Chapitre 387
Arrêté
Du sang frais jaillit du corps décapité de Charles comme d’une fontaine, éclaboussant le visage de tous ceux qui se trouvaient à proximité.
La lueur ambrée s’éteignit sur le poignard tandis que Richard le rengainait. Puis il se dirigea à grandes enjambées vers le château, traversant la foule médusée.
Il fallut un moment à tous pour sortir de leur stupeur et remarquer les deux bras gisant à terre. Deux cris déchirants retentirent lorsque ceux qui avaient porté la main à leurs armes comprirent que Richard leur avait tranché les bras.
Les deux paladins échangèrent un regard, puis suivirent Richard jusqu’au château.
Le chaos et les hurlements à glacer le sang qui s’élevaient de la zone du portail alarmèrent toute l’île. Des groupes de soldats brandirent leurs épées et foncèrent vers la porte. Quelques silhouettes agiles dépassèrent même les soldats et les chevaliers ordinaires pour apparaître devant Richard en un clin d’œil. En un rien de temps, des centaines de guerriers se dressèrent face à lui, leurs épées pointées dans sa direction !
Vu du ciel, le spectacle aurait montré trois minuscules points dans l’espace dégagé autour du portail, confrontés à une masse noire d’ennemis qui les encerclait en arc de cercle. Deux forces qui n’avaient rien de comparable se faisaient face.
Doute, peur, ressentiment, malveillance et hésitation. Richard lisait les expressions de tous, qu’ils lui fussent familiers ou qu’il ne les eût jamais vus. Les murmures s’amplifiaient.
« C’est Richard !
— Le jeune maître est de retour, qu’est-ce qu’on fait ?
Malgré les centaines de regards braqués sur lui, Richard resta calme. Il ne dégaina même pas son épée. Son regard glacial balaya les ennemis devant lui tandis qu’une voix froide et posée résonnait dans les environs : « Voulez-vous que j’extermine vos familles jusqu’au dernier ? »
Cette brève phrase fut comme un bloc de glace jeté dans une friteuse : la foule explosa en un tumulte de voix. Le chaos des derniers jours, les pillages qui avaient si bien réussi, ainsi que les manœuvres de quelques personnages retors et de familles riches leur avaient fait oublier jusqu’à leur identité et leur statut. Ces journées paisibles, quoique quelque peu agitées, en avaient amené plus d’un à se croire véritable propriétaire de l’île et de ses richesses !
Ce ne fut qu’en voyant Richard devant eux qu’ils songèrent aux conséquences.
Les Archeron n’avaient jamais fait preuve d’indulgence envers les traîtres. À vrai dire, toutes les familles nobles de Norland avaient dans leurs annales des épisodes sanglants où elles avaient réprimé des branches rebelles. L’extermination de familles entières était inévitable ; seule la durée et la cruauté du processus dépendaient de la volonté de ceux qui le menaient.
« Cet homme se fait passer pour le jeune maître Richard ! » cria soudain quelqu’un dans la foule. « T-Tuez-le ! » Si sa voix n’avait pas été si rauque, si ses mots ne s’étaient pas étranglés à la fin, il aurait peut-être été un peu plus convaincant.
Sans attendre le tumulte imminent, une grande femme apparut soudain devant Richard. « Taisez-vous ! » lança-t-elle avec fureur, d’une voix retentissante, claire comme le rugissement d’un dragon ou le cri d’un phénix. Presque tous en eurent la tête bourdonnante et l’esprit aussitôt vide.
Après avoir crié, la femme fit deux pas vers Richard et s’agenouilla devant lui. « Je suis Fuschia, la bras droit de la comtesse Alice. C’est un honneur pour moi de vous rencontrer, jeune maître Richard. »
Le comportement de Fuschia surprit légèrement Richard. C’était une marque de déférence extrêmement formelle ; même si elle souhaitait lui témoigner sa bonne volonté, elle restait au service d’Alice et n’avait pas à se comporter avec lui comme une subordonnée.
