Chapitre 418
Beye
La femme portait une étrange armure, couverte d’éraflures et de traces de réparations. De larges plaques violettes la marquaient également : des traces de corrosion qui, d’après ce que savait Richard, ne pouvaient être causées que par de puissantes créatures comme les démons. Cela suffisait à prouver qu’elle avait livré d’innombrables batailles, et donnait une idée de la terrible guerrière qu’elle était, capable de traverser des montagnes de cadavres et des mers de sang.
Son corps magnifique ne dégageait pas la moindre trace de vitalité. Son aura était empreinte de mort et de désolation.
L’homme à ses côtés était plutôt grand. Une cape l’enveloppait de la tête aux pieds, ne laissant voir qu’un crâne chauve et luisant. Sa peau avait la teinte rosée du bronze, et des muscles saillaient jusque dans son cou. Il était aussi impassible que la femme, les commissures des lèvres presque tournées vers le bas, tandis qu’il fixait froidement Richard. Ses yeux brillants, en amande, évoquaient ceux d’un animal ; ses pupilles étaient d’un rouge sombre.
Il semblait débordant d’énergie et avait déjà atteint le niveau 19, mais, aux côtés de la femme, il passait presque inaperçu. Ce n’était pas qu’il manquât de puissance : elle était simplement si imposante qu’elle semblait accaparer toute la lumière du monde.
Tous deux s’approchèrent de Richard. La femme parut surprise de le voir assis bien droit, la regardant calmement ; son regard arrogant s’adoucit quelque peu.
La porte du bureau s’ouvrit brusquement et Fuschia se précipita à l’intérieur, ses longs cheveux flottant dans le sillage de son aura déchaînée, un poignard dans chaque main. « RICHARD, EST-CE QUE TU… »
Le cri de Fuschia s’interrompit net ; la femme venait de poser les yeux sur elle. « Beye ! » s’écria-t-elle, stupéfaite.
La dénommée Beye fronça les sourcils, visiblement incapable de reconnaître Fuschia. L’homme chauve à ses côtés se pencha aussitôt vers elle et lui souffla avec respect : « Fuschia, danse-lame de niveau 19. Le bras droit de la comtesse Alice Archeron. »
« Dix-neuf… Un niveau acceptable. » C’était la première fois que Beye prenait la parole. Sa voix, comme son aura, était chargée d’une intention meurtrière, pareille au fracas de mille épées.
Le visage de Fuschia s’empourpra. Les paroles de Beye étaient d’une arrogance et d’une impolitesse extrêmes ; elle la traitait avec un mépris à peine voilé. Si son niveau n’était qu’acceptable, cela signifiait donc qu’elle ne valait pas grand-chose au combat ?
Pourtant, elle ravala la honte qui montait en elle et s’abstint d’agir à la hâte, allant même jusqu’à reculer d’un pas. Il ne lui avait fallu qu’un instant pour se rappeler les nombreuses légendes entourant Beye. Cette femme n’était jamais arrogante ni impolie : elle ne faisait qu’énoncer la vérité. Elle n’avait pas besoin de mentir ni de tromper pour parvenir à ses fins.
Fuschia se rappela aussi qui était Beye. Si cette femme voulait tuer Richard, même deux Fuschia n’auraient pas pu l’en empêcher. Et encore, elle n’était même pas de taille face à l’homme chauve qui se tenait là.
Puisqu’elle avait reconnu Beye, Fuschia savait naturellement qui était l’homme. Canskal Orfidi, le grand sorcier-dragon de feu. Il était du même niveau qu’elle, mais, comme Beye, sa puissance dépassait de loin son rang. Il ne révélait ses véritables capacités que sous sa véritable forme : Canskal n’était pas humain, mais un dragon de feu. Il ne conservait une apparence humaine qu’au moyen d’un sort de transformation.
Beye n’était pas un nom connu du grand public ; ses légendes ne circulaient que dans certains cercles de puissants. Voilà pourquoi Richard ne la connaissait pas. Fuschia comprit aussitôt qu’ils n’étaient pas venus pour lui ôter la vie.
Voyant que Fuschia s’était écartée avec tact, Beye ne lui accorda plus la moindre attention et poursuivit sa route vers Richard. « Agamemnon vous a recommandé. »
« Agamemnon ? Alors, vous êtes… » Richard se détendit en entendant un nom familier. Au moins, cette personne ne lui voulait pas entièrement du mal.
« Je m’appelle Beye, et je suis la sœur de ce bon à rien », dit-elle d’un ton indifférent.
Richard fronça instinctivement les sourcils, non pas à cause de ses paroles. Chaque syllabe qu’elle prononçait dégageait une aura meurtrière qui lui piquait le corps comme une aiguille. Mais cela s’arrêtait là. La traque du Cosaque rouge et la guerre à mort qu’il avait livrée contre Sinclair, à Faelor, l’avaient endurci : après avoir vécu dans un bain de sang quotidien, il n’avait plus le cœur aussi tendre.
Richard sourit. « Un bon à rien ? Il me semble que Nyris disait que les gens ordinaires n’avaient aucune chance contre lui. »
« Je ne suis pas une personne ordinaire. » La réponse de Beye fut directe, sans la moindre fioriture.
Richard cessa de sourire et prit un air sérieux. « Bien. Trêve de plaisanteries : je ne sais pas exactement pourquoi il m’a recommandé à vous. »
Beye dominait Richard de toute sa hauteur, près d’un mètre quatre-vingt-dix. Elle tourna légèrement ses pupilles blanches et Canskal sortit de sa robe un plan qu’il tendit à Richard. « Fabriquez ceci », ordonna-t-elle.
