Chapitre 364
La laideur (2)
L’intendant siégeait en bout de la longue table. Les enfants de Gaton n’ayant pas encore atteint l’âge adulte, il avait pleine autorité pour agir en son nom. Pourtant, malgré son statut d’hôte, il se sentait infiniment isolé du reste de l’assemblée. Tous ceux qui l’entouraient étaient des aristocrates ; même les représentants étaient au moins des chevaliers titrés. En fait, nombre de petites branches avaient simplement envoyé leur chef à la réunion.
Le sujet de cette réunion était inconcevable. Les familles des branches demandaient si elles pouvaient leur « emprunter » quelques offrandes afin de jouir elles aussi de la faveur du Dragon Éternel et de se développer rapidement.
Prêter était chose facile, mais comment les récupérer ? Le vieil intendant se tenait parfaitement droit, le regard balayant tous les présents. À l’exception de Sauron, de Goliath et d’Alice, laquelle de ces branches était en mesure de rendre ne serait-ce que les offrandes de plus basse qualité ?
C’était Gaton qui s’était imposé à Faust, emportant le nom des Archeron dans la cité des miracles. En temps normal, la plupart des gens présents n’auraient même pas eu le droit d’y faire un pas. Même Sauron et Goliath, s’ils voulaient offrir des sacrifices, devaient passer par l’une des familles de Faust et payer une somme exorbitante.
La proposition et l’accord venaient de toutes les petites branches. Les représentants de Sauron, de Goliath et d’Alice gardaient un silence prudent.
Pour une fois, les familles des branches faisaient preuve d’intelligence. Aucune ne demanda l’avis des trois familles les plus puissantes. En cette période cruciale, elles étaient bien trop petites et faibles, condamnées à foncer en première ligne et à servir de chair à canon. C’était le seul moyen pour elles d’obtenir une part du butin, même si elle serait infime par rapport à celle que les trois autres emporteraient. Il était insensé de tenter de les mêler à cette affaire pendant cette période d’incertitude, et les imbéciles ne vivaient jamais assez longtemps pour accéder aux hautes fonctions.
« Nous n’empruntons qu’une petite partie. Dès que nous aurons reçu la grâce divine et que nous serons devenus plus forts, nous les rendrons, bien sûr !
— Exactement ! Nous le jurons sur le sang des Archeron !
— Ne me dites pas que si ces deux-là ne reviennent jamais, nous laisserons les offrandes moisir ? Seule une conversion immédiate en puissance en vaut la peine !
Le brouhaha s’amplifiait de minute en minute dans la salle, et les esprits s’échauffaient. Quelques-uns des meneurs avaient déjà commencé à discuter de la répartition.
Voyant la situation lui échapper, l’intendant finit par toussoter avant de prendre la parole d’une voix grave : « Je dois vous rappeler que toutes ces offrandes viennent de Deepblue, et que Son Excellence Sharon a clairement précisé qu’elles étaient exclusivement destinées à Richard. À strictement parler, elles n’appartiennent pas à la famille Archeron. Si nous en faisons un usage abusif sans autorisation, nous risquons de provoquer la colère de Son Excellence. »
La salle se tut. Beaucoup échangèrent des regards consternés, sans savoir quoi répondre. La gloire de Sharon n’était pas usurpée ; aussi fanfarons et arrogants que fussent ces idiots, ils savaient qu’il ne fallait pas provoquer une mage légendaire. D’autant qu’ils ne pouvaient se prévaloir d’aucune noble cause ni d’aucun statut.
Mais un homme d’âge mûr rompit bientôt le silence : « Qu’est-ce qui vous prouve que ce lot est destiné à Richard ? Même s’il vient de Deepblue, elle l’a peut-être simplement offert à toute la famille !
— Oui, oui ! Et puis, il est déjà établi que Richard s’est perdu dans les courants du temps. C’est certain… enfin, on ignore quand il pourra revenir. Dans ces conditions, même si elles lui appartenaient à l’origine, les offrandes devraient revenir à tous les Archeron ! Nous faisons tous partie de la même famille, alors nous devrions naturellement en recevoir notre part !
