Chapitre 420
Fléau de la Vie
Devant Richard s’étendait une carte des Terres ensanglantées et des territoires voisins. Elle était très précise, et Richard en avait lui-même dessiné une grande partie. Il parcourut du regard les positions de ses hommes, puis demanda : « Où en sommes-nous ? »
La mère des couvées répondit aussitôt dans son esprit : « Tout est réglé dans la Terre du Tumulte. Je peux entrer dans les Terres ensanglantées dès maintenant. »
« Reste tranquillement où tu es ! » Richard ne savait s’il devait rire ou pleurer.
La mère des couvées était son atout maître, et la situation actuelle n’avait rien de comparable aux précédentes. Son armée était composée d’un mélange de soldats honnêtes et de bandits, tandis que Bluewater disposait d’une force considérable. Comment pouvait-il se permettre de l’exposer à l’ennemi ? Même si elle était puissante pour une créature de niveau 5 et ne craignait pas les saints de Faelor, elle aurait tout de même des ennuis si plusieurs ennemis s’en prenaient à elle. Avec sa lenteur d’escargot, elle n’aurait aucune échappatoire.
Elle n’était pas faite pour le combat, pas plus qu’un mage n’était fait pour le corps à corps, même s’il possédait une capacité telle que l’Éruption.
Gangdor et Kellac finirent par lui exposer la situation. Falcao était parti au bout d’un mois, tandis que Rolf et le seigneur Moonbear avaient continué à défendre Bluewater. Mais le seigneur Moonbear avait décidé de retirer ses troupes quelques jours plus tôt, et le Cosaque rouge l’avait déjà appris. Selon les rapports, ses hommes rassemblaient des troupes en masse, prêts à anéantir l’armée de Richard d’un seul coup.
Au cours des trois derniers mois, les deux camps s’étaient livrés à une multitude d’escarmouches, chacun essuyant des pertes. Les hommes de Richard avaient sans cesse harcelé les caravanes du Cosaque rouge, les forçant à renoncer à leurs petites affaires. Désormais, toutes les caravanes étaient escortées par d’immenses armées, ce qui rendait la plupart des attaques infructueuses.
« Qu’en est-il de la situation sur mes terres ? » demanda Richard. Après tout, c’était encore un bon fief.
« Elle ne pourrait pas être pire », répondit Gangdor en haussant les épaules. « Il ne doit rester que quelques centaines de personnes, voire moins. »
« Que se passe-t-il ? » Richard fronça les sourcils.
« Le comte Layton, un parent de la Licorne sacrée. Il envoie souvent des hommes sur tes terres pour capturer tous ceux qu’ils y trouvent. Les bandits du Cosaque rouge y font parfois un tour eux aussi, même si je crois qu’ils ne font que voler des provisions. À mon avis, chef, tes terres n’étaient qu’une friche à l’origine. Ils s’en prennent à elles pour passer leur colère. »
« Layton ? Ils sont toujours dans la baronnie de Fontaine ? »
« Oui, mais ils ont emmené quelques centaines de personnes récemment. Il en reste environ deux mille. »
Richard eut un rire froid. « Puisqu’ils ne veulent pas partir, qu’ils restent donc ! » Il semblait que ses terres valaient plus qu’il ne l’avait supposé. Ils détestaient probablement que ses domaines perturbent leurs ressources.
À l’origine, cet endroit se trouvait aux confins du territoire du duc Direwolf. Du moins au cours de la prochaine décennie, celui-ci ne tournerait pas son attention de ce côté. Un intermédiaire habile et bien placé pourrait sans doute le racheter à Bevry à un prix raisonnable. Mais, maintenant que Richard possédait ces terres, ils ne disposaient d’aucun moyen légal de se les approprier.
Richard rangea la carte. « Prévenez Devon, Amon et Rolf que je suis de retour. Si cela leur convient, j’aimerais les retrouver pour un repas. »
Alors que ses hommes s’apprêtaient à partir, Richard rappela Gangdor : « Au fait, faites savoir que la prime sur Chuck et Phinbar passe à trois cent mille chacun. Ça va rendre le Cosaque rouge nerveux ! »
« Trois cent mille ?! Avec ça, on peut engager des assassins saints ! » s’écria Gangdor, incrédule. « Cette fois, ils vont vraiment s’inquiéter. Chef, tu es devenu riche ! »
« Oui ! » Richard rit et chassa le grand gaillard.
……
Le soir tombait sur Faust, et Nyris eut une nouvelle fois l’occasion de dîner avec son père. Pour lui, c’était à la fois une source de joie et de souffrance. Il avait au moins la chance de goûter des mets qu’on ne pouvait savourer qu’en présence de l’empereur, mais le dîner n’avait rien à envier à un champ de bataille. La salve de questions dépassait généralement ce qu’il pouvait supporter.
« J’ai entendu dire que Richard était de retour à Faelor », demanda l’empereur.
Ces derniers temps, ils avaient dîné ensemble plus souvent, surtout à cause de Richard. Nyris se félicitait d’avoir eu le bon sens de soutenir fermement le maître des runes ; sans cela, il n’aurait pas eu autant d’occasions de voir son père. Il avait seize frères et sœurs adultes, et bien d’autres qui n’avaient pas encore dix ans. Plus de dix d’entre eux avaient éveillé leur lignée, et il n’était pas le plus brillant du lot. Il devait travailler dur : pour les princes et les princesses, être simplement en présence de Sa Majesté constituait déjà une victoire.
