Chapitre 430
Cauchemars
La vie de Richard sembla reprendre son cours normal après le départ de Rolf. Le ciel était d’un gris morne. Dans son laboratoire, l’air ne bougeait pas et la température demeurait parfaitement constante.
Il étala la rune incomplète de la Gardienne de la Vie, prit sa plume et la remplit lentement de mana. La pointe s’illumina légèrement, mais, voyant son éclat instable, il secoua la tête et augmenta encore son débit. La lumière finit par se stabiliser, mais il fixa d’un regard absent les réseaux incomplets, sans tracer le moindre trait pendant un long moment.
Toute une matinée lui fila silencieusement entre les doigts. Richard n’avait tracé que deux traits, dont l’un avait failli être une erreur.
Boum ! Il abattit sa plume sur la table et se dirigea vers la bassine, où il lança un sort de refroidissement. Sa maîtrise de la magie était si fine qu’il parvint à refroidir l’eau juste au-dessus du point de congélation. Il se la versa ensuite sur la tête. Richard ne put retenir un frisson. Il resta là, silencieux, sachant qu’il ne pouvait pas continuer ainsi.
Pourtant, il ne savait pas quoi faire. Il leva le bras et contempla ses doigts longs et fins. La bénédiction de la vérité se mit à inscrire des chiffres sur ses phalanges, résumant leurs caractéristiques. Dans cet univers de nombres, il retrouvait toujours son calme.
……
Au même instant, Flowsand était assise dans sa chambre et tournait silencieusement les pages du Livre du Temps.
Elles étaient vierges. D’une simple pensée, elle pouvait voir ce qu’elle voulait, mais toutes les pages qu’elle tournait restaient blanches.
Io se tenait penché à la fenêtre, profitant des rayons du soleil. Ses robes blanches immaculées semblaient à jamais préservées de toute souillure, et leurs motifs dorés scintillaient dans la lumière avec un éclat sacré.
Il eut soudain un rire. « Pourquoi vous infligez-vous cela ?
— Qu’est-ce que tu en sais ? » répondit froidement Flowsand.
Son sourire avait toujours autant de charme. « Si j’étais à ta place, je garderais mes distances avec moi-même.
Flowsand se contenta de tourner une page, qui bruissa ostensiblement.
« Richard semble en être affecté, reprit Io.
Le bruit des pages tournées se fit de nouveau entendre.
« Je te parie qu’il ira mieux demain. Mais, si tu continues comme ça, il finira par t’abandonner.
Le livre se tut un instant, puis reprit son bruissement.
Io n’ajouta rien. Il avait dit ce qu’il avait à dire, et répéter ses paroles n’y changerait rien. Ah non, il avait encore quelque chose à dire à Richard. Il s’appuya à la fenêtre, un sourire assuré au coin des lèvres.
Dix-sept ans. L’âge où beaucoup souhaitent avancer côte à côte, avant d’être finalement contraints de suivre des chemins séparés. La bénédiction de la sagesse pouvait accélérer bien des choses, mais certaines ne se réglaient qu’avec le temps. Les clercs et les grands mages ne faisaient pas exception à cette règle. La clerc avait ses propres problèmes, mais ne pouvait tout simplement pas les exprimer à voix haute. Io le savait, mais il ne pouvait pas non plus en dire beaucoup. Il n’était pas une âme nouveau-née, à qui l’on venait tout juste de donner la vie ; sa sagesse était vaste et profonde.
Chaque gardien céleste était une vieille âme à qui la grâce divine avait offert un corps mortel.
……
Au crépuscule, Richard sortit de sa chambre, une boîte magique scellée à la main. Son visage était impassible. La rune de rang 2 était achevée, et ses effets dépassaient de loin ce qu’il avait prévu. Si Lunor avait assisté à tout le processus, il aurait peut-être soupçonné Richard d’être un homoncule créé spécialement pour fabriquer des runes.
