d’autant plus vrai lors d’un duel à petite échelle : si le saint décidait de fuir, il fallait disposer d’une puissance plusieurs fois supérieure à la sienne pour le retenir. Mais le champ de bataille, toujours changeant, compliquait les choses. Le terrain, les tactiques, la magie et les armes pouvaient tous devenir des facteurs capables de blesser gravement, voire de tuer, un saint imprudent. Aussi les saints de Faelor apparaissaient-ils rarement en première ligne sur un champ de bataille. Et lorsqu’ils s’y trouvaient, c’était pour affronter ceux de l’ennemi.
Malgré leur stupéfaction, le Camp Bluesquare était déjà tombé aux mains de Richard. À peine une journée s’était écoulée depuis le début de l’expédition ; il en restait neuf avant que l’occasion de faire leur choix ne se présente.
L’armée se reposa et se réorganisa au Camp Bluesquare pendant une journée, dont la majeure partie fut consacrée à examiner le butin et à le répartir. Il se composait des prisonniers de guerre, des esclaves, de l’unique baliste encore en état et du Camp Bluesquare lui-même. La valeur du camp tenait à sa source d’eau.
Bien que Richard eût pratiquement conquis le camp à lui seul, il répartit les gains dans le strict respect de leur accord initial. La plupart des aristocrates l’acclamèrent ; ils ne comprenaient pas encore qu’ils n’auraient bientôt plus aucune raison de refuser d’envoyer leurs propres soldats.
Tout au long du lendemain, les capitaines qui n’avaient pas assisté à la bataille ne cessèrent d’en discuter les résultats. Cinq mille assaillants contre un peu moins de quatre mille défenseurs : plus d’un millier de morts et deux mille captifs. Seules quelques centaines avaient réussi à s’enfuir, tandis que moins d’une centaine d’hommes avaient péri du côté de Richard. Deux ou trois cents autres avaient été légèrement blessés ; la plupart des pertes avaient touché l’infanterie entrée dans la ville au milieu de la bataille. En réalité, la majorité des morts et des blessés était due au carreau de baliste qui avait explosé en plein vol. Malgré cela, le rapport des pertes dépassait tout ce qu’ils pouvaient imaginer. Avec leurs connaissances militaires actuelles, ces hommes ne parviendraient jamais à comprendre exactement ce qui s’était passé.
Richard avait naturellement eu vent de leurs discussions, mais il les balaya d’un rire. Ces types étaient simplement habitués aux guerres de Faelor et ignoraient la puissance formidable que pouvait déployer une troupe suffisamment nombreuse de guerriers de haut rang renforcés par des sorts. Depuis longtemps, la magie était profondément ancrée dans le cœur des habitants de Norland. Sans cela, les chevaliers runiques n’auraient jamais vu le jour.
Richard disposait de sept cents guerriers de niveau 9 et de deux cents lanceurs de niveau 8.
……
À l’aube du troisième jour, l’armée reprit la route. Après une journée entière de marche, elle arriva au Canyon de la Percée.
La région regorgeait de minerai de fer nuageux. Des dizaines de groupes de toutes tailles y exploitaient le minerai, et des affrontements armés éclataient presque chaque mois. Ceux qui parvenaient à survivre dans cet endroit n’étaient pas à prendre à la légère.
Le terrain du canyon était également extrêmement accidenté, et d’innombrables créatures parcouraient ses grottes. On disait que les profondeurs de celles-ci communiquaient avec les régions obscures, ce qui expliquait le flot apparemment inépuisable de créatures souterraines qui en jaillissaient. La plupart étaient des hommes des cavernes peu intelligents, mais chacun était aussi fort qu’un homme dans la force de l’âge. Ils savaient également se servir d’outils et d’armes rudimentaires. Dès que leur nombre devenait trop important, ils se transformaient en véritable fléau.
Dès qu’ils arrivèrent aux abords du Canyon de la Percée, Richard accorda une journée de repos à ses troupes. Au matin du quatrième jour, il les lança à l’assaut du canyon. Il avança avec régularité, frappant fort tout en progressant prudemment à chaque pas. Les compagnies se succédaient au combat ; protégées par des sorts, les rangées de guerriers lourdement armés agissaient comme d’immenses hachoirs à viande et massacraient sans pitié la horde d’ennemis faibles.
