Chapitre 405
Révolte (2)
Tandis que les paroles d’Agamemnon faisaient changer d’expression à Nyris, Lina se tenait sur le côté, stupéfaite. Elle ignorait ce que Richard manigançait, mais son minutieux sens du détail l’étonnait toujours. Personne ne voulait d’un ennemi comme lui, pas même la Dragonmage.
Flowsand fut la seule à ne pas réagir. Dès que Richard avait commencé, la clerc s’était dirigée vers une tente et s’était plongée dans un profond sommeil. La téléportation planaire était épuisante ; elle devait bien récupérer.
Les autres ignoraient peut-être les intentions de Richard, mais elle, elle les connaissait. Il n’y avait rien d’extraordinaire : il se servait simplement de l’appel pour se faire une idée des capacités de chaque soldat. Il faisait souvent de même sur Faelor, ce qui lui permettait de savoir exactement comment employer ses hommes au combat. À une bataille qu’il pouvait gagner avec dix soldats, il n’en affectait tout au plus que onze.
Quand tout fut enfin terminé, tous ceux qui n’étaient pas Richard poussèrent un soupir de soulagement.
« Officiers, en avant ! » ordonna Richard. Une centaine d’officiers de différents grades s’avancèrent. Il rangea alors le registre et promena un regard froid sur ces soldats aguerris, dont les yeux avaient été emplis d’une sauvagerie indomptée lorsque la Dragonmage leur avait remis le commandement. Après un instant, il prit la parole : « Vous allez tous être réorganisés. Première compagnie, première escouade… »
Richard parlait vite, mais les officiers et les soldats, bien entraînés, se rassemblaient aussitôt à son appel pour former les nouvelles unités. À mesure que l’opération avançait, l’expression de nombreux soldats changea. Sa voix ne s’interrompit jamais et, depuis le début, il n’avait pas jeté un seul regard au registre. On aurait dit qu’il avait mémorisé tous leurs noms pendant l’appel, mais… comment était-ce possible ?
Pourtant, une fois la réorganisation achevée, tous furent stupéfaits de constater que Richard s’était bel et bien souvenu de chacun d’eux. Aucun soldat n’avait été oublié ! Il joignit les mains derrière le dos et lança : « Que chacun retienne son escouade. Je ne transmettrai mes ordres qu’aux capitaines de compagnie… Retenez bien vos numéros et obéissez sans faillir. Tout contrevenant sera décapité.
« Nous partirons à huit heures du matin et attaquerons à neuf heures. Reposez-vous tous ! »
Les deux mille trois cents soldats regagnèrent leurs tentes en bon ordre, ne laissant qu’une poignée d’hommes sur le terrain d’entraînement. C’étaient les capitaines choisis par Richard ; ils devaient mémoriser les noms de code de ses ordres avant d’avoir le droit de dormir.
Nyris et Agamemnon se tenaient toujours sur le côté du terrain. Le prince se tenait le menton : « Richard semble doué pour la guerre.
— Doué ? Avec des forces armées de plus de mille hommes comme les siennes, il pourrait vous anéantir trois fois de suite. » Agamemnon ne mâcha pas ses mots.
Nyris émit un son réticent. « On ne le saura qu’en se battant. Et puis, pourquoi devrais-je employer une armée comme lui ? Je n’ai qu’à foncer dans son centre de commandement et le tuer directement. Ce n’est qu’un mage de niveau douze.
Agamemnon fit semblant de n’avoir rien entendu. Le prince haussa les épaules, désemparé. « Bon, bon ! Je suis inférieur à Richard, d’accord ? Attends, quelque chose cloche… Richard retourne dans ses quartiers ? Les troupes ont toutes été organisées, pourquoi ne nous a-t-il pas inclus ? Il ne compte tout de même pas nous laisser de côté dans ses plans ? Nous sommes clairement parmi les meilleurs ici !
— Parmi les meilleurs pour se faire oublier, on dirait. » Le taciturne Agamemnon se fendit d’une rare plaisanterie.
Le joli petit visage de Nyris rougissait déjà. Estimant qu’il ne servait à rien de rester seul sur le terrain, il rentra dans sa tente, plein de ressentiment, et s’endormit aussitôt.
……
Richard resta éveillé dans la tente de commandement, étudiant sur la table à cartes le terrain de la Cité d’Émeraude.
La clé de cette bataille serait les trois tours magiques ennemies. C’étaient toutes des tours des plus rudimentaires, conçues avant tout pour affaiblir considérablement les sorts lancés dans leur périmètre. À elles trois, elles réduisaient la magie de Lina au point qu’elle ne représentait plus une grande menace. Elles pouvaient aussi lancer une attaque de mana comparable à un sort de sixième rang. Même les grands mages devaient s’en méfier.
À l’origine, ces trois tours avaient été bâties pour combattre les elfes des forêts. Comme les dégâts qu’elles pouvaient infliger à une cible unique importaient peu, elles avaient été conçues pour des offensives à longue portée et à effet de zone. La magie des elfes étant rudimentaire, leurs fonctions d’affaiblissement du mana étaient extrêmement élémentaires. Cependant, utilisées de concert, les tours formaient malgré tout un puissant dispositif défensif, surtout lorsqu’un saint coordonnait leurs tactiques. C’étaient elles qui avaient permis à l’armée rebelle de repousser deux attaques menées par Lina, malgré son infériorité numérique.
Les capacités d’une tour magique dépendaient entièrement des réserves de mana qui l’alimentaient. Des mécanismes permettaient d’y puiser le mana ambiant, mais cette capacité avait ses limites. L’un des meilleurs moyens de neutraliser une tour magique consistait à foncer droit dessus et à tuer les mages qui la contrôlaient. On pouvait aussi vider ses réserves de mana, la rendant ainsi inutile. Bien sûr, il était également possible d’attaquer la tour elle-même. Si ses défenses étaient détruites, ses formations magiques seraient endommagées et perdraient leur efficacité.
Dans leur situation actuelle, les tours ne représentaient pas une menace offensive. L’armée rebelle comptait sur elles pour affaiblir la magie de Lina, et chaque sort qu’elles neutralisaient puisait une grande quantité d’énergie dans leurs réserves. En observant leur emplacement sur la carte, Richard vit sans cesse de nouveaux plans lui venir à l’esprit. Il lui fallut un certain temps pour en retenir quelques-uns, qui s’en prendraient aux tours, au saint ainsi qu’aux simples soldats de l’armée ennemie.
……
Le lendemain, à huit heures du matin, deux mille trois cents soldats se mirent en formation avant de se mettre en marche vers la Cité d’Émeraude. Sans fonction ni ordre à suivre, Nyris et Agamemnon se contentèrent de marcher derrière eux.
Tous deux étaient couverts d’armure de la tête aux pieds, leur visage dissimulé sous un casque. Ces armures étaient manifestement faites sur mesure, et les faibles ondulations magiques qui s’en dégageaient indiquaient qu’elles n’étaient pas bon marché. En y regardant de plus près, on distinguait des lignes d’une grande finesse, preuve du prix élevé des matériaux. Malgré cela, elles ne portaient aucun motif décoratif ni autre signe d’opulence. Elles étaient d’un gris terne, si quelconque qu’elles en devenaient presque indignes d’être portées. Quelques fissures bien visibles apparaissaient aux jointures.
À première vue, tous deux ressemblaient à de pitoyables chevaliers qui n’avaient même pas les moyens de manger à leur faim.