Chapitre 368
Impossible de refuser (2)
Les sens de Rolf étaient particulièrement aiguisés. Il perçut aussitôt les fluctuations mystiques du pouvoir divin émanant du parchemin et comprit qu’il renfermait un sort puissant. Un privilège réservé aux grandes Églises, que seuls les fidèles de leur dieu pouvaient utiliser. Le parchemin en lui-même ne lui faisait ni chaud ni froid ; seule l’aura qui s’en dégageait, si étrangère à la sienne, le troublait. Il ne put s’empêcher de repenser aux conjectures d’Amon : Richard était soutenu par un demi-dieu.
« C’est un parchemin divin. Je crains de ne pas pouvoir m’en servir. »
« Un sort divin de grade 5 : Construct de guerre. Je suis sûr que vous en avez déjà entendu parler. »
« Construct de guerre ?! » Rolf sursauta. C’était un sort puissant, que possédaient toutes les grandes Églises. Il renforçait considérablement la défense, l’attaque, mais aussi la vitesse et la régénération de sa cible. Son seul défaut était qu’il ne pouvait être utile qu’aux personnes dotées d’une foi profonde, et rares étaient les clercs capables de l’apprendre. Sur quatre ou cinq personnes ayant dépassé le niveau douze, une seule parvenait à maîtriser ce sort.
Bien qu’il fût stupéfait par la rareté du parchemin, l’enthousiasme de Rolf retomba complètement. Aussi puissant fût-il, ce sort ne lui servirait à rien. Quant à l’or qu’il pourrait en tirer en le vendant, la somme serait trop dérisoire pour l’intéresser.
Pourtant, les paroles suivantes de Richard firent battre à toute allure le cœur puissant du saint. « Ce parchemin est assez particulier : ceux qui n’ont pas la foi peuvent aussi s’en servir. Sa puissance est légèrement inférieure à celle d’un parchemin ordinaire, mais il peut renverser le cours d’une bataille dans les moments critiques. »
Utilisable sans la foi ? Rolf en fut vivement surpris. C’était un parchemin souillé ! Mais que signifiait un parchemin souillé de grade 5 ? Une foule de pensées traversa l’esprit de Rolf. Celui qui l’avait calligraphié devait être au moins un prêtre officiel ! Aucun demi-dieu ne pouvait soutenir un prêtre officiel !
Tandis que l’esprit de Rolf s’emballait, les paroles suivantes de Richard ne firent qu’attiser davantage son trouble. « Ce n’est que le premier niveau. Le parchemin en compte trois, même si la foi est nécessaire pour activer le troisième. »
L’expression de Rolf se figea légèrement.
Richard sourit d’un air innocent, comme s’il n’avait pas remarqué l’expression singulière de Rolf. Il désigna le papier enchanté placé sous le parchemin. « Cette feuille présente la doctrine de mon Seigneur et les principaux préceptes de sa foi. Si la personne qui utilise le parchemin choisit de les suivre, elle pourra aussitôt activer le deuxième niveau de puissance. Le renforcement défensif sera accru, et les attaques se chargeront de pouvoir divin. Les coups seront difficiles à encaisser, et les blessures qu’ils infligeront ne pourront pas être facilement guéries par les sorts d’autres dieux. Le troisième niveau exige une certaine piété. »
La famille Anrick vénérait ses ancêtres, ce qui signifiait que Rolf rejetait naturellement les dieux. Les prêtres qu’il avait rencontrés par le passé n’avaient cessé de rabâcher la grande puissance de leurs maîtres ; aucun n’avait parlé du pouvoir divin comme d’un outil, à la manière de Richard. Celui-ci expliquait qu’on pouvait faire des armes du pouvoir divin contenu dans le parchemin, afin de renforcer son attaque et sa défense. C’était le moyen le plus direct de renverser le cours d’une bataille !
« Et quelle est la puissance du troisième niveau ? » demanda sèchement Rolf.
Richard répondit d’un ton si désinvolte que Rolf eut envie de le tuer. « Si… et je dis bien seulement si… vous parvenez à activer le parchemin à son plein potentiel, il produira deux effets. Le premier vous fera bénéficier d’une Récupération extraordinaire pendant une demi-minute ; le second fera apparaître une arme divine qui remplacera la vôtre et dont chaque attaque sera chargée de pouvoir divin. »
Rolf retint aussitôt son souffle. La Récupération extraordinaire revenait à recevoir un sort de guérison chaque seconde. En somme, pendant cette demi-minute, il devenait presque impossible à tuer. Quant à l’arme divine, elle aurait une puissance comparable à celle de la dague de Sinclair, surpassant de loin toutes les armes que Rolf possédait actuellement.
Le troisième niveau de Construct de guerre ferait de Rolf un instrument de destruction ! Si le parchemin se combinait aux effets de sa rune, il pourrait probablement affronter à lui seul Chuck et Phinbar. Un objet divin d’une telle puissance ! Les yeux de Rolf brillèrent tandis qu’il contemplait le parchemin, le cœur gonflé d’enthousiasme. Ce n’était pas un simple parchemin de grade 5 : on pouvait le considérer comme une arme légendaire que l’on payait de sa foi.
La famille Anrick avait beau vénérer ses ancêtres, Rolf n’était pas l’héritier ; c’était un puissant épéiste, de surcroît. Si ses fondations reposaient sur la puissance de sa lignée, la foi avait peu d’influence sur lui, compte tenu de sa force actuelle.
