Chapitre 37
Le premier coup
Alors qu’il n’avait pas encore dix-huit ans et qu’il était issu d’une lignée de dragons rouges, tracer une rune complète serait l’étape la plus importante de toute sa carrière de maître des runes. Dès qu’une rune atteignait dix pour cent d’achèvement, ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’il ne la termine. Même s’il devait se limiter aux runes élémentaires, il deviendrait sans aucun doute maître des runes un jour.
Steven était encore jeune et ne manquait assurément pas de temps. Il avait supposé que cette pièce, sur laquelle il avait travaillé d’arrache-pied pendant près d’un mois, et pour laquelle il avait dépensé plus d’un million de pièces d’or de la Famille Solam afin de réunir et de traiter les matériaux, impressionnerait totalement le professeur Fayr. Pourtant, sa réaction s’était révélée tiède.
Si cette œuvre avait été présentée à Saint Klaus, il l’aurait couverte des plus grands éloges. Fayr, en revanche, était resté froid et indifférent. C’était comme si le grand mage avait versé sur le cœur brûlant de Steven l’eau de la baie de Floe.
Qui était Luce ? Steven savait que Luce était un élève du grand maître Fayr et qu’il avait trente et un ans. C’était un mage de niveau treize, sans lignée particulière, tout juste dans la moyenne pour son âge. Et le travail auquel Steven avait consacré un mois avait été jeté à un déchet médiocre ?
Si Fayr lui-même agissait ainsi, il était facile d’imaginer l’attitude d’une mage légendaire comme son Excellence. Steven sentit soudain son cœur se glacer. En songeant à ses revenus mensuels qui s’amenuisaient, il ne sut plus quoi faire. Était-il vraiment si difficile de s’attirer les faveurs de la mage légendaire ? Qu’avait-il fait de travers ? Sans même parler de Richard, Randolph, ce déchet, avait déjà obtenu une belle récompense.
Steven n’accordait pas beaucoup d’importance à l’argent ; il voulait la reconnaissance et les enseignements de la mage légendaire. La faveur de Sharon témoignait de son attitude envers lui. S’il ne parvenait même pas à l’obtenir, comment pourrait-il prétendre devenir un maître des runes légendaire ?
Cela faisait environ six mois qu’il était arrivé à Deepblue. Pendant tout ce temps, Steven ne s’était pas relâché. Il préparait soigneusement chaque rencontre avec la mage légendaire, dans l’espoir de lui montrer son meilleur profil. Certaines rencontres figuraient à son emploi du temps ; pour les autres, il organisait des rencontres fortuites en mobilisant des hommes et des ressources matérielles. Il consacrait bien plus de temps à l’apprentissage de la magie et à l’entraînement qu’auparavant, et la croissance de sa réserve de mana témoignait de ses efforts. Il avait fait tout ce qu’il fallait, et même davantage. Par exemple, il avait tout fait pour contrer Richard, son plus grand rival, que l’on destinait à devenir un maître des runes saint. Malheureusement, Richard semblait muré dans sa forteresse, et Steven ne trouvait aucun moyen de l’atteindre.
En toute circonstance, Steven veillait à conserver les meilleures manières et l’élégance qui convenaient à l’héritier d’une grande famille noble. Même s’il lui arrivait de vouloir casser le nez de quelqu’un ou arracher les vêtements d’un autre, il connaissait parfaitement les codes sociaux de Deepblue. Il savait comment tout fonctionnait, et connaissait le tempérament, les habitudes et les goûts de tous les personnages importants. Il avait même réussi à se faire un groupe d’amis tout en isolant ses ennemis. Cela dit, ce dernier point avait quelque chose d’un peu étrange, puisque Richard avait toujours été seul.
Pourtant, après avoir fourni les efforts les plus intenses de toute sa vie, Steven venait aussi d’essuyer la plus grande déception de son existence. L’indifférence du grand maître Fayr l’avait complètement réveillé. Deepblue était un monstre colossal, sans pareil, et Steven avait cru bien le connaître. Mais il n’en avait même pas encore aperçu toute l’ampleur… Dans un lieu où se rassemblaient tant de grands mages, un sorcier-dragon de dix-sept ans ne représentait rien, même s’il se proclamait génie. Les gens comme lui ne manquaient pas ici.