Les voix approbatrices résonnèrent dans la salle, tandis que chacun prenait de plus en plus d’assurance.
Le vieil intendant soupira. « Je pense qu’il vaudrait mieux attendre le retour de maître Gaton avant de reprendre cette discussion.
— Vous pensez ? lança avec mépris un jeune homme arrogant. Vous n’êtes qu’un serviteur. De quel droit prenez-vous la parole ici ? C’est dans cette salle que la famille Archeron débat des affaires officielles. Avez-vous seulement du sang Archeron ?
— Exactement ! Vous n’avez qu’à vous conformer à nos décisions !
Le tumulte s’intensifia à mesure que les fauteurs de troubles s’agitaient. De toute façon, ils avaient déjà dépassé les bornes ; ils se moquaient bien de la suite et tentaient effrontément de contraindre l’intendant à se retirer. Comparée à la possibilité d’offenser Gaton, dont le sort était incertain, l’occasion d’offrir un sacrifice avait bien plus de valeur. Pour ces petites familles, c’était presque le nirvana, une renaissance !
Même si elles n’avaient jamais offert de sacrifices, elles avaient entendu d’innombrables légendes sur la grâce du Dragon Éternel, telle un fruit défendu venu des cieux, au parfum enivrant. Elles avaient l’impression qu’une seule bouchée suffirait à les transformer entièrement et à les porter jusqu’au royaume légendaire.
BOUM !
L’intendant frappa la table du poing, réduisant tout le monde au silence pour un instant !
Le vieil homme n’était pas un puissant guerrier. Nombre des personnes présentes auraient facilement pu le blesser grièvement d’un seul coup. Il n’avait pas non plus accompli de hauts faits glorieux : il avait passé plus de soixante ans à régler, dans l’ombre, toutes sortes de menus problèmes pour les Archeron. S’il pouvait siéger ici, c’était uniquement grâce à la confiance et à l’autorité que Gaton lui avait laissées.
Et pourtant, chacun pouvait percevoir chez lui une trace de la présence de Gaton. Il était majestueux et explosif, tel un volcan en éruption ! L’espace d’un instant, tous ceux qui faisaient du tapage se turent.
Son regard balaya les quelques individus qui criaient le plus fort. Il renifla avec mépris, puis lança d’une voix tonnante : « VOUS OSEZ VOUS APPELER ARCHERON ?!
— Vous ! » Sous son regard, ils se ratatinèrent instinctivement sur leurs sièges. Une seconde leur fut nécessaire pour comprendre ce qui venait de se passer ; ils se levèrent d’un bond et hurlèrent, fou de rage et d’humiliation : « COMMENT OSEZ-VOUS INSULTER LES NOBLES ARCHERON ?!
Le vieil intendant ne prêta aucune attention à leurs cris et déclara d’une voix basse et ferme : « Peu m’importe la façon dont vous avez appris l’existence de ce lot d’offrandes, je vais le préciser une dernière fois. Ces offrandes sont destinées au jeune maître Richard. Quiconque voudra les prendre devra venir avec une armée ! »
C’était une véritable déclaration de guerre. Gaton avait laissé un bon nombre de gardes sur l’île flottante, ainsi qu’une troupe de chevaliers, dont certains étaient en formation pour devenir chevaliers des runes. Cependant, la plupart de ces derniers venaient des diverses branches, et leur loyauté était incertaine. Les seuls sur lesquels l’intendant pouvait compter étaient les gardes personnels que Gaton avait lui-même formés. Quoi qu’il en soit, le manque de soldats d’élite le plaçait dans une position défavorable.
Il n’avait servi à rien de laisser l’un de ses treize hommes surveiller l’île ; Gaton avait donc emmené avec lui tous ceux qu’il avait pu rassembler pour l’expédition. Le château n’abritait pas grand-chose de valeur. De toute façon, si quelqu’un osait l’attaquer, il serait exterminé dès le retour de Gaton et de ses troupes.
La salle redevint silencieuse. La cupidité qui flottait dans l’air n’avait pas tout à fait étouffé le bon sens des différentes branches. Le traumatisme laissé dans leur esprit par Gaton ne pouvait s’effacer en à peine deux semaines.