« Oui. L’Église a également envoyé deux des siens avec lui. Outre Aube naissante, il y avait un autre prêtre de bataille, du nom d’Io. C’est un nom qu’on n’avait encore jamais entendu à l’Église. »
« Dis-moi ce que Richard a emporté à Faelor », changea Philip de sujet.
On ne pouvait pas se contenter de lire une feuille de papier en présence de l’empereur. Nyris avait les deux mains pleines de nourriture, mais il parla aussi vite que possible en énumérant tout ce que Richard avait emporté. Il avait mémorisé chaque détail, comme l’exigeait un dîner avec l’empereur. Avant chaque repas, ils devaient recueillir autant d’informations que possible sur les événements de Faust et les grands mouvements ailleurs sur le continent. Il leur fallait aussi anticiper les questions éventuelles de l’empereur et approfondir tous les sujets. Nyris avait dressé une liste de tout ce que Richard avait emporté à son retour à Faelor ; heureusement, cette décision n’avait pas été vaine.
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Philip hocha la tête, satisfait, quand Nyris eut terminé. « Ce garçon est doué. Il sait vraiment gagner de l’argent dans d’autres plans. Il mérite bien de se dire issu de Deepblue. Ah, oui, j’ai entendu dire que Beye l’avait rencontré en privé ? »
« Agamemnon a arrangé la rencontre. J’ai entendu dire qu’elle avait besoin de Richard pour fabriquer une rune appelée Fléau de la Vie. »
« Qu’a répondu Richard ? »
« Il a pris le plan. »
« Il l’a pris ?! » Philip cessa brusquement de manger. Sans s’en rendre compte, il fit tourner sa fourchette sur son assiette pendant un instant, puis reprit : « Le Fléau de la Vie n’est pas facile à fabriquer. Lunor s’y essaie depuis sept ans sans succès. »
« Ce n’est qu’une rune de grade 3, non ? Ça ne peut pas être si difficile. Lunor manque simplement de talent ; les maîtres des runes royaux des autres empires jouent dans une tout autre catégorie ! » s’indigna Nyris. « Nous dépensons une fortune à acheter de puissantes runes au marché noir ! J’espère vraiment que Richard va vite grandir ! »
Depuis qu’il avait convaincu Richard de leur fabriquer des runes selon un rapport de un pour cinq, Nyris supportait de moins en moins Lunor. Si le vieil homme conservait son titre de maître des runes royal, c’était uniquement parce qu’on ne comptait jamais trop de maîtres des runes. Quant à l’élève de Lunor, il n’avait aucune chance de devenir le prochain maître des runes de la famille. Pour cela, Foster devrait vraiment développer ses capacités, au lieu de s’appuyer sur ses relations comme il le faisait actuellement.
Philip sourit soudain. « Les vieillards de l’Empire de l’Arbre Sacré et de l’Empire millénaire n’y sont pas parvenus non plus. Tu crois vraiment que Beye n’a pas essayé en secret ? »
Ce fut au tour de Nyris d’être stupéfait. Il comprit enfin pourquoi son père, qui ne se préoccupait d’ordinaire que de nourriture, s’était arrêté pour réfléchir un instant. Si les maîtres des runes des deux autres empires n’avaient pas réussi à la fabriquer, cette rune Fléau de la Vie était plus difficile à produire que bien des runes de grade 4 ! Que Richard l’ait gardée était vraiment inhabituel.
Depuis leur visite au Plan forestier, Nyris avait mieux compris la personnalité de Richard. Le maître des runes archeron ne promettrait jamais quelque chose qu’il ne pensait pas pouvoir accomplir. S’il avait accepté le plan sans fixer de délai, c’était que le problème venait de son niveau, et non de sa capacité à reproduire le modèle. Il suffisait de travailler dur pour que son réservoir de mana augmente naturellement.
Un autre détail frappant était que Beye avait remis le plan à Richard après une seule rencontre. Cela montrait à quel point elle estimait désormais sa valeur.
« La Nuit Blanche se donnerait-elle vraiment tant de mal pour une simple rune de grade 3 ? » demanda Nyris avec prudence. Même s’il était prince, il ignorait encore beaucoup de choses sur la puissance des grands maîtres.
Philip observa Nyris un moment, marmonna dans sa barbe, puis déclara : « Tu as de la chance, mon garçon. Ton avenir pourrait être prometteur, et tu sais bien choisir tes amis. Très bien, je vais t’expliquer quelques petites choses à l’avance. Le Fléau de la Vie est bien une rune de grade 3, mais plus tu en fabriques, plus son niveau augmente. C’est un type rare de rune qu’on appelle rune cumulable ; la vraie difficulté réside dans la superposition. Elle est donc plus difficile à fabriquer que bien des runes de grade 4, au point que seuls les maîtres des runes saints peuvent normalement en créer. Ce n’est pas un problème en soi, mais c’est le temps qu’on y perd qui pose problème. Même un saint peut mettre six mois à un an pour en fabriquer une. Lunor a déjà du mal à produire des runes de grade 4 ; il n’a assurément pas les compétences nécessaires pour seulement s’y essayer. »
« Une rune cumulable ? » Nyris n’avait jamais entendu ce terme.
« Les runes cumulables peuvent se superposer à une autre rune dans le même emplacement. Mais elles diffèrent des runes hybrides : tant que l’utilisateur en supporte la charge, il peut en ajouter autant qu’il le souhaite. Trois, quatre, voire cinq runes, ce n’est pas un problème ! Même si le Fléau de la Vie n’est que de grade 3, cette capacité spéciale en fait l’une des meilleures runes individuelles pour tuer qui soient », expliqua patiemment Philip.