Chapitre 403
À chérir (2)
Une nouvelle pensée germa lentement dans l’esprit de Richard : *L’ambition de cet homme ne peut pas être si modeste.* Peut-être que Gaton ne voulait vraiment rien voir quand il s’asseyait ici.
Il ferma donc les yeux et s’abandonna à son environnement, sentant le vent violent lui fouetter le visage. Il commença peu à peu à percevoir quelque chose, sans parvenir à mettre le doigt dessus. Il prit néanmoins son mal en patience et retrouva le calme. Sa solide maîtrise de la méditation lui fut enfin utile et l’apaisa peu à peu.
Pourtant, ce n’était pas tout à fait de la méditation. Il se contentait de rester assis, calme, en faisant le vide dans sa tête et son cœur.
Quand le cœur était vidé, on pouvait enfin y mettre quelque chose de nouveau. La quantité qu’on pouvait y accueillir dépendait de sa taille. Richard avait l’impression de ne pas pouvoir y mettre grand-chose : deux images de l’avenir suffisaient presque à le remplir.
Mais cet homme-là ? Il semblait pouvoir contenir le monde entier en lui… Ou peut-être une seule silhouette.
Richard finit par rouvrir les yeux, après ce qui lui sembla une éternité. Il expira un souffle d’air vicié, puis se leva en soupirant. Le soir suivant était déjà arrivé.
Appuyé au rebord de la fenêtre, il contempla les lumières de la ville en contrebas. La lune verte était suspendue haut dans le ciel ; sa faible lueur dansait parmi les étoiles et composait un tableau sans fin. Pourtant, derrière cette façade glorieuse se dissimulait tout un monde de complots, de luxe et de désirs plus sombres que la nuit. Sous ce beau ciel s’étendait une cité du péché.
Il avait d’abord été plongé dans ces ténèbres, luttant de toutes ses forces dans l’espoir d’un jour se hisser au sommet de ce chaos. Et pourtant, il avait été détrompé encore et encore. Le terme de son voyage était si lointain. Cet homme, en revanche, se tenait déjà au sommet de ce bourbier.
Richard savait que son voyage ne faisait que commencer. Tant qu’il continuerait d’avancer sans relâche, il finirait bien par y parvenir un jour.
……
Le majordome se tenait près de l’escalier, manifestement en train de l’attendre depuis un bon moment.
Le vieil homme ne s’était pas encore complètement remis de ses blessures. Les sorts divins pouvaient certes soigner ses plaies, mais ses muscles et ses os auraient besoin de temps pour guérir. Il avait encore beaucoup de mal à se déplacer. Pourtant, malgré la douleur, il avait insisté pour sortir de son lit afin de reprendre ses fonctions dès le retour de Richard. Au moins, il gardait le dos aussi droit qu’un piquet.
« Jeune maître, deux visiteurs vous attendent dans le salon. Le quatrième prince Nyris et Agamemnon Ironblood.
— Nyris et Agamemnon ? C’est étrange… Bon, conduisez-moi à eux. »
Nyris se leva dès que Richard entra dans le salon et s’exclama en riant : « Votre salon est d’un primitif ! Les Archeron n’ont-ils pas neuf… Non, attendez, dix plans privés, maintenant ? Vous êtes vraiment pingres, vous ne pouvez même pas vous donner la peine de décorer cet endroit minable.
Richard en resta plutôt coi. Il savait que le luxe faisait partie de l’étiquette royale, mais Gaton n’avait jamais accordé beaucoup d’importance à ce genre de choses.
— Nous ne sommes pas venus pour ça, coupa Agamemnon.
Nyris dut céder. « C’est vrai. Richard, j’ai appris qu’une rébellion avait éclaté dans ton Plan forestier et qu’il était évident que la Mage dragon ne pouvait pas s’en charger seule. Ou plutôt, qu’elle ne voulait pas s’en charger elle-même ? Bref, tu vas forcément aller l’aider, et c’est pour ça que je suis venu. Nous voulons combattre à tes côtés.
— Dans le Plan forestier ? » Richard eut l’air perplexe. Cette affaire ne concernait ni l’un ni l’autre, et il ne comprenait pas pourquoi ils s’y intéressaient. Étaient-ils des maniaques de la guerre ?
« Eh bien… c’est une affaire de famille, répondit-il finalement avec tact. » Il ne craignait pas vraiment qu’ils s’intéressent au plan : après tout, la famille royale et le Grand-Duc Sang-de-Fer possédaient bien plus de richesses que les Archeron. Leur problème n’était pas de trouver des plans, mais de trouver des gens pour les développer. Toutefois, inviter des membres d’autres familles à prendre part à une guerre privée, ou même simplement les laisser y participer, avait aussi une grande portée.
« Ne t’en fais pas, dis-toi simplement que tu m’aides, d’accord ? Je t’en devrai une après ça ! Hé, tu doutes de mes capacités ? Je suis peut-être plus beau que toi, mais j’ai aussi le poing solide ! » La voix de Nyris montait, comme s’il commençait à s’énerver.
Richard était si abasourdi par cette réaction excessive qu’il peinait à comprendre la façon de penser de ce prince. « Bon, bon ! Nous partirons demain à six heures du matin. Le portail est juste ici.