L’un des élèves de Fayr était encore dans le laboratoire et rangeait les lieux. Voyant le visage blême et vide de Steven, il éprouva soudain de la compassion pour lui. Après tout, il avait reçu de Steven un bon nombre de petits cadeaux. Ils n’avaient rien de particulièrement rare, mais témoignaient de son attention. De la part d’un jeune homme issu d’une famille noble comme Steven, c’était très inhabituel.
Il salua Steven, regarda à droite et à gauche pour vérifier que personne ne se trouvait dans les parages, puis murmura : « Le professeur est très occupé aujourd’hui. Richard lui a remis une rune ce matin, et il a passé toute la matinée à en tester les effets. Son emploi du temps est complètement bouleversé. »
La voix de l’élève était douce, mais ses paroles résonnèrent aux oreilles de Steven comme un coup de tonnerre, au point qu’il eut presque du mal à tenir debout.
« Richard ? Une rune ? De quelle rune s’agit-il ? À quel point est-elle achevée ? » demanda Steven, avec une dernière lueur d’espoir. Sa voix était rauque, et ses cheveux, d’ordinaire soigneusement coiffés, étaient tout ébouriffés. Quelques mèches, humides de sueur, lui collaient au front.
Pourtant, il savait parfaitement que toute rune susceptible d’être testée était bien plus qu’achevée à vingt pour cent. Il savait parfaitement qu’une rune que l’on pouvait mettre à l’épreuve dépassait de très loin les vingt pour cent d’avancement de la sienne, si médiocre fût-elle.
L’élève le regarda avec compassion et désigna au loin la carcasse du cheval cuirassé, que des hommes robustes étaient en train d’emporter. « C’est une rune d’Agilité élémentaire, et son degré d’achèvement… ça n’a pas vraiment d’importance. Vous voyez ce cheval cuirassé ? La rune a déjà été transformée en emplacement runique. L’expérience a réussi, ce qui signifie qu’il ne reste qu’à peaufiner un peu cet emplacement pour que ce soit terminé. »
Il s’était déjà préparé à entendre cette réponse, mais elle dépassa tout de même ses attentes. La rune avait déjà été transformée en emplacement runique, et l’expérience avait réussi ? C’était le deuxième obstacle sur la voie qui menait au titre de maître des runes : appliquer une rune sur le corps d’un être vivant. Pourtant, Richard venait de franchir cet obstacle sans difficulté. Steven en mesurait parfaitement l’importance. Selon les critères les plus indulgents, on pouvait déjà considérer Richard comme un maître des runes !
Cette nouvelle pulvérisa la limite de ce que Steven pouvait supporter. Richard avait encore un long chemin à parcourir avant de devenir véritablement un maître des runes capable de créer des chevaliers runiques, mais le pire, c’était qu’il avait bien plus de temps que lui ! Richard n’avait que douze ans, et même si on lui en ajoutait un, il n’en aurait encore que treize !
Tout devint soudain noir devant les yeux de Steven. Tous ses espoirs d’avenir, son prestige, son honneur… tout semblait s’évanouir en un instant. L’énorme investissement que sa famille avait consenti pour lui ne lui paraissait plus que froid et pesant. Steven avait assisté à la déchéance de Randolph et s’était même moqué de lui autrefois ; bientôt, ce serait peut-être son tour de se retrouver dans cette situation.
Steven saisit la main de l’élève et, serrant trop fort, lui enfonça les ongles dans la chair. D’une voix rauque, il insista : « Vous êtes sûr qu’il s’agit de Richard ? Richard Archeron ? Ce gamin qui n’a même pas encore treize ans ? »
L’élève lui dégagea silencieusement la main. Il comprenait ce que ressentait Steven et pourquoi il avait perdu son calme. Petit Richard avait stupéfié tout le monde, au point que même le grand mage Fayr n’avait pu garder son sang-froid, alors Steven…
Les habitudes de la mage légendaire étaient depuis longtemps de notoriété publique. C’était pourquoi les élèves d’une même discipline rivalisaient sans cesse, allant jusqu’à se piétiner les uns les autres. Chaque progrès de Richard valait une marque de faveur du grand patron pour tous les mentors qui l’avaient formé. Mais c’était un coup terrible pour ses autres élèves. Au vu des prouesses éblouissantes de Richard, l’élève n’osait imaginer l’ampleur du choc pour Steven. À vrai dire, nul besoin d’imaginer quoi que ce soit : le regard perdu de ce sorcier-dragon, qui n’avait jamais perdu son calme auparavant, en disait assez.
