Chapitre 414
Les cristaux du destin
Quand la cérémonie prit fin, Richard reçut sa propre récompense : les trois plaquettes de cristal. Flowsand lui avait expliqué qu’elles étaient dotées d’un grand pouvoir ; chacune de celles qu’il briserait pourrait résoudre n’importe quel problème difficile auquel il serait confronté.
N’importe quel problème pouvait être résolu si facilement… Les explications de Flowsand donnaient l’impression que ces plaquettes équivalaient à des vies supplémentaires. « Espèce de sotte ! » s’était-il exclamé, incrédule, en les prenant, « Depuis quand te mets-tu à parler aussi grand ? »
Lorsqu’il les prit des mains de Flowsand, il sentit naturellement le pouvoir prophétique qui les habitait. Le problème venait de la magie prophétique elle-même.
La prophétie était une branche de la magie qui suscitait à la fois curiosité et impuissance. La curiosité venait de ce qu’une quantité suffisante de mana conférait à un mage des capacités prophétiques pratiquement illimitées ; mais bien sûr, savoir ce qui constituait une quantité « suffisante » pouvait rendre n’importe qui fou.
En théorie, un mage légendaire pouvait recourir à la magie prophétique pour influer sur la vie d’autrui. Il pouvait, par exemple, faire trébucher un humain ordinaire et le blesser gravement. Mais cela s’arrêtait là. Tuer grâce à cette magie exigeait de remplir toute une série de conditions draconiennes, et les difficultés ne faisaient que s’accroître à mesure que l’adversaire devenait plus puissant. Si l’écart avec la prophétie était assez grand, on pouvait même faire dévier la boussole du destin dans l’autre sens. Rien de tout cela n’arrivait à la cheville d’une simple boule de feu lancée pour tuer un groupe de personnes.
Ces plaquettes étaient donc censées pouvoir résoudre n’importe quel problème ? C’étaient des vies supplémentaires ? Même le légendaire cristal du destin utilisé dans la sphère protectrice n’avait pas un pouvoir aussi grand. Il était bien peu probable que ces grossières plaquettes en soient capables.
À la vue de son expression, Flowsand prit un air féroce. « Tu ne me crois pas ? »
« Bien sûr que si », répondit Richard avec un grand sourire. Le sien débordait à présent d’une vitalité sans limites.
« Si tu ne me crois pas, tu n’as qu’à essayer », dit-elle entre ses dents serrées. En réalité, elle était du même avis que lui. Mais elle ne pouvait pas le lui dire franchement ; tout au plus pouvait-elle lui lancer quelques sous-entendus.
Richard glissa les plaquettes de cristal dans sa poche, puis pinça si fort la petite joue de Flowsand qu’elle grimaça. « Fais bon usage de cette faveur. Elle a été accordée en échange de ce que Maître m’a donné. Attention, Maître est très pingre ; elle viendra réclamer des intérêts. »
Flowsand se contenta de renifler.
Richard regarda l’heure. « Prépare-toi, nous partirons dans deux jours. Pour l’instant, je dois rentrer. »
Une fois Richard parti, la salle des offrandes devint vide et désolée. Flowsand soupira et s’assit sur un rocher près de l’autel, plaçant sa main droite devant son œil. Trente et un petits sabliers apparurent dans sa paume, chacun représentant une année de vie supplémentaire. Telle était la faveur divine dont Flowsand disposait à présent. Le droit de la mettre en réserve était un privilège particulier, réservé aux seuls détenteurs d’un titre.
En les contemplant, Flowsand soupira et songea : *Richard est si stupide. Aurait-il vraiment été incapable de comprendre ce qu’on pouvait obtenir en échange de cette faveur ? Tss, impossible ! Mais…*
Sous cette rudesse se cachait un esprit délicat et tendre.
« Je suppose qu’il est temps de rembourser quelques dettes. » Flowsand leva nonchalamment la main. Les sabliers dans sa paume disparurent lentement, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’il n’en reste que la moitié. Elle utiliserait le reste de sa faveur divine pour améliorer ses pouvoirs.