Vue du ciel, l’armée de Richard ressemblait à un courant d’acier qui avançait sans hâte, mais que rien ne pouvait arrêter. Des gerbes de sang maculaient sans cesse le sol devant lui, laissant derrière elles une traînée ensanglantée.
Richard se trouvait au cœur de la ligne de front et dirigeait les opérations avec une minutie extrême. Chaque escouade de guerriers épuisés ou blessés était rapidement remplacée par une autre, reposée.
Ce fut une bataille d’usure qui dura cinq longues heures avant qu’ils ne parviennent enfin à sortir du canyon. Richard resta tout du long d’une précision mécanique, sans commettre la moindre erreur dans ses ordres ; le ton de sa voix ne varia pas une seule fois depuis le début. Même les pertes occasionnelles parmi les soldats inexpérimentés des autres nobles furent compensées, et le hachoir à viande ne s’arrêta pas un instant.
Lorsque l’armée eut terminé, le fond de la vallée du Canyon de la Percée était déjà couvert d’un sang rouge sombre.
Le septième jour, l’armée de Richard entra dans le désert de Khanba. Elle se trouvait alors à plus de cent kilomètres de l’Oasis de Bluewater, patrie des guerriers du désert. Là, des cavaliers errants lui tendirent une embuscade.
Richard avait alors envoyé toute sa cavalerie d’élite en première ligne, emmenant aussi les soldats barbares, dont la mobilité n’avait rien à envier à celle des cavaliers. Moins de mille hommes affrontèrent cinq mille cavaliers du désert dans une bataille palpitante qui s’étendit sur des dizaines de kilomètres. Lorsque ses troupes eurent percé la formation des gens du désert pour la troisième fois, l’ennemi perdit tout courage et abandonna plus d’un millier de cadavres en fuyant dans toutes les directions.
Le dixième jour, l’armée de Richard arriva au Canyon Fendu. C’était la base des orcs dans les Terres ensanglantées, où vivaient des dizaines de milliers d’orcs redoutables. Dès qu’il ordonna à ses troupes de pénétrer sur le champ de bataille, une horde sans fin se rua sur elles !
Chaque orc adulte était un combattant honorable. Les jeunes et les vieillards n’étaient pas faibles non plus ; chacun était capable de se battre, à un degré ou à un autre. Mais Richard leur montra la puissance d’un mur de fer renforcé par la magie.
Il disposa toutes ses troupes en formations extrêmement serrées. Les rangs de devant résistèrent de toutes leurs forces aux assauts, tandis que les lanceurs de sorts, derrière eux, déversaient leur magie sur l’ennemi. Le feu et l’acide brûlaient les assaillants, tandis que les clercs lançaient sans relâche des sorts de vitalité sur les mages afin de rétablir plus vite leur mana.
Des rangées de flammes brûlaient sans discontinuer. Dans ce genre de situation, Boule de feu et Mur de feu étaient des sorts particulièrement efficaces. Richard avait déjà remplacé Appel de la Nature par le second dans son Livre de conservation. Ces orcs à peine protégés par leurs armures ne pouvaient résister à une magie aussi puissante ; leur seule bravoure les poussait à traverser la mer de feu et à subir les brûlures pour charger l’infanterie humaine.
Les orcs n’avaient pour ainsi dire ni équipement ni stratégie, sans parler de clercs ou de mages. Leurs chamans dansaient frénétiquement, mais leurs guerriers en tiraient un bénéfice presque négligeable. Richard avait même lancé un sort de détection au début de la bataille pour analyser leurs prières et avait découvert que le culte ancestral de Faelor était encore moins puissant que la magie. Rien d’étonnant à ce que ces ancêtres aient pour but ultime de devenir de véritables dieux.
Ce fut une bataille particulièrement éprouvante et hors du commun. La chair, le sang et les armes jonchaient le sol. Les flammes enchantées semblaient ne jamais vaciller, tandis que l’éclat des sorts s’affaiblissait peu à peu. La puissance individuelle ne servait à rien ici ; des assassines comme Waterflower et Phaser n’osaient pas quitter la protection de la ligne de front, de peur d’être déchiquetées par les orcs furieux.
