Chapitre 380
Sacrifice
Le duc Bevry trembla légèrement tandis que son regard perçant se posait sur Perrin. Il vit dans le corps de son fils une vitalité qui ne s’y était pas manifestée depuis longtemps : une faible puissance temporelle balayait le garçon décharné, dissipant son aura de vieillesse et de décrépitude.
Le duc poussa un profond soupir. « Comme prévu. » Cette période sans vieillissement ne durerait qu’un an tout au plus, mais c’était un espoir !
La cérémonie lui avait aussi permis de voir bien d’autres choses. Le Dragon de l’Éternité et de la Lumière était une entité réelle, dotée d’un pouvoir suprême ; une cérémonie présidée par un simple prêtre pouvait réprimer une malédiction lancée par un dieu de Faelor. Il comprit également qu’il s’agissait d’une toute nouvelle forme de culte : le Dragon Éternel avait de nombreuses exigences, mais se montrait incroyablement généreux en retour.
De plus, il existait plusieurs sortes de bénédictions. Si les dons du Dragon Éternel ne se limitaient pas à la Rosée de vie, alors ce dieu possédait un pouvoir insondable. Richard et Flowsand avaient peut-être raison : il était peut-être réellement un dieu qui dominait tous les plans.
À la fin de la cérémonie, Perrin, qui avait épuisé ses forces en absorbant la grâce divine, sombra dans un profond sommeil. Kellac regarda Flowsand avec un certain doute. Déjà prêtre du Dragon Éternel, il possédait quelques connaissances fondamentales sur les cérémonies sacrificielles. Il avait naturellement remarqué que Flowsand avait absorbé la majeure partie de la grâce divine, tandis qu’une infime portion s’était condensée en Rosée de vie pour Perrin. Comme il savait aussi évaluer la grâce divine de façon rudimentaire, il avait trouvé que les os, dans l’ensemble, en avaient fourni bien peu. Comme si une cérémonie avait déjà été accomplie avec eux.
Ne me dites pas qu’elle arrive à remplir ses propres poches même pendant les rituels ? Cette pensée irrévérencieuse venait à peine de lui traverser l’esprit que Kellac la chassa aussitôt. Les prêtres ne pouvaient rien cacher à leurs dieux, et le Dragon Éternel était sans aucun doute équitable. Si Perrin avait reçu une Rosée de vie, c’était forcément selon Sa volonté.
Une fois la cérémonie terminée, le duc retrouva Flowsand et Richard dans une pièce secrète afin de discuter de la prochaine étape de leur coopération.
« La Rosée de vie n’agit que pendant un an, dit Bevry sans détour. Que se passera-t-il ensuite ?
— On peut obtenir la bénédiction plusieurs fois. Il suffit d’offrir autre chose avant la fin de l’année. En augmentant la valeur du sacrifice, on peut renforcer la grâce divine. La Vague de vie, par exemple, accorde de trois à dix années supplémentaires. »
Les paroles de Flowsand réjouirent le duc, mais il n’allait pas négliger les détails essentiels. Bevry prit un air soucieux et hésita : « Les offrandes… J’ai déjà sacrifié beaucoup pour rivaliser dans l’acquisition de ces os de dragon. J’ai peur qu’il soit très difficile de trouver quelque chose de comparable en un an.
— Ce n’était que le premier sacrifice de Faelor, le rassura Flowsand. Une partie de la grâce a été perdue lors de la création de l’autel, qui facilitera les échanges avec le Dragon Éternel. Les effets du prochain rituel seront bien meilleurs.
— Mais… » Le duc Direwolf esquissa tout de même un sourire amer. Faelor avait aussi des dragons, mais ils étaient comparables à ceux de Norland et des autres plans. Même le plus faible des adultes n’était pas un adversaire qu’un guerrier de niveau 18 pouvait vaincre seul. Si ceux de Norland en étaient capables, c’était uniquement grâce à leurs runes.