Cette rune était destinée à Tiramisu. Grâce à elle, le mage ogre qui aimait écraser ses ennemis au premier rang avec son marteau à deux mains aurait bien plus de chances de survivre. Chaque rune qu’il offrait à ses compagnons augmentait considérablement leur puissance. Il ne pouvait peut-être pas accomplir lui-même des miracles, mais il pouvait façonner de ses mains ceux qui les accompliraient.
Pourtant, au moment où il allait refermer la porte de sa chambre, ses mouvements se figèrent soudain. Il se retourna et vit une masse d’obscurité prendre peu à peu forme dans la pièce.
Une créature cauchemardesque !
Richard avait pratiquement oublié son existence. À l’instant même où il avait perdu sa concentration, une créature cauchemardesque était de nouveau apparue devant lui ! La panthère cauchemardesque l’avait déjà mis dans une situation désespérée ; qu’allait-il affronter cette fois ? Les créatures cauchemardesques ne pouvaient que devenir de plus en plus puissantes à mesure qu’elles apparaissaient.
L’ombre dans la pièce se scinda en deux. La plus petite prit la forme d’une hache à deux mains qui flottait mystérieusement dans les airs. La plus grande devint un guerrier d’ombre, qui tendit le bras et saisit la hache. Il balaya les alentours du regard, puis fixa Richard et plaça son arme à l’horizontale devant sa poitrine, tandis qu’une soif de sang émanait de lui !
Ce guerrier cauchemardesque était manifestement différent de la panthère, qui se battait par pur instinct : il était doté d’une intelligence remarquable et savait manier les armes. La gigantesque hache qu’il tenait brillait comme un diamant noir ; elle n’avait pas seulement l’air réelle, elle l’était devenue. Une fumée noire jaillit et se condensa en une armure sur le corps du guerrier, qui resplendissait du même éclat.
Nul ne sut ce qui traversa l’esprit de Richard. Il jeta soudain la boîte magique au sol ; son regard avait quelque chose de dément. Sans un mot, il saisit Extinction près de la porte et marcha vers le guerrier. D’un simple mouvement, il fit voler le fourreau, qui traversa la fenêtre en éclats et atterrit au loin !
Il leva la main droite, la lame à moins de deux mètres du guerrier d’ombre.
Ce n’était pas de la simple bravade. Richard s’était placé de façon à pouvoir exécuter instantanément plus d’une douzaine des techniques de combat qu’il avait apprises. Les techniques de Flowsand avaient beau être conçues pour le combat à mains nues, il existait bien des façons de les adapter à l’épée.
Une obscurité traversa le regard du guerrier cauchemardesque, dont l’expression semblait complexe. Il ne se hâta pas d’attaquer. Ses yeux éthérés fixés sur Richard, il s’avança à grandes enjambées. Il semblait chercher une faille, faisant preuve d’une intelligence bien supérieure à celle de la panthère cauchemardesque.
Richard, toutefois, ne comptait pas attendre. Un souffle ardent retentit tandis que sa main se resserrait sur son arme ; Extinction siffla en fendant l’air vers le guerrier cauchemardesque. Celui-ci redressa aussitôt sa gigantesque hache à la verticale pour parer l’attaque féroce de Richard. La longue dague et la hache s’entrechoquèrent, faisant pleuvoir les étincelles !
Richard tenait la lame à deux mains. Ses pas ne cessaient de varier tandis qu’il criblait son adversaire de coups. À cet instant, son souffle était pareil à du feu ; les techniques de corps à corps, les épées secrètes du Palais de Lune d’Argent et son pouvoir de lignée s’unirent sous la bénédiction de la sagesse, transformant chaque coup en éclair !
Son esprit s’était vidé. Il ne sentait plus que le brasier de son sang et un désir féroce de mettre à terre cet ennemi, plus vite, plus violemment ! En quelques instants, Extinction asséna une centaine de coups, se montrant enfin digne de son nom.