Une guerre comme celle-ci était l’occasion pour Io de briller. Jamais le prêtre de bataille n’avait connu pareille gloire : d’un geste, il pouvait sauver d’innombrables guerriers. Sans le soutien de ses sorts, les fantassins lourds, déjà épuisés après avoir lutté de toutes leurs forces pendant si longtemps, n’auraient pas pu résister aux assauts sauvages et violents des orcs.
Pour la première fois, l’éclat d’Io ne parut pas insupportable à Richard.
En réalité, son propre rôle dans la bataille n’était pas moins important que celui d’Io. Mais il ne voulait pas que les autres le remarquent et s’appliquait à ne pas y prêter attention lui-même. Tout au long du combat, il s’était contenté de lancer un seul et même sort : Mur de feu. Grâce au Jumeau du Destin, le mur avait doublé de taille et brûlait plus longtemps, avec davantage de force. Le sort de vitalité et sa propre rune lui permettaient de récupérer son mana à une vitesse incomparable. En outre, la deuxième feuille de sa lignée elfique avait révélé son pouvoir : accélérer la récupération du mana.
Les murs de feu étaient une arme efficace qui fauchait d’innombrables vies. Le don de Vérité de Richard comptabilisait sans cesse les orcs tués par ses sorts, et les chiffres qui s’affichaient devant lui étaient cruels.
Lorsque même les orcs intrépides se mirent à gémir de douleur devant le nombre de leurs morts, Richard donna l’ordre de lancer l’assaut final. Sa cavalerie contourna l’ennemi sur le champ de bataille, frappa les orcs par-derrière et anéantit les chamans épuisés. Ce coup scella l’issue du combat : les orcs finirent par s’effondrer.
Les ennemis s’enfuirent dans toutes les directions, mais Richard n’avait plus la force de les poursuivre. Et même s’il l’avait pu, il ne l’aurait pas voulu. Après la bataille, tout le monde resta silencieux, les yeux rivés sur le spectacle tragique du champ de bataille. Les corps calcinés des orcs s’entassaient en couches, si bien qu’il était presque impossible de les compter. À la jonction des lignes de front, les cadavres des humains et des orcs se mêlaient, trempés d’acide, brûlés par le feu et maculés de sang. Il était presque impossible de les distinguer.
Pour la première fois, Richard ne s’obstina pas à nettoyer lui-même tout le champ de bataille. Il s’éloigna sans donner d’ordres, laissant ses hommes se débrouiller seuls.
Au cours de cette bataille, le jeune grand mage avait pleinement révélé l’alliance de sa propre magie et de ses talents de commandant, mais il repartit avec un lourd bilan. Du début à la fin, il avait lancé plus de trente murs de feu. Nombre de guerriers orcs morts sous ces flammes enchantées : 1 061.
……
Après la bataille, tous les nobles convinrent de partir et d’installer leurs tentes un peu plus loin du Canyon Fendu. Quelques malchanceux furent désignés par tirage au sort et chargés de nettoyer les campements des orcs.
Ils en rapportèrent finalement un tas d’idoles de toutes tailles, comme Richard l’avait expressément demandé. Il avait chargé Olar de superviser l’opération. Le barde elfe s’était montré consciencieux et diligent, rapportant toutes les idoles qu’il avait pu trouver.
La plus surprenante de ces statues représentait un dieu des bêtes et renfermait une puissance formidable. Flowsand estima qu’elle était d’une qualité suffisante pour servir d’offrande.
Après la prise du Canyon Fendu, Richard commença à se reposer et à réorganiser ses troupes tandis qu’il s’installait dans le camp. C’était la première bataille où il avait perdu plus d’un millier d’hommes, et deux mille autres avaient été blessés. La tragédie du champ de bataille était manifeste ; il voulait attendre l’arrivée des renforts afin de choisir de nouveaux guerriers pour compléter ses troupes. Il devait également voir si ces nobles comptaient se désister.
Les résultats dépassèrent les attentes de Richard. Malgré le carnage du Canyon Fendu, aucun des nobles ne voulut retirer ses soldats. Tous demandèrent également à Richard de ralentir la marche afin de pouvoir réclamer des renforts à leurs familles.