Bevry était certes le gardien de son pays, mais, comparé aux saints de Norland, son seul avantage résidait dans son expérience. Ses capacités au combat étaient tout au plus moyennes. Le faible développement de la magie avait également nui à l’équipement de Faelor. À grade égal, l’équipement de Norland possédait généralement au moins un effet supplémentaire par rapport à celui de Faelor.
« Les offrandes ne doivent pas forcément avoir de lien avec les dragons, Votre Grâce, lui rappela Flowsand avec un sourire. Tout ce qui est lié à la puissance — démons, diables, bêtes astrales ou béhémoths antiques — fera une bonne offrande. Certains objets mystérieux, comme les météorites venues d’autres plans, seront également acceptés. Quant à la dernière catégorie d’offrandes, c’est la plus difficile à obtenir, mais aussi le meilleur moyen d’éveiller Son intérêt… la divinité !
— La divinité ! » s’exclama le duc, stupéfait.
« Plus précisément, tout ce qui touche à la divinité. Par exemple, les êtres qui ont du sang divin dans les veines ou les idoles d’esprits vénérés depuis de nombreuses années. »
Le duc bondit sur ses pieds, une aura meurtrière émanant de lui tandis que ses deux mains se refermaient en poings. Il lança un regard glacial à Flowsand. La famille Direwolf avait toujours vénéré ses ancêtres ; en offrir un était donc tout à fait inacceptable.
Flowsand resta paisiblement assise et regarda Bevry sans la moindre trace de peur. Le duc inspira profondément et réfréna peu à peu son aura avant de parler : « Nous, dans la famille Direwolf, vénérons nos ancêtres depuis des générations.
— Je le sais, Votre Grâce. Mais vénérez-vous aussi les ancêtres des autres familles ?
Ces paroles ébranlèrent Bevry et le plongèrent dans une profonde réflexion. Il savait très bien qu’elles venaient peut-être d’ouvrir une porte sur l’abîme, mais il n’avait pas d’autre choix que de s’y engager.
De son côté, Flowsand n’attendit pas sa réponse. « Il me reste une dernière chose à vous rappeler. Vous ou Perrin pourrez accomplir vous-mêmes le prochain rituel et choisir vos bénédictions. Mais gardez à l’esprit que les dons du Dragon Éternel sont toujours accordés dans une certaine mesure : personne ne peut garantir ce que vous recevrez exactement.
L’imprévisibilité des bénédictions était en effet une caractéristique propre au Dragon Éternel. Même Richard n’y voyait rien d’anormal, et Bevry, qui étudiait depuis quelque temps les enseignements du Dragon Éternel, le savait lui aussi.
Richard ignorait même que Flowsand pouvait restreindre considérablement l’éventail des bénédictions, à condition d’en payer le prix. Elle ne comptait pas le faire : tout don du Dragon Éternel avait une valeur inestimable et ne pouvait être rendu une fois accordé. Elle voulait absolument que davantage de grâce soit utilisée pour Bevry lui-même ; un duc puissant lui apporterait davantage d’offrandes.
Voyant que la discussion sur les sacrifices était terminée, Richard prit enfin la parole. « Votre Grâce, Flowsand et moi partirons bientôt pour Norland. Nous reviendrons toutefois très vite avec de puissants artefacts magiques et de l’équipement. Mes troupes et mes partisans resteront à Faelor et, comme vous le savez, je suis désormais l’ennemi juré du Cosaque rouge. En mon absence, j’espère que vous veillerez sur mes partisans et mon territoire.
Le duc Direwolf acquiesça d’un grognement. « Mon territoire personnel ne borde pas les Terres ensanglantées pour le moment, alors il m’est difficile d’envoyer mes troupes loin à l’intérieur. Quant au Cosaque rouge… Hmm, le marquis Yang de l’Empire du Triangle de fer doit les soutenir. C’est un adversaire redoutable… Je te conseille de replier tes troupes sur les terres que je t’ai données. Ne t’inquiète pas pour Fontaine, je ferai stationner les chevaliers de Moonbear sur ton territoire.