À l’autre bout, le visage du baron Sua s’assombrit nettement, ses traits semblant enveloppés par la brume cendrée du ciel de la baie de Floe. Le représentant du comte Goliath demeura indifférent comme à son habitude, se contentant d’observer et de consigner l’incident, sans la moindre intention d’intervenir.
La foule commença peu à peu à s’agiter. D’innombrables regards se tournèrent vers ces trois représentants. Leurs réactions avaient été si différentes que tous étaient sur des charbons ardents.
Richard fronça les sourcils, s’avança et aida Fuschia à se relever. « Vous ne devriez pas me saluer ainsi, si ? »
« Ma dame m’a ordonné de me mettre à votre service à votre retour. Je suivrai vos instructions jusqu’à ce qu’elle en décide autrement. »
« Alice… » marmonna Richard, incapable de deviner les intentions de la déesse de la guerre de sa génération.
Fuschia était une alliée inattendue, et redoutable, qui plus est. Un rapide sort de détection révéla qu’elle était au niveau 19 et portait six runes de la tête aux pieds. Même si la moitié d’entre elles n’étaient que de qualité élémentaire, sa puissance demeurait stupéfiante.
Richard n’aurait toutefois pas défié des centaines de membres des branches familiales par simple intrépidité. Il gardait quelques atouts dans sa manche, parmi lesquels la présence des deux paladins derrière lui.
Le baron Sua prit la parole d’un ton désinvolte. « Jeune maître Richard, vous avez tué plusieurs personnes dès votre retour, et voilà que vous vous apprêtez à exterminer des centaines d’Archeron. Impressionnant ! »
Le regard de Richard se posa enfin sur lui. « Qui diable es-tu ? » demanda-t-il froidement.
Le visage de Sua changea aussitôt. Derrière lui, ses gardes s’indignèrent de l’impolitesse de Richard ; quelques-uns portaient déjà la main à leur épée.
Le regard de Richard tomba aussitôt sur les mains posées sur les pommeaux, et se glaça. Sua sentit soudain un frisson lui parcourir l’échine et leva promptement la main pour empêcher ses subordonnés d’aller plus loin.
Richard plissa les yeux et lâcha d’un ton neutre : « Vous tombez à pic. Si l’un de vous avait osé dégainer, je l’aurais découpé en morceaux pour le donner aux vouivres. »
Le baron Sua se figea, puis répondit froidement : « Richard, vous allez beaucoup trop loin ! Cet endroit est… »
« L’île du marquis Gaton », l’interrompit Richard.
Le visage de Sua changea de nouveau. Il renifla avec mépris et rectifia : « C’est l’île des Archeron ! »
Richard haussa à son tour la voix. « Cette île appartient au marquis Gaton Archeron. L’île, et tout ce qu’elle contient, n’a rien à voir avec quiconque ne partage pas son sang. »
Cette déclaration déclencha aussitôt de vives protestations.
Richard eut un rire froid. « Si l’un de vous n’est pas d’accord, vous pouvez porter l’affaire devant la famille royale ou l’Église. Allez-y, tout de suite ! »
Le tumulte se tut instantanément.
Saisir la famille royale ou l’Église du Dragon éternel ? Personne de sensé ne ferait une chose pareille. Hélas, les agissements de ces branches familiales ne pouvaient être révélés au grand jour. Sans la discrétion de leurs puissants protecteurs, qui avaient pris soin d’étouffer l’affaire, le scandale aurait éclaté depuis longtemps.
« On ne peut pas le laisser prendre ce qui nous appartient ! » cria quelqu’un dans la foule. À la pensée de l’immense fortune qu’ils détenaient déjà et de celle qui leur restait à acquérir, la foule s’enflamma. Les mains crispées sur leurs épées, ses membres se rapprochèrent. Il ne manquait plus qu’une étincelle pour que tout dégénère !