Plus on faisait de sacrifices, plus on devenait puissant. Plus on devenait puissant, plus on pouvait offrir de sacrifices. Telles étaient les règles du Dragon Éternel. Sur le chemin de la réussite, une seule chose ne changeait jamais : le sacrifice.
Flowsand y réfléchit longuement, puis finit par agiter la main et libéra toute la faveur divine restante. Un bel adolescent apparut soudain de nulle part. Il s’agenouilla et dit d’une voix mélodieuse : « Vénérable prêtresse, merci de m’avoir accordé la chance de m’éveiller. Je vous rendrai cette faveur jusqu’à la fin de mes jours ! Je vous en prie, choisissez ma voie. »
Flowsand réfléchit longuement. La question était très difficile : il lui fallait choisir entre le combat et la divinité. Elle pouvait orienter le gardien céleste vers l’attaque ou la défense, même si l’idéal aurait été de maintenir l’équilibre. Elle pouvait aussi lui conférer des pouvoirs magiques, ce qui ne ferait que compliquer les choses. Chacun de ces choix ouvrait de nombreuses voies, toutes différentes. Chaque gardien de l’histoire de l’Église avait été un être à part.
Elle finit par décider de le pousser vers l’un des deux pôles. Qu’il s’agisse de puissance au combat ou de sacerdoce, un commandant doué comme Richard saurait mieux tirer parti d’une spécialisation extrême que d’un talent médiocre en tout.
Flowsand sentit quelque chose lui effleurer le cœur. « Tu suivras la voie du prêtre de bataille. »
Dans le vide, le fleuve du temps projeta des fils de force temporelle qui pénétrèrent dans le corps du gardien céleste. La force brute qui émanait de lui diminua légèrement, laissant place à une nuance de sainteté. Il se releva. « Vénérable prêtresse, le fleuve du temps m’a donné un nom. Je m’appelle Io. »
Flowsand avait encore un peu de faveur divine à sa disposition. Elle façonna donc un Collier de goutte d’eau et le passa autour de son cou. « Suis-moi, je vais te procurer l’équipement d’un prêtre de bataille », dit-elle à Io. Dans une guerre planaire, les prêtres passaient toujours en premier.
……
L’île 7-2 était devenue bien plus animée ces derniers temps, tandis que les émissaires de différentes familles se succédaient. Les emplacements réservés aux griffons étaient déjà pleins, chaque plateforme étant occupée par deux bêtes.
À son retour au château, Richard vit deux charpentiers de la maison royale affairés à tailler des fourreaux pour son épée et sa dague. L’épée elfique que Gaton lui avait offerte n’était pas enchantée et sa lame était trop longue, mais comme c’était le seul cadeau que cet homme lui eût jamais fait, Richard décida de l’emporter. Bien sûr, il se dit que c’était parce que cette épée était la meilleure arme pour manier les techniques secrètes du Palais de Lune d’Argent et que, en temps de guerre, le confort n’avait aucune importance.
Ce prétexte était un peu absurde. Le confort n’avait peut-être pas d’importance au combat, mais la maniabilité, si.
En voyant Richard revenir, le vieux majordome, qui discutait avec quelques personnes, se hâta soudain d’aller à sa rencontre. « Jeune Maître, ces gens ont été envoyés par la famille royale. Ils ont apporté les matériaux dont vous avez besoin. Vous pouvez les vérifier dès maintenant. » Recevez plus vite les dernières nouvelles sur NovelPing.
« Des matériaux ? » Richard, ravi, se dirigea aussitôt vers la table voisine pour tout examiner.
Sur la table se trouvait une grande boîte magique de la taille d’un bagage, divisée avec soin en plus d’une centaine de petits compartiments. Chacun était conçu pour conserver un type de matériau particulier. Plus de la moitié étaient remplis, et dix d’entre eux contenaient des ressources très rares, qu’on ne pouvait pas facilement acheter avec de l’or. Pour agrandir cette collection, il n’y avait qu’une solution : prendre le temps de rassembler ces matériaux.