La fenêtre de la pièce vola complètement en éclats, projetant des échardes de bois à plusieurs dizaines de mètres. Extinction s’envola avec elles, mais on pouvait voir à l’œil nu des filaments d’ombre s’enrouler autour de la lame.
Une large partie du guerrier cauchemardesque avait disparu ; un trou terrifiant béait à l’emplacement de son cœur, et son aura menaçante s’était évanouie. Les mains de Richard étaient vides. Une fine entaille sur le côté droit de son abdomen laissait couler du sang. Elle s’ouvrit soudain, dévoilant la chair rouge et blanche autour de quelques côtes pâles. Le sang se mit à jaillir à flots.
« Tu es fichu », dit calmement Richard d’une voix pareille à un volcan endormi. Il recula d’un pas et tâtonna derrière lui ; l’épée elfique sans nom atterrit dans sa main. Il fit un pas en avant et se laissa presque tomber dans les bras du guerrier !
Une vague de force lunaire engloutit de nouveau tout sur son passage, déchaînant un cataclysme dans la pièce. Le combat s’acheva dans la lumière et les flammes.
Waterflower fut la première à arriver devant la porte de Richard, mais elle ne vit qu’un chaos indescriptible dans la pièce. Richard était à genoux au centre, s’appuyant tant bien que mal sur la lame elfique. Il tournait le dos à la porte, mais elle entendait déjà un liquide goutter sur le sol.
Elle trembla et bondit aussitôt dans les airs pour atterrir devant lui. Richard se tenait fermement le bas-ventre, le sang suintant entre ses doigts pour former une flaque sur le sol.
La jeune fille, affolée, voulut lui retirer la main pour voir sa blessure, mais la peur l’en empêcha. Pour la première fois de sa vie, la jeune louve se détesta de ne connaître aucun sort de guérison. Richard pressait toujours fermement sa plaie, sans oser relâcher sa prise ; malgré cela, le sang jaillissait entre ses doigts.
Une soif de sang qui engloutit tout envahit soudain la pièce tandis que la porte volait en éclats. La voix de Gangdor retentit : « Patron ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?! »
Olar se précipita devant le colosse. Il réagit très vite et lança aussitôt un sort de guérison mineure à Richard en voyant la situation. C’était le sort de guérison le plus puissant qu’il pût lancer ; à cause des limites de sa classe, il ne pouvait apprendre qu’un sort de guérison standard au niveau 14.
Le sort arriva juste à temps. Richard souffla bruyamment, son corps raidi se mettant à trembler. Peu après, un éclat sacré dense se posa sur lui : c’était la lumière du sort de Restauration de Flowsand.
Waterflower sursauta presque en le voyant. L’apparition de la Restauration signifiait que Richard pourrait survivre. Flowsand agitait les mains, son collier scintillant sous l’effet du sort qu’elle venait de lancer. Après avoir lancé le sort instantanément grâce à son accessoire, elle entama rapidement une incantation pour en préparer un second.
À cet instant, un pilier de lumière divine, encore plus puissant que la Restauration, s’abattit sur Richard. Il venait d’Io. C’était un prêtre de bataille, mais son niveau était assez élevé pour rendre ses sorts très puissants. Ce sort de Rite sacré avait également pour effet de dissiper les effets résiduels.
Le corps de Richard trembla tandis que le rayonnement sacré se déversait en lui. Plusieurs filaments d’ombre furent visiblement expulsés de son corps, emportant avec eux l’éclat divin. Il gémit de douleur, mais son état s’était manifestement beaucoup amélioré.
Kellac accourut juste après que Flowsand eut lancé son second sort de Restauration, accompagné des deux clercs déchus. Fort de son expérience, il lança ses propres sorts de guérison après un seul coup d’œil. Les deux clercs déchus n’étaient pas de haut niveau, mais ils lancèrent eux aussi leurs sorts sur Richard, l’un après l’autre.