« Une autre solution serait de le laisser ici quelque temps, mais pas trop longtemps.
— Et six mois ? demanda Richard.
— Ça ne va pas. Trois mois, tout au plus.
— Trois mois, c’est un peu court, mais… D’accord ! » Richard prit sa décision. La situation au Royaume de Sequoia demeurant incertaine, il jugeait Bluewater, où régnait un équilibre des forces, un peu plus sûr.
……
Bevry ne resta pas à Bluewater. Il emmena Perrin et repartit rapidement, à la faveur de la nuit. Un homme de son rang ne pouvait se montrer dans les Terres ensanglantées.
Après le départ du duc Direwolf, quelques chevaliers mystérieux apparurent à l’extérieur de Bluewater. On distinguait mal leurs traits, mais l’un d’eux portait un long arc qui attirait le regard.
Ils s’arrêtèrent assez loin de la ville, mais parvenaient tout de même à distinguer une tête humaine suspendue aux portes. Grâce à leur vue extraordinaire et à une torche qui éclairait la tête, ils en reconnaissaient clairement le visage malgré la distance.
« C’est bien Aile-Noire.
— Comment a-t-il pu tuer Aile-Noire ?!
— On fonce et on le venge ?
— Rolf est toujours en ville, et j’ai entendu dire que Falcao était venu ici récemment lui aussi.
— Et alors ? Ils ne font pas le poids face à messire Chuck et messire Phinbar.
Les chevaliers chuchotaient, leurs avis divergeant. Pourtant, deux d’entre eux n’avaient pas pris part à la conversation depuis le début. Celui de gauche prit lentement la parole : « Qu’en penses-tu, Chuck ?
— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. » La voix de Chuck était anormalement rauque et désagréable, comme deux morceaux de métal qu’on frotterait l’un contre l’autre. « Falcao sait parfaitement qu’il ne peut pas rivaliser avec nous, mais il s’est tout de même précipité ici. Cela ne peut signifier qu’une chose : ils sont convaincus de pouvoir nous tenir tête. Ce n’est pas bon… Mon adorable familier m’a averti que les conséquences d’une entrée en force, pour l’instant, seraient totalement imprévisibles.
Phinbar garda le silence un moment, puis demanda : « Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
— On attend ! » dit Chuck d’un ton sinistre. « Falcao et Rolf ne peuvent pas rester ensemble éternellement. Même s’ils le veulent, on trouvera un moyen de les faire sortir. En fait, on peut employer la même méthode que ce Richard. La Bannière de Guerre dorée possède elle aussi pas mal de caravanes, et je doute que Falcao puisse rester caché en ville si on en attaque quelques-unes. Dès qu’ils se sépareront, on aura notre chance !
Phinbar hocha la tête et dit froidement : « Il faut leur rappeler que les Terres ensanglantées nous appartiennent, à nous, le Cosaque rouge. Si Falcao vient protéger l’une de leurs caravanes, on ne le laissera pas repartir.
L’un des chevaliers à proximité ne put s’empêcher d’intervenir : « Tuer Falcao déclencherait une guerre avec la Bannière de Guerre dorée ! Ce ne serait pas une bonne idée. Ne devrions-nous pas demander de nouvelles instructions à notre seigneur ?
Phinbar ne répondit pas, mais une aura féroce et assoiffée de sang réduisit l’homme au silence.
Le Cosaque rouge et la Bannière de Guerre dorée avaient chacun leurs particularités. Le premier possédait une force considérable et contrôlait un vaste réseau d’information, tandis que la seconde était impitoyable et sanguinaire. En réalité, le Cosaque rouge avait peu de chances de l’emporter dans une guerre ouverte, à moins que ses soutiens n’interviennent ; mais alors, le conflit risquait de dégénérer en guerre entre nations.