À eux seuls, les objets contenus dans le bagage valaient plus d’un million de pièces d’or. Avec ces matériaux, Richard pourrait sans difficulté fabriquer des runes standard de grade 3. C’était là le plus précieux.
Un mage à proximité prit la parole. « Seigneur Richard, ces matériaux constituent une partie du paiement pour les runes que vous fabriquerez cette année. Le reste vous est versé en or, en plus de votre salaire annuel, pour un total de 1 500 000. Veuillez vérifier le tout et en accuser réception. »
Inutile de préciser que le mage ne lui remit pas réellement un million et demi de pièces d’or ; même un mage de Deepblue aurait été écrasé sous un tel poids. À la place, il lui tendit une boîte de la taille de sa paume, où quinze cristaux magiques étaient alignés avec soin. Chacun valait environ 100 000 pièces d’or. Telle était la véritable monnaie de l’élite.
Richard signa pour les matériaux et les cristaux, puis congédia les émissaires de la famille royale. Après un moment de réflexion, il tendit cinq cristaux au vieux majordome. « Voilà de quoi couvrir les dépenses de fonctionnement de l’île cette année. S’il en reste, utilisez le surplus pour augmenter le salaire des soldats fidèles à la famille. Et trouvez quelques jeunes prometteurs à former ; les émeutes internes ont tué beaucoup de nos jeunes guerriers. »
Quand il entra dans le bureau de Gaton, Fuschia l’attendait déjà. Elle lui tendit une liste de personnes qu’elle avait choisies pour l’accompagner à Faelor. Elles étaient toutes au moins de niveau 10, loyales et dotées du potentiel nécessaire pour progresser. Dix personnes figuraient sur la liste, avec vingt autres en réserve : des fantassins et des guerriers Archeron. Richard fut surpris de n’y trouver que deux Archeron libres.
« Les guerriers Archeron ne veulent pas aller à Faelor ? » demanda Richard.
Fuschia haussa les épaules. « Ils préfèrent mener une vie insouciante. Maintenant que la crise sur l’île est résolue, ils veulent explorer et se battre ailleurs. Et puis, même si certains ont le niveau requis, ils n’ont pas le potentiel. La place manque pour l’expédition ; les emmener serait du gâchis. »
Elle avait raison. Même avec deux améliorations, le transport d’un guerrier par le portail coûtait encore 20 000 pièces d’or. Une telle somme permettrait plutôt d’engager toute une troupe de soldats à Faelor… Richard se mit à marmonner pour lui-même ; c’était un problème auquel tout commandant engagé dans une guerre planaire devait faire face.
« Ah oui, il y a autre chose ! » lança Fuschia d’un ton exagéré. « Cher Jeune Maître Richard, n’avez-vous pas dit vouloir devenir l’allié de ma dame, au point de devenir son partenaire ? Vous êtes sur le point de partir pour un plan étranger, et nul ne sait quand vous reviendrez. Pour prouver votre sincérité, ne devriez-vous pas verser un acompte ? Par exemple, les deux ensembles de runes que vous avez présentés à la convention. Nous pouvons nous procurer les chevaliers et leurs montures nous-mêmes. »
Richard s’irrita.
Sa relation avec Alice était une affaire délicate qu’il lui fallait traiter avec prudence. Elle gravissait les échelons bien trop vite ; jusqu’ici, seule l’existence de Gaton l’avait freinée. Même ainsi, elle avait réussi à briller dans l’ombre de Gaton. Elle était bien plus importante que Goliath, ou même que Sauron. Avec ses talents, elle ne tarderait pas à pouvoir changer le cours d’une bataille. Elle n’était encore qu’une comtesse pour deux raisons : son jeune âge et l’importance que les Archeron accordaient à la gloire individuelle. Les Archeron les plus puissants s’isolaient du reste de la famille.