Chapitre 372
Sans titre
Deux jours plus tard, Richard et ses troupes revinrent à Bluewater. Amon et Devon, qui avaient appris son arrivée, l’attendaient dehors. Ils savaient qu’il venait de piller une caravane de deuxième catégorie du Cosaque rouge, ce qui leur permettrait à chacun d’empocher entre trente et quarante mille de bénéfice. Une affaire extrêmement lucrative.
Pourtant, même eux furent surpris de voir deux saints parmi les personnes présentes. Falcao, arrivé la veille, s’était joint à Rolf pour prendre part à l’accueil.
Depuis qu’il avait reçu le parchemin du Construct de guerre, Rolf s’inquiétait pour la sécurité de Richard et souhaitait le revoir. Quant à Falcao, les nouvelles concernant la rune de Rolf avaient éveillé sa curiosité ; il avait donc ravalé son arrogance et cherché délibérément à nouer de bonnes relations avec Richard. En tant qu’épéiste-mage, il comprenait naturellement mieux la magie que Rolf. Il savait que les effets d’une rune dépendaient, comme ceux de tout objet magique, de sa fabrication : si son créateur manquait de rigueur ou si les matériaux étaient de qualité médiocre, le résultat serait nettement inférieur. Pour obtenir un objet idéal, il était primordial de plaire à ce grand mage.
Le cheval de guerre de Richard trottait vers le groupe venu l’accueillir. En découvrant de loin les personnes présentes, il fut un peu surpris. Deux auras extraordinaires se dégageaient de la foule. Même si leurs propriétaires faisaient tout leur possible pour les réprimer, allant jusqu’à s’habiller simplement et à se fondre dans la masse, ils ne pouvaient échapper à sa perception. Tous les maîtres des runes étaient exceptionnellement sensibles, une qualité essentielle à leur art.
L’une de ces auras émanant de Rolf, Richard éprouva une agréable surprise. De toute évidence, l’épéiste avait étudié le manuel du parchemin et ne comprenait pas pourquoi il suffisait d’en montrer si peu pour en libérer toute la puissance. Ce n’était qu’une question de temps avant que Rolf ne tombe dans le domaine du Dragon Éternel. Il ne lui restait plus qu’à trouver le bon moment pour précipiter le bougre dans un lac de feu et réduire en cendres ses dernières résistances.
L’autre homme à l’aura tout aussi impressionnante était un quinquagénaire à l’allure érudite. Richard ne l’avait jamais rencontré, mais en déduisit qu’il s’agissait de Falcao, l’un des deux saints de la Bannière de Guerre dorée. Il devait être arrivé quelques jours plus tôt ; autrement, les saints du Cosaque rouge seraient eux aussi venus. Devon n’aurait pas commis une telle erreur.
Richard maîtrisa ses émotions, afficha son sourire le plus éclatant et éperonna son cheval. « Devon, monsieur Amon ! lança-t-il de loin. Que faites-vous ici ? Vous avez besoin de faire quelques bénéfices de toute urgence ? »
Tous deux lui adressèrent un sourire sincère pour lui souhaiter la bienvenue. Ils échangèrent des politesses comme de vieux amis qui ne s’étaient pas vus depuis une éternité. Les deux vieux renards étaient rusés et difficiles à déchiffrer, mais Richard ne leur cédait en rien.
Une fois les salutations terminées, Richard « remarqua par hasard » Rolf. « Seigneur Rolf ! s’exclama-t-il, surpris. Que faites-vous ici ? »
Rolf descendit de cheval et s’avança vers Richard avec un sourire. « Je n’aurais jamais cru qu’un grand mage aussi prometteur que vous serait également un général hors pair. J’ai appris que vous aviez détruit une caravane de deuxième catégorie, mais vos troupes semblent avoir subi peu de pertes. Je suis sûr que trois personnes tout au plus, dans le Royaume de Sequoia, seraient capables d’un tel exploit. »
Richard rit et secoua la tête. « Je ne connais pas grand-chose à la stratégie, j’ai simplement eu de la chance. Et puis, il y a eu bien des imprévus pendant que j’affrontais la caravane, mais j’ai heureusement réussi à m’en occuper. À présent, je suis sûr que vous connaissez tous cet homme… »
Tout en parlant, Richard sortit un crâne humain de son sac et le tendit à Rolf. Le saint épéiste le prit et examina le visage. Il n’eut pas le temps d’émettre une hypothèse. « Aile-Noire ! » s’écria-t-il soudain, alarmé.
« Quoi ? » Amon, Devon et même Falcao blêmirent. Ils se rassemblèrent aussitôt autour de Rolf, les yeux rivés sur la tête qu’il tenait entre les mains.
C’était bien Aile-Noire !
Un bref silence tomba sur le groupe ; tous retinrent leur souffle, stupéfaits.
La réputation d’Aile-Noire n’avait rien à envier à celle de Chuck ou de Phinbar. Il était au niveau 15 depuis de nombreuses années et aurait pu franchir le palier supérieur à tout moment. Assassin de grand talent, il avait fait périr sous sa dague plus de la moitié des personnes figurant sur la liste noire du Cosaque rouge.
Moins de dix jours auparavant, Aile-Noire avait tué sous les yeux de Rolf l’un des subordonnés les plus compétents de Richard. Personne n’aurait imaginé que les troupes de Richard reviendraient si vite avec sa tête ! Aile-Noire était un personnage redoutable et, fait assez rare chez les assassins, il se déplaçait rarement seul. Les plus de dix tueurs expérimentés qu’il commandait suffisaient à témoigner de sa puissance.
Rolf et Falcao auraient préféré s’en prendre à Chuck ou à Phinbar plutôt que de provoquer Aile-Noire. S’ils figuraient sur la liste de ses cibles, même des saints comme eux ne pourraient garantir leur propre survie. Après tout, ils ne pouvaient pas se protéger en permanence avec des sorts ou des capacités.
Rolf inspira profondément et, non sans peine, détourna son attention de la tête d’Aile-Noire. Le visage de l’assassin gardait encore l’expression de ses derniers instants : un mélange de stupeur, de colère et d’incrédulité absolue. Quelles circonstances avaient pu laisser un assassin ayant tant de victimes à son actif avec une expression aussi incompréhensible ?
Quand il regarda de nouveau Richard, Rolf eut un regard plein de sentiments mêlés. Ce beau jeune mage dissimulait tant de secrets sous son sourire séduisant.
« Maître Richard, je crois qu’Aile-Noire avait d’autres assassins sous ses ordres… » poursuivit Rolf, cherchant à en savoir davantage.
Richard lui adressa un sourire éblouissant et balaya la question d’un geste. « Ces déchets sont tous morts. »
Tous laissèrent échapper un souffle glacé. Même avec la chance de leur côté, éliminer les subordonnés les plus puissants d’Aile-Noire avait dû leur coûter cher. Pourtant, les plus proches compagnons de Richard étaient tous là, apparemment indemnes. Même la plupart des soldats ordinaires étaient présents ; leurs effectifs ne semblaient pas avoir changé. La seule explication était que l’armée de Richard dépassait de loin celle d’Aile-Noire.
Pourtant, le bon sens disait que c’était impossible. Falcao n’y tint plus et posa directement la question : « Pardonnez mon audace, sir Richard, mais avez-vous vraiment tué Aile-Noire aussi facilement ? »