Chapitre 426
Du cran et de l’acier (3)
Tous les ennemis encore en vie appartenaient à la cavalerie lourde d’Odom. Violents et assoiffés de sang, ils avaient l’âme de véritables chevaliers. Ils se battraient jusqu’au bout à moins de recevoir l’ordre de déposer les armes, et le seul à pouvoir le leur donner était déjà mort.
Richard tira sur les rênes de son cheval de guerre, leva la main et ordonna aux guerriers autour de lui de battre en retraite. Le mur de boucliers encerclait complètement la douzaine de chevaliers qui restaient ; le sang des humains, des barbares et des drones couvrait toute la zone. Tous leurs chevaux étant morts, les chevaliers se tenaient dos à dos face à des ennemis près de mille fois plus nombreux.
« Rendez-vous. » Richard leur accorda une dernière chance, mais la seule réponse qu’il reçut fut un crachat, juste devant lui. Il soupira et lança un ultime ordre télépathique. Une mer de haches submergea les chevaliers et mit fin à la bataille.
Il arrêta son cheval de guerre au sommet d’une petite colline et contempla en silence ses soldats qui nettoyaient le champ de bataille. Les morts gisaient encore dans la position qu’ils avaient eue au moment de leur trépas, le sang maculant la terre. On avait transporté le corps d’Odom et l’avait étendu sur le terrain ; son armure était couverte de bosses et de traces de brûlure. Les vingt ou trente carreaux d’arbalète qui le transperçaient décrivaient peut-être mieux que tout autre cette bataille. Nul n’était censé pouvoir encaisser facilement les carreaux d’arbalète enchantés de Richard, pas même un saint. Pourtant, Odom en avait reçu vingt avant de tomber.
Les plus occupés étaient les prêtres et les clercs. Leurs pouvoirs représentaient la seule chance de survie pour nombre des guerriers blessés ; Flowsand, Kellac, les autres clercs blessés et même Caesar les soignaient donc sans relâche. La puissance de l’Église du Dragon Éternel était manifeste.
Io était toujours aussi impressionnant, et ses pouvoirs ne semblaient nullement épuisés. Il passait entre les blessés, une lumière sacrée jaillissant de sa paume. D’innombrables soldats le regardaient, l’espoir brillant dans leurs yeux, comme s’il était un dieu parmi les mortels.
Richard n’était plus aussi en colère.
Lorsqu’il apprit la défaite, sir Hogan fit faire demi-tour à ses troupes sans la moindre hésitation et ordonna la retraite. La cavalerie des guerriers du désert de Richard finit par se montrer, sans une égratignure. Elle encercla les fantassins ennemis et les harcela à cheval, telle une bande de brigands. Mais le vieux Hogan dirigea calmement ses troupes, sans laisser leur formation se désorganiser. Bien qu’ils abandonnassent des centaines de leurs camarades derrière eux, ils finirent par s’éloigner.
La bataille contre Odom s’était révélée plus difficile que Richard ne l’avait prévu ; il dut laisser ses soldats se reposer un moment après le nettoyage du champ de bataille. Les drones de la mère-ponte n’étaient certes pas gênés par leurs blessures, mais ils n’avaient plus d’énergie ; la seule volonté ne suffisait pas à vaincre la faiblesse du corps.
Pendant tout le voyage de Richard vers Norland, la mère-ponte avait continuellement créé des guerriers humanoïdes élémentaires dans les Terres ensanglantées. Ils étaient désormais plus de cinq cents, dont dix élites. Avec les armures que Richard leur avait données, ils étaient désormais parfaitement de taille à susciter l’envie d’Odom.
Dès que les drones de la mère-ponte sortirent de leur cachette, ils renversèrent complètement le cours de la bataille. Les cinq cents humanoïdes, les nombreux lanceurs et les deux cents barbares donnèrent à Richard une nette supériorité en nombre, tandis que l’écart entre leurs lanceurs de sorts et leurs combattants les plus puissants était encore plus grand.
Richard avait perdu une centaine d’hommes et deux cents autres avaient été blessés ; ensemble, ils avaient tué sept cents guerriers ennemis. À l’exception d’un nombre infime de déserteurs, presque toute la cavalerie d’Odom avait été anéantie. Du côté de Richard, les nombreux clercs chargés des soins permettraient aux guerriers blessés de retrouver leur aptitude au combat après quelques jours de repos. Il restait certes plus d’un millier de soldats sur les terres de Fontaine, mais leurs forces d’élite avaient été entièrement détruites.
À minuit, les soldats qui avaient participé à cette bataille acharnée sombrèrent dans le sommeil. Après s’être reposé dans sa tente, Richard se mit à travailler sur une rune. Il avait suffisamment de matériaux et de nombreux modèles ; il ne lui manquait que du temps.
Richard retint son souffle lorsque la plume se posa dans sa main. Avec précaution, il grava le premier trait sur le cuir. Long et sinueux, il mesurerait plus de trois mètres si on le redressait ; impossible de le tracer d’un seul mouvement sans difficulté. Pourtant, ce trait était crucial pour la conception de la rune, car il influait directement sur les mécanismes d’absorption de l’énergie.
Sa main demeura aussi stable que le roc, l’écart ne dépassant pas un millimètre. Aucun entraînement ne permettait à une personne ordinaire d’atteindre une telle précision, surtout lorsqu’il fallait en même temps maintenir un flux régulier de mana.
Richard réussit du premier coup.
Il poussa un soupir de soulagement : son trait était bien tracé et achevait un tiers de la rune. Il souleva délicatement la plume, prêt à changer d’encre. Celle-ci comportait trois compartiments parfaitement isolés les uns des autres, et son propriétaire pouvait choisir celui avec lequel il voulait écrire. Voilà qui réglait le vieux problème de la contamination des encres.