Les familles de ce genre ne manquaient pas d’athées. Que ce soit pour des raisons politiques ou autres, plus une famille existait depuis longtemps, plus la foi de nombreux fidèles s’amenuisait. Pour le dire franchement, vénérer ses ancêtres apportait peu d’avantages, et se convertir entraînait peu de sanctions. C’était surtout une façon d’afficher ses convictions.
Pourtant, cela ne facilitait pas la décision de Rolf. Le chef de la famille, le marquis Anrick, était son frère de sang, même s’ils n’étaient pas nés de la même mère. Il n’aurait jamais imaginé qu’un jour il devrait choisir entre la puissance et la foi.
Richard reprit lentement : « Bien sûr, peut-être que vous n’avez pas besoin de ce jouet, seigneur Rolf. Vous pourriez tout simplement l’offrir à quelqu’un d’autre sans que cela soit impoli. »
Rolf en eut le souffle coupé. Il décida qu’il passerait la nuit sans dormir, à étudier toutes les informations inscrites sur cette feuille avant de prendre une décision.
En voyant le saint transporter le coffret magique comme s’il s’agissait d’un trésor précieux, Richard esquissa un léger sourire. Tout se passait comme il l’avait prévu, et la suite serait tout aussi prévisible. Il finirait par affronter un puissant ennemi et aurait besoin d’utiliser le parchemin. Puisque Rolf connaissait la puissance prodigieuse du troisième niveau, Richard ne doutait pas qu’il finirait par céder. Pour un adorateur des ancêtres, la conversion n’entraînait pratiquement aucune sanction, tant que sa force nouvellement acquise ne dépendait pas de sa lignée. Et Richard savait que cela ne s’appliquait pas au saint épéiste.
Le Dragon de l’Éternité et de la Lumière. Ce seul titre pouvait retenir l’attention d’un grand nombre de personnes. En découvrant la feuille, Rolf serait stupéfait de constater qu’un dieu aussi incomparable n’imposait presque aucune exigence à ses fidèles. Le prix était dérisoire : la moindre marque de vénération suffisait pour devenir un fidèle.
C’était si facile !
Le coût pour conserver son statut n’était pas élevé non plus. Sans offrande, il n’y avait rien à payer. Pourtant, Richard savait bien que les gens capables de donner choisiraient de le faire. Et après la première offrande viendraient la deuxième, puis la troisième… Le Dragon Éternel ne faisait jamais pression sur ses fidèles et les punissait presque jamais. Cependant, tant qu’on avait des désirs, la voie des offrandes n’avait pas de fin.
Mais surtout, le vieux dragon ne rejetait aucun autre dieu. Il était l’un des rares dieux à ne pas voir d’inconvénient à ce que ses fidèles en vénèrent d’autres.
Cela ne signifiait pas pour autant que les autres pensaient de même. Si Rolf activait le troisième niveau du parchemin, sa foi dans le Dragon Éternel imprimerait une marque sur son âme. S’il se mettait ensuite à vénérer un dieu de Faelor, cette nouvelle divinité verrait forcément la marque. À moins que Rolf ne trouve un moyen de l’effacer, ou que le dieu ne se montre compréhensif, toute conversion serait impossible.
Bien sûr, la profondeur de la marque dépendait directement de la puissance du dieu. Qui pourrait effacer une marque gravée par le Dragon Éternel de sa force divine ? Les dieux pouvaient peut-être pardonner à un fidèle d’un dieu rival, mais ils ne laisseraient jamais partir quelqu’un qui vénérait une divinité étrangère.
Kellac avait consacré une semaine de pouvoir divin à calligraphier le parchemin, et Flowsand l’avait elle-même préparé pour garantir la valeur de l’objet. On pouvait dire que chacun de ces parchemins ferait naître un allié solide.
Le sourire de Richard s’adoucit peu à peu. Chuck, Phinbar, Aile-Noire et cet archer sans nom… Tous lui revinrent à l’esprit. Assis en silence devant la fenêtre, il contemplait l’obscurité de la nuit. Sa bénédiction de sagesse fonctionnait à plein régime et lui permettait de traiter les informations trois fois plus vite qu’une personne ordinaire. De nombreux plans de bataille défilèrent dans son esprit ; il en rejeta presque tous pour une raison ou une autre. Il lui en resta toutefois dix viables. Il était certain que chacun d’eux pourrait tuer Chuck ou Phinbar.
Ce ne fut qu’alors que Richard prit conscience de l’étendue réelle de sa puissance.
Tôt le lendemain matin, Richard commença à rassembler ses troupes pour former une force d’élite : cent barbares, deux cents guerriers du désert, deux cents mercenaires des Lances chasseuses de démons et tous ses lanceurs. Il les mena au crépuscule et disparut dans l’immensité des Terres ensanglantées.
Cette fois, il portait une tenue différente : il avait abandonné sa robe de mage pour des vêtements d’escrimeur, plus faciles à porter pour se déplacer. Une simple cape le protégeait du vent et du sable, tandis que deux lames étaient croisées dans son dos. L’une était l’épée elfique sans nom, l’autre, la dague de Sinclair.
Au cours des jours suivants, les environs de Bluewater furent balayés comme par une tornade. Toutes les places fortes des Cosaques rouges dans un rayon de cent kilomètres furent entièrement rasées !
Richard commandait ses troupes sans effort, remportant toutes les batailles et anéantissant plus d’un millier d’hommes, tandis qu’il perdait moins de dix des siens. Dans les affrontements de moindre envergure, il était un véritable dieu de la guerre.
Le faucheur errait dans les Terres ensanglantées, impossible à localiser. Quelques jours plus tard, une caravane de deuxième classe des Cosaques rouges entra dans le champ de vision de Richard. Ce n’était pas une coïncidence : quelqu’un lui avait vendu l’information.