— Compris, nous serons à l’heure ! » Nyris, d’une humeur étonnamment joyeuse, entraîna Agamemnon vers la sortie.
Richard secoua la tête. Tous deux prenaient cela pour un jeu. Même s’ils étaient l’un et l’autre des combattants exceptionnels, capables de rivaliser avec des saints en armure complète, une guerre n’avait rien d’un duel. Les guerriers hors du commun étaient utiles, mais ne faisaient pas tout.
Au début de la nuit, il se rendit au centre de commandement de Gaton et remit la table magique sur la carte du Plan forestier. Le menton posé dans la main, il réfléchit encore et encore à ses plans de bataille. Bien sûr, les scénarios qu’il envisageait impliquaient surtout les troupes de Lina, Flowsand et lui-même ; il ne tenait aucun compte de Nyris ni d’Agamemnon. Ce n’était pas tant qu’il doutait de leurs capacités : il avait simplement l’habitude de s’en remettre à des gens qu’il pouvait entièrement contrôler.
Il était si absorbé qu’il ne remarqua pas l’ombre de Lina passer près de lui. La Mage dragon se dirigeait vers sa chambre — chacun des chevaliers de Gaton avait une suite personnelle à cet étage —, mais elle fit aussitôt demi-tour et fixa Richard.
Le centre de commandement était plongé dans la pénombre ; la lumière magique descendait du plafond et se reflétait sur la carte. Richard se tenait juste entre les deux, plongé dans ses pensées. Les ombres sculptaient parfaitement les traits de son visage et révélaient, sous ses airs juvéniles, une volonté de pierre. Cela lui conférait un charme supplémentaire.
L’espace d’un instant, elle crut voir Gaton lui-même se tenir là.
Gaton réfléchissait toujours à chaque détail avant une guerre. Cette brute épaisse avait aussi un côté méticuleux : chaque miracle façonné par ses mains était le fruit d’une préparation sans fin.
Elle ne pensait pas que la participation de Richard aux événements du Plan forestier changerait grand-chose ; son seul objectif était de mettre ce joli garçon dans une situation délicate. Le plan de secours était déjà en place : dès que Richard échouerait, elle abandonnerait les troupes et s’attaquerait elle-même à l’armée rebelle, jusqu’à l’extermination de ses membres. Après tout, elle pouvait grièvement blesser le saint ennemi d’un seul coup ; la protection des tours magiques ne ferait que prolonger son supplice. This chapter was copied from novеlping.com without permission.
Une telle victoire retarderait considérablement leur développement du plan. Elle devrait aussi prendre le temps de récupérer. Malgré tout, dans la situation actuelle, protéger le plan importait bien davantage que le développer.
Sa demande d’aide n’était qu’un prétexte pour le voir confronté à l’adversité. Le garçon était encore jeune et avait un avenir prometteur ; le temps jouait sans aucun doute en sa faveur. Il était déjà exceptionnel, même comparé aux autres de son âge.
Pourtant, en le regardant à cet instant, une étrange idée lui traversa l’esprit. Richard pouvait-il vraiment gagner cette guerre ? Était-il, lui aussi, un homme capable de miracles ?
Qui sait ? Des miracles n’avaient-ils pas déjà vu le jour grâce à lui ? Tout le monde savait qu’il avait le don de devenir maître des runes, mais deux ensembles runiques dès sa première conférence ? Cela suffisait à placer sa réputation au même niveau que celle du maître des runes Lugatti !
Peut-être, juste peut-être… Il pourrait bien gagner.
Le temps passa à toute vitesse tandis que Lina se perdait dans ses prédictions. En un clin d’œil, l’heure du départ arriva. La Mage dragon ouvrit un petit portail dans les chambres du château et rassembla Richard, Flowsand, Nyris et Agamemnon.
Les amis de Richard semblaient s’être convenablement préparés. Tous deux portaient des ensembles d’armure légendaires, et leurs armes étaient encore plus puissantes. Agamemnon avait une boîte spatiale contenant Dieu savait quelles provisions, tandis que Nyris avait emporté un bracelet et deux bagues.
Leur équipement était si extravagant que Richard lui-même en resta stupéfait. « Combien de temps comptez-vous rester là-bas ?
— Il ne nous faudra pas au moins un mois ou deux pour mater la rébellion ? » Nyris tapa sur l’épaule de Richard en riant à gorge déployée. « Ne t’en fais pas pour moi ! J’ai prévu assez de provisions pour nous quatre pendant trois mois !
Richard resta complètement sans voix. Au lieu de répondre, il sauta tête la première dans le portail.
La première chose qu’il vit de l’autre côté fut une forêt à perte de vue. Plan forestier : un nom tout à fait approprié. Les arbres semblaient interminables, leur épaisse canopée recouvrant le ciel tandis qu’ils insufflaient à l’air ambiant une fraîcheur incomparable.
Richard inspira l’air humide, et son cœur se mit aussitôt à battre à tout rompre. Il s’effondra sur le sol dans un fracas, le corps raide et immobile.
Une flèche acérée siffla dans l’air au-dessus de lui et se planta dans le tronc d’un grand arbre. Son empennage vibrait encore sous la violence de l’impact.
Il bondit aussitôt sur ses pieds et lança deux sorts de boule de feu pour acculer l’assaillant. Un brouillard acide recouvrit alors la zone d’où la flèche était venue.