Chapitre 382
Émeute
Des centaines de membres des branches cadettes s’étaient rassemblés, déterminés à pénétrer dans l’entrepôt du château. Le vieux intendant accourut pour leur barrer la route devant la grille, réprimandant avec indignation ceux qui voulaient semer le trouble. Pourtant, derrière son visage sévère se cachait une inquiétude sans bornes.
Une seule chose le préoccupait : le rapport de force était bien trop déséquilibré !
Face aux centaines d’agitateurs ne se tenaient que vingt gardes personnels de Gaton. Beaucoup avaient eux aussi été recrutés dans les branches cadettes ; si le vieil intendant ne les avait pas emmenés, c’était uniquement pour étendre son influence. Comme ils étaient apparentés à leurs adversaires, nul ne pouvait prévoir leur conduite.
« Qu’essayez-vous de faire ? Cet entrepôt personnel appartient à lord Gaton. Quiconque ose y pénétrer se rend coupable de rébellion ! » Sa voix restait ferme, mais ses paroles avaient déjà perdu tout leur effet.
« Une rébellion ? » Erwin s’avança, brandit bien haut la liste des offrandes et cria : « Vous n’êtes qu’un serviteur, et ceux qui se tiennent devant vous sont des Archeron ! De quel droit prétendez-vous nous donner des ordres ? Et puis, le véritable rebelle, c’est vous ! Voici la liste des offrandes, qui appartiennent à la famille Archeron. Si vous n’avez rien à vous reprocher, pourquoi refuser de nous laisser vérifier ? Tant de gens nous observent : qui oserait toucher à quoi que ce soit dans l’entrepôt ? »
Erwin inspira, puis sa voix monta d’une octave : « Je pense qu’il reste moins de la moitié des offrandes dans l’entrepôt ! Le reste a été converti en or, qui remplit les poches de ce vieux salaud ! Lord Gaton lui faisait tellement confiance… Maintenant qu’il n’est plus là, allons-nous laisser cet homme voler les biens les plus précieux de notre seigneur ? Vous êtes bien d’accord avec moi, non ? »
Quelques centaines de personnes poussèrent des cris tumultueux, leur élan irrésistible !
Le vieux majordome ne s’était pas attendu à ce que ces gens se montrent si grossiers, ni à ce que la situation lui échappe à ce point. Plus inquiétant encore, les Archeron libres, accourus de leur propre initiative pour protéger l’île, n’étaient toujours pas apparus. Ils étaient peu nombreux, mais c’étaient des hommes de valeur. Ils auraient suffi à terrifier les petits singes qui lui faisaient face.
Pourtant, au moment où on avait eu le plus besoin d’eux, aucun n’était venu.
Le vieil intendant sentit le désespoir l’envahir. Peut-être que seuls les trois grands chefs de la famille Archeron pouvaient encore commander ces soldats libres… Mais la présence d’un seul d’entre eux aurait suffi à tout changer.
Le vieil intendant ne répondit pas à « l’interrogatoire » d’Erwin. Il se contenta d’un sourire amer et déclara lentement : « N’oubliez pas les méthodes de lord Gaton, ni le nombre de vies qu’il a fauchées. Les miracles que mon seigneur peut accomplir… »
Badaboum ! Erwin se rua soudain en avant et frappa sans pitié le visage de l’intendant. Son poing d’acier fit gicler le sang de toutes parts et projeta le vieil homme contre les portes de l’entrepôt, dans un grognement sourd. Il avait le nez complètement brisé, et l’un de ses yeux enfla si vite qu’il ne put bientôt plus l’ouvrir.
Fchiiing ! Pris au dépourvu, les gardes de Gaton dégainèrent rapidement leurs armes. Mais, au moment de s’en servir, ils hésitèrent. Après tout, les gens en face d’eux étaient bel et bien des membres de la famille Archeron.