Richard déplia le plan et découvrit le schéma complet d’une rune. Tous les matériaux nécessaires et chaque étape de sa fabrication y étaient indiqués. Un maître des runes suffisamment puissant et expérimenté pourrait la réaliser sans difficulté.
Cela le surprit. Les plans de runes conçues sur mesure ne circulaient presque jamais. En général, le seul moyen d’apprendre les créations personnelles d’un maître des runes était de les obtenir par héritage ou par échange.
Richard se ressaisit et examina attentivement le plan. Cette rune devait être placée sur les bras. Elle puisait dans la force vitale de son porteur afin d’augmenter considérablement sa vitesse d’attaque. Elle avait aussi une faible chance de provoquer des effets supplémentaires, comme des lacérations, des saignements ou une nécrose.
Cette création féroce portait un nom à sa mesure : le Fléau de la Vie.
Richard l’examina pendant dix bonnes minutes, puis poussa un long soupir. Il releva la tête et fixa Beye dans les yeux avant de demander d’un ton neutre : « C’est une rune de grade 3. Pourquoi venir me voir ? Lunor est un grand maître des runes ; vous auriez dû vous adresser à lui. »
La réponse de Beye ne trahit pas la moindre colère. « Il n’en est pas capable. »
« Je… » Richard ravala les mots qui lui venaient aux lèvres et soutint sans ciller le regard de Beye. Leurs yeux plongés l’un dans l’autre, il souffrait le martyre, mais n’avait pas peur. « Qu’est-ce que j’y gagne ? »
Une lueur changea au fond des pupilles blanches de Beye. « Le jour où vous entrerez sur le Champ de bataille du Désespoir, dit-elle d’une voix grave, je vous garantirai la vie sauve. »
« Très bien, mais il faudra patienter », répondit franchement Richard.
« Je suis très patiente. » Beye tourna les talons et s’en alla, suivie du sorcier-dragon de feu. Sa silhouette disparut dès qu’elle eut franchi la porte ; Richard savait qu’elle était passée par la fenêtre du couloir, mais ignorait comment elle s’y était prise.
Ce ne fut que longtemps après le départ de Beye que Fuschia poussa un soupir. Elle regarda Richard avec une admiration sincère. « Vous avez réussi à plaisanter avec elle. »
Richard ne répondit pas ; les paroles de Beye continuaient de le préoccuper. « Qu’est-ce que le Champ de bataille du Désespoir ? »
« Un plan réservé aux guerres, où nous livrons des combats à mort contre les ennemis d’autres plans. C’est un monde qui n’appartient qu’aux puissants ; quiconque parvient vraiment à en ressortir est un fou ! » La voix de Fuschia gardait une pointe de crainte.
« Ce n’est donc rien d’autre qu’une guerre planaire ? » demanda Richard.
« Non ! » répondit aussitôt Fuschia. « Sur le Champ de bataille du Désespoir, nous affrontons d’autres plans primaires ! »
Richard frissonna.
Il rouvrit le plan du Fléau de la Vie. Il y voyait une pluie de sang sans fin, fauchant d’innombrables vies. Cette rune avait une âme.
……
Trois mois après le départ de Richard, le Phare du Temps de Bluewater s’illumina de nouveau. Lorsqu’il sortit du portail, la première chose que fit Richard fut d’inspirer profondément l’air brûlant et enivrant des Terres ensanglantées. Il y avait versé son sang pendant presque une année entière ; de personne, il était devenu celui qui posait les fondations de son règne. Il s’était profondément attaché à cet endroit.
« Maître, vous êtes de retour ! » La voix de la mère de la couvée résonna aussitôt dans son esprit. Ses paroles le surprirent d’abord, puis il se rappela que la semaine environ qu’il avait passée à Norland correspondait ici à trois mois.
« Il se passe quelque chose ? » répondit-il.
« Il est temps de nettoyer les Terres ensanglantées ! » déclara la mère de la couvée, la voix chargée d’une intention meurtrière.
« Hum… Il me semble que c’est encore un peu tôt. » Richard ne s’était pas attendu à entendre cela de la mère de la couvée. Elle ne ressemblait pas du tout à une bête asservie par un pacte. Cela ne faisait qu’un an qu’il l’avait acquise, et pourtant elle ne le cédait en sagesse à personne dans son entourage.
« Non ! Il me faut davantage de nourriture ; je suis bloquée au niveau 5 depuis trop longtemps ! » Sa soif de sang était manifeste et intense.
« D’accord, d’accord. » Après avoir calmé la mère de la couvée, Richard se tourna vers les membres de l’équipe qui l’avaient accompagné cette fois.
Vingt-six hommes en tout — un mélange de chevaliers en formation et de soldats Archeron libres — ainsi que Flowsand, le prêtre de bataille Io, dont la présence au combat était une surprise, et Demi. Telle était l’intégralité des troupes que Richard avait amenées, pour la somme colossale de 600 000 pièces d’or en frais de transport. Les soldats portaient à deux d’immenses coffres magiques contenant du matériel enchanté ainsi que des matériaux de gravure de runes.
Le retour à Faelor rendit Richard quelque peu vaniteux. Le seul détail gênant, c’était Io.
Flowsand avait fait sortir ce prêtre de bataille de niveau 12 de l’Église du Dragon Éternel. D’un niveau supérieur au sien, il disposait de puissantes améliorations de groupe et d’autres sorts, qu’il lançait à moindre coût. Sur le champ de bataille — surtout dans les guerres de petite envergure, où Richard était dans son élément — il était impossible d’exagérer l’impact qu’il pouvait avoir.
Et pourtant…