À la vue de la plume, le cœur de Richard se réchauffa et ses pensées se tournèrent vers Flowsand. Mais cela le ramena aussitôt au prêtre de bataille Io, qui brillait comme le soleil.
Richard sentit soudain son souffle illuminer l’air. Il eut l’impression qu’Io se trouvait auprès de Flowsand, à cet instant même. Que faisait-il là ? Et où était Flowsand ?
La réponse à la seconde question ne tarda pas à lui venir. Tous les guerriers blessés avaient déjà été soignés ; Flowsand devait donc être dans sa propre tente. Io se trouvait-il avec elle ?
« Impossible ! » se répétait Richard pour se convaincre. Pourtant, une voix grave résonna dans son esprit : « Tu le sauras si tu vas vérifier. »
« J’ai confiance en Flowsand ! » s’exclama-t-il intérieurement.
« Tu la connais à peine », insista la voix.
« Va-t’en ! »
« Pourquoi tu t’énerves ? Si tu veux me donner tort, tu n’as qu’à aller vérifier. Tu as peur de le trouver là-bas, pas vrai ? »
Richard se tut et posa la plume. Il n’était pas d’humeur à poursuivre son travail de runecrafter, et il savait qu’il échouerait même s’il essayait. C’était la première fois de sa vie que ses émotions l’empêchaient de travailler. Son taux de réussite était élevé, mais la qualité des matériaux y était aussi pour beaucoup. Chaque échec lui faisait perdre des milliers de pièces d’or ; en ce moment, chaque pièce comptait.
Il sortit le schéma du Fléau de la Vie et le parcourut une nouvelle fois. Cette rune frôlait la perfection et n’avait rien de la simplicité d’une structure de troisième rang ordinaire. Le plus difficile était un réseau conçu, semblait-il, pour relier deux exemplaires identiques en une seule entité.
Ce réseau était extrêmement difficile à créer, et Richard n’en avait jamais vu de semblable dans une autre rune de troisième rang. Ce n’était toutefois pas un défi insurmontable : si sa condition était suffisamment bonne, il pourrait réussir en cinq essais au plus. Le problème venait de sa réserve de mana ; il lui fallait atteindre au minimum le niveau quinze, celui qui permettait de lancer des sorts de huitième rang.
La conception de toutes les autres parties était également remarquable. Chaque recoin de cette rune inspirait Richard.
Mais cette nuit-là, il ne pouvait rien faire. Richard fixa le schéma pendant plus de dix minutes sans rien assimiler. « Il peut se passer beaucoup de choses pendant ce temps », répéta sans cesse la voix dans son esprit. « Si tu y vas maintenant, tu pourras peut-être l’en empêcher.
« Tu n’y vas toujours pas ? Ce n’est pas grave si on vous interrompt.
« Même si ça ne change rien que tu y ailles maintenant, qu’en sera-t-il la prochaine fois… »
Bam ! Richard jeta le schéma sur la table et se leva. S’il n’allait pas vérifier, il ne ferait que perdre son temps.
Lorsqu’on avait dressé les tentes, Richard avait pris soin d’en faire préparer une pour Flowsand, une pour Io et une pour Kellac. Il était normal que les mages et les clercs puissants bénéficient d’un traitement spécial ; de telles consignes n’avaient donc rien d’inhabituel. Gangdor et Olar, chargés de la logistique, ne l’avaient jamais déçu quand il s’agissait de les faire appliquer.
Mais…
Richard se rappela le léger sourire de Flowsand lorsqu’elle avait présenté Io. À y repenser, ce geste avait une foule de sens cachés ; jamais encore il n’avait entendu une prêtresse appeler un prêtre son partenaire. L’expression d’Io lui revint à l’esprit, celle d’un homme brillant comme le soleil qui le dévisageait. À la réflexion, il y décelait une profonde hostilité.
Io semblait disposer d’une puissance inépuisable et avait transformé le champ de bataille en paradis. Il brillait si fort que Richard avait l’impression que son statut de runemaster royal ne signifiait plus rien. Quant à des qualités comme la beauté, ils ne jouaient même pas dans la même catégorie.
Dans toute sa vie, Richard n’avait eu le sentiment d’être moins beau que deux personnes : Nyris et Io. Nyris était un véritable ami, et sa beauté avait quelque chose d’envoûtant, mais Io était différent. Le prêtre de bataille avait une prestance majestueuse et attirait énormément les femmes. Même un elfe comme Olar avait l’air d’un paysan à côté de lui.
Richard finit par se décider à sortir de la tente. S’il restait plus longtemps, il se mettrait à boire, et nul ne pouvait prévoir ce qui s’ensuivrait. Pourtant, à peine eut-il franchi le seuil qu’il fit demi-tour, s’empara de son épée, puis ressortit.
Il tomba sur Gangdor dès qu’il quitta la tente et manqua de le percuter. Gangdor s’apprêtait à plaisanter sur la situation lorsqu’il sentit que quelque chose clochait. Richard avait l’air prêt à tuer quelqu’un ! Son sourire s’effaça. « Qu’est-ce qu’on fait demain, chef ?
— Renvoyez d’abord le corps d’Odom, répondit Richard sans réfléchir. Nous nous rassemblerons et attaquerons le Château du Crépuscule plus tard dans la journée.
Gangdor se gratta la tête, perplexe. « Ça ne leur laissera pas le temps de s’enfuir ?
— Qu’ils s’enfuient. »
Gangdor hocha simplement la tête et s’éloigna pour chercher Olar afin qu’ils puissent discuter du plan d’attaque. Avant de partir, il jeta un regard à l’épée de Richard, tandis que diverses pensées lui traversaient l’esprit.