« Nous ne faisons que protéger les richesses de lord Gaton, les véritables richesses des Archeron ! Tous les vrais Archeron, battez-vous à nos côtés ! » cria de nouveau Erwin en levant le bras. Des centaines de membres des branches cadettes s’élancèrent, bousculant les gardes de Gaton pour pénétrer dans l’entrepôt. Les gardes furent repoussés dans tous les sens, sans savoir que faire. Sans ordre du vieil intendant, ils ne pouvaient tout simplement pas attaquer des membres de leur famille.
L’intendant lui-même était incapable de donner des ordres. Le visage sombre, Erwin lui asséna un coup de pied dans les côtes. À chaque coup, de grandes quantités de sang jaillissaient de la bouche et du nez du majordome, qui n’avait aucune chance de parler. Le chevalier le frappait avec une violence inouïe, sans même chercher à entrer dans l’entrepôt ; il le rouait de coups comme s’il était devenu fou. Ce ne fut qu’alors que l’un des gardes comprit que quelque chose clochait et se précipita vers eux, l’épée brandie, assoiffé de sang. Erwin finit par s’arrêter. Il lança toutefois au garde un regard glacial, empli d’une haine sans limites.
Le garde aida le vieil homme à se relever, sans se laisser intimider ; son regard se chargeait d’une soif de sang toujours plus vive tandis qu’il fixait Erwin. Vétéran, il avait des dizaines de vies à son actif et ne se laisserait pas effrayer par un simple chevalier en formation. Mais il savait que la situation leur échappait ; leur priorité était de mettre le vieil intendant à l’abri.
Les gardes escortèrent l’intendant au loin, laissant aux branches cadettes ce qu’elles étaient venues chercher. Pourtant, les choses ne se passèrent pas comme prévu. Ils trouvèrent bien de nombreuses offrandes, mais pas le moindre tas d’or. À part les offrandes, les armes et l’équipement, l’entrepôt ne contenait rien. Ils n’arrivaient pas à croire que Gaton, qui partait régulièrement en guerre sur d’autres plans et en revenait toujours victorieux, l’homme qui avait conquis l’une des îles de Faust et possédait quatre plans, fût en réalité si pauvre !
Ils parvinrent vite à la même conclusion : Gaton devait avoir un entrepôt secret, où ses richesses s’amoncelaient comme des montagnes ! Ils avaient verdi d’envie et voulaient tout piller, mais leurs efforts semblaient vains !
« Aux étages supérieurs ! » cria encore Erwin, sa voix hystérique couvrant tout le vacarme. « L’accès aux étages supérieurs du château est interdit ! Tous les trésors de Gaton doivent y être cachés ; ils appartiennent à nous tous, les Archeron ! »
« Aux étages supérieurs ! »
« Reprenons ce qui est à nous ! »
Les cris se succédèrent à vive allure, et la sauvagerie du sang Archeron éclata au grand jour. La plupart des brigands déferlèrent comme un fleuve vers les étages supérieurs, tandis que quelques-uns, plus avisés, quittèrent le château pour mettre à l’abri les offrandes déjà pillées. La majorité de ceux qui n’avaient rien obtenu se précipitèrent, les yeux injectés de sang.
« Qu’est-ce que vous croyez faire ? C’est une rébellion ? » Une voix claire, pleine de reproches, intimida aussitôt tout le monde.
Devant l’escalier qui menait aux étages supérieurs se dressait une silhouette grande et gracieuse. C’était Demi, une jeune femme semblable à une flamme ardente, belle comme le feu. Son regard flamboyait, et le bâton qu’elle tenait à la main brillait, prêt à lancer un sort à tout instant. Derrière elle se tenaient Wennington et Venica. Tous trois barraient la route aux centaines de singes enragés. Ceux-ci auraient pu les mettre en pièces en un instant, mais ils ne montraient aucun signe de vouloir céder, pas plus qu’ils n’avaient peur. Au fond de chaque regard bouillonnait une lave brûlante !
« Une rébellion ? Bien sûr que non ! Nous voulons seulement reprendre ce qui nous appartient ! » lança une voix. C’était encore Erwin.