Beaucoup de regards se tournèrent vers les représentants de Sauron, de Goliath et d’Alice. Dans la situation actuelle, seuls ces trois-là avaient le pouvoir de régler leur problème. Aussi hardies et téméraires qu’elles fussent devenues, les familles des branches n’oseraient pas attaquer les gardes personnels de Gaton avec une telle effronterie sans avoir un protecteur derrière elles. Si l’attaque échouait, elles s’exposeraient à un désastre imminent qui anéantirait toute leur famille.
Le baron Sua baissa la tête et s’appliqua à essuyer le fourreau de la dague qu’il tenait à la main. On aurait dit que la situation ne le concernait pas. Mais en observant attentivement son visage, on aurait décelé une pointe de dédain dans son regard.
Les représentants de Goliath et d’Alice ne dirent pas un mot non plus. Toute cette affaire semblait ne pas les concerner, mais ils ne prenaient même pas la peine de dissimuler leur arrogance. À leurs yeux, ces Archeron de pacotille réunis dans la salle n’étaient qu’une bande de singes. Les vrais Archeron étaient des fous arrogants, brutaux et fiers, qui parcouraient les plans en expédition. Ils se battaient pour survivre à coups de sang et d’épée, repoussaient les limites du monde au lieu de s’embarrasser de paroles et de complots.
Cela dit, si Gaton ne pouvait vraiment pas revenir ou si la situation dégénérait, ils ne verraient pas d’inconvénient à « emprunter » provisoirement quelques ressources stratégiques. Cette bande de singes pourrait alors toujours servir de chair à canon. Mais le moment n’était pas encore venu de tout balayer d’un revers de main.
Aucun des trois ne prenant position, les fauteurs de troubles ne surent comment conclure. La réunion s’acheva donc précipitamment et, en quittant la salle de conférence, le vieil intendant se tenait plus droit et plus fier que tous les autres.
Pourtant, ce n’était que le début. Les singes continuaient de traîner sur l’île flottante ; Gaton avait autrefois donné l’ordre d’ouvrir aux différentes branches nombre des installations de l’île. L’intendant n’avait donc aucun moyen de les chasser.
Au fil du temps, des querelles éclatèrent sans cesse pour des broutilles. À plusieurs reprises, les singes tentèrent d’afficher leur supériorité et de se venger des jugements rendus par l’intendant. Mais la phrase prononcée par le vieil homme lors de la réunion se répandit à toute vitesse.
Vous osez vous appeler Archeron ?!
De plus en plus d’Archeron commencèrent à apparaître sur l’île. Ils portaient une aura de sang et de feu, leurs corps étaient couverts d’innombrables cicatrices et leurs yeux exprimaient une sauvagerie indescriptible. Leurs armes et leurs vêtements révélaient leurs origines diverses : mondes souterrains, champs de lave et étendues de glace polaire. D’où qu’ils viennent et quel que soit leur niveau, ils avaient un trait commun : leur seule présence exhalait le danger. Ils n’étaient pas nombreux, mais tous réunis, ils auraient pu affronter des milliers de cavaliers !
Une fois sur l’île, ils s’installèrent dans les endroits les plus délabrés. Ils mangeaient de tout, du moment que cela leur remplissait l’estomac. On ne les trouvait d’ordinaire que dans les arènes d’entraînement ou en patrouille ; ils passaient leur vie à se reposer, monter la garde et s’entraîner. Ils semblaient n’avoir rien à faire, aucun but en tête.
Personne, à part le vieil intendant, ne pouvait leur donner d’ordres.
C’étaient de véritables bêtes féroces. Eux aussi venaient des diverses branches de la famille Archeron, et ils se disaient Archeron. Ils accouraient de tous les horizons, sans convocation ni ordre. Chacun n’était qu’une goutte d’eau, mais tous réunis formaient un torrent impétueux !
Face à eux, même les singes « dignes » choisissaient de faire un détour.
Eux, eux, c’étaient les vrais Archeron.