Steven ne prit pas le temps de regarder ce qu’il avait reçu. Il sortit simplement une petite fiole de cristal et la tendit à l’élève pour le remercier. C’était une puissante potion de mana ; malgré sa petite taille, elle valait au moins cinq cents pièces sur le marché.
Ce cadeau était particulièrement appréciable, et il ne s’agissait que d’un remerciement pour lui avoir appris la nouvelle. Steven était si intelligent qu’il ne manquerait certainement pas de se montrer bien plus généreux à l’avenir, en échange de ce qu’il venait de révéler. L’élève rangea soigneusement la petite fiole de cristal. Sa fraîcheur, sa surface lisse et son élégance étaient telles qu’il répugnait à en détacher les doigts. Suivez les derniers chapitres sur novelping point com.
Cette journée avait été très fructueuse pour lui : il avait assisté à la naissance d’un miracle et reçu un « petit cadeau » d’une valeur considérable. D’autres suivraient même ! Son humeur s’améliorait de minute en minute ; il ne pouvait espérer mieux. Avant de s’engager dans le cercle de téléportation, l’élève ne put s’empêcher de lever les yeux vers le ciel de la baie de Floe et de penser que le temps était splendide, ce jour-là.
Steven leva lui aussi les yeux, mais son ciel à lui n’était rempli que de nuages gris. Ils annonçaient une tempête de neige imminente…
Sur la vaste plateforme d’observation du laboratoire, il ne restait plus que Steven et Minnie. Celle-ci se tenait près du cercle et ne s’approcha des rambardes que lorsque les hommes robustes eurent dégagé le cheval cuirassé de l’arène. Elle l’observa alors attentivement. Elle n’avait pas approché pendant les conversations de Steven avec Fayr ou ses élèves.
« Quel temps de merde ! » jura Steven, incapable de se retenir. Au début du printemps, il faisait extrêmement froid dans la baie de Floe, et le vent glacial qui soufflait sur ses vêtements trempés de sueur lui donnait l’impression d’être tombé dans un trou de glace. Il ouvrit la paume et regarda ce que l’élève lui avait donné, le visage plus sombre encore qu’auparavant.
C’était un morceau de peau animale à moitié calciné, manifestement prélevé sur une sous-espèce de lézard. Il était au moins quatre grades en dessous du dragon de terre flamboyant qu’il avait utilisé, et ne valait qu’un mille cinq centième du prix total. Le jeune homme intelligent comprit aussitôt ce que cela signifiait : Richard avait tracé sa formation sur un matériau qui satisfaisait à peine aux exigences minimales.
Tout le monde savait que plus le matériau était de bonne qualité, plus la formation magique avait de chances de réussir et plus elle était efficace. Le fragment à moitié calciné semblait d’un poids écrasant dans la main de Steven, au point qu’il lui était difficile de le tenir. Il avait toujours pensé qu’il existait un écart entre Richard et lui, mais ce morceau calciné venait encore de creuser la distance.
Une nouvelle bourrasque glaciale souffla, et Steven pâlit. Soudain, il sentit qu’il détestait cet endroit, ce temps stupide, ces choses stupides, ces gens stupides ! La seule chose qui le satisfaisait, c’était que le grand mage Fayr s’était comporté comme il convenait en lui parlant devant ses élèves, sans aller trop loin.
Mais à quoi bon ? Il avait déjà perdu dans l’ensemble. À quoi bon remporter de petites victoires sans importance ?
Steven agita les bras pour faire signe à Minnie de le rejoindre près du cercle de téléportation, pressé de quitter les lieux au plus vite. Minnie demanda d’un ton détaché : « Qu’est-ce qu’il t’a donné, à l’instant ? »
Steven se raidit et cracha entre ses dents : « Un superbe morceau de peau ! »