« Ces étages sont réservés à mon père, le marquis Gaton. Quiconque ose franchir cette limite sera tué sans hésitation ! » cracha Demi, d’un ton meurtrier.
Erwin s’avança, le visage sombre. Il se dirigea rapidement vers les trois, tout en criant : « Tout ce qui se trouve ici appartient à la famille Archeron ! »
« Qui es-tu, toi ? Un simple fantassin, et tu prétends être un Archeron ? » Demi fixa Erwin d’un regard glacial, la voix pleine de mépris. Soudain, elle s’écria : « Les vrais Archeron se servent de leurs épées et de leurs cicatrices. Ils prouvent leur valeur sur de véritables champs de bataille, en faisant couler le sang de leurs ennemis ! »
Ces paroles figèrent nombre de ceux qui s’étaient précipités jusque-là ; ils hésitèrent. La source de ce chapitre est novelping . com.
Mais Erwin fit soudain un pas en avant et asséna un violent coup de poing dans le ventre de Demi !
La jeune femme ne s’était pas attendue à ce qu’il l’attaque vraiment. Le coup fut si puissant que ses entrailles se tordirent. En tant que maîtresse des malédictions, elle n’avait pas vraiment un physique robuste. Comment aurait-elle pu résister au coup de toutes ses forces d’un guerrier ?
Du sang écarlate coula au coin de ses lèvres, et elle s’effondra au sol malgré elle. Soudain, elle aperçut du coin de l’œil l’éclat froid d’un poignard ! Une douleur intense la tenaillait et son esprit tournait au ralenti. Son instinct de combattante la mettait en garde contre le danger, mais elle n’arrivait toujours pas à y croire.
Un poignard ? Pourquoi un poignard ? Ces gens comptaient-ils la tuer, tuer le sang de Gaton sur sa propre île ? Quelque chose d’aussi absurde était-il vraiment sur le point de se produire ?
L’esprit d’Erwin était rempli de pensées brutales et de désir. Les seins généreux de Demi menaçaient de jaillir de son décolleté ; la silhouette magnifique de la jeune femme faisait affluer son sang vers le bas. Il ne désirait qu’une chose : lui arracher ses vêtements sur-le-champ. Autrefois, il n’aurait pas même pu la toucher du bout du doigt !
Pourtant, il repoussa ces pensées tentatrices et tira le poignard de sa manche. Il savait parfaitement à quel point les offrandes de l’entrepôt avaient de la valeur ; voler celles de Gaton ne revenait-il pas au même que tuer ses enfants ? Autant tout éliminer d’un seul coup ! De plus, un seul coup de lame suffirait à lier tout le monde ici par le même crime !
« Les enfants Archeron ne sont pas les seuls à avoir de l’ambition ! » hurla une voix au fond du cœur d’Erwin. Son regard devint glacial, son corps se tendit, plein d’une force fulgurante. Wennington et Venica n’avaient jamais combattu sur un véritable champ de bataille ; leurs réflexes étaient donc trop lents. Ils n’avaient toujours pas compris pourquoi Demi s’était effondrée.
C’était une occasion ! Une occasion qui disparaîtrait en une seconde ! Le feu embrasa la poitrine d’Erwin tandis qu’il s’apprêtait à frapper de toutes ses forces.
Mais une main surgit soudain sur le côté et tira Demi, qui allait s’effondrer, hors de sa portée. Elle était longue et belle, ornée d’un gantelet et d’une brassière de même facture. Des flammes dessinaient nettement les contours d’un blason : celui de la comtesse Alice.
Erwin leva les yeux, stupéfait, mais ne vit qu’une autre main qui fonçait vers son visage.
Clac ! Une gifle d’une netteté incomparable retentit !
Erwin fut pris de vertige et sa vision se brouilla. Un bourdonnement lui emplit les oreilles, tandis qu’une de ses joues enflait à vue d’œil. Il parvint pourtant à distinguer la personne devant lui et se rappela son nom et son identité. Un « Espèce de garce ! » s’étrangla dans sa gorge et se transforma en un « TOI ! » furieux et terrifié.