Chapitre 337
Réfugié
Richard et Flowsand échangèrent un regard. Kellac avait été une surprise inattendue, et de taille. Si tout ce qu’il disait était vrai et qu’il pouvait réellement retrouver ses pouvoirs de grand prêtre, il serait un atout considérable pour la progression de Richard. Flowsand acquiesça au regard interrogateur de Richard : elle en était capable.
Richard fut rassuré et posa une dernière question à Kellac : « Alors, quels étaient ces souhaits inassouvis ? »
Kellac garda le silence un moment, le visage crispé au souvenir de douloureuses expériences. Finalement, il poussa un long soupir. « Je souhaite que le cardinal Markville, du Dieu de la Guerre des Hautes Terres, soit crucifié et brûlé ! »
Le Dieu de la Guerre des Hautes Terres était une divinité mineure ; son cardinal devait donc normalement être de niveau 16, voire de niveau 15 dans le meilleur des cas. Bien sûr, le niveau n’était pas le principal problème. Brûler un cardinal sur le bûcher revenait ni plus ni moins à déclarer une croisade contre sa divinité !
Richard poursuivit ses questions et apprit que Markville avait été, à l’origine, un grand prêtre de niveau 17, tout comme Kellac. La cause de leur inimitié n’avait pas d’importance ; il lui suffisait de savoir si les souhaits de Kellac allaient à l’encontre de la volonté du Dragon Éternel.
Richard fit un signe de tête à Flowsand, qui prit la parole : « Le maître que je sers se nomme le Dragon de l’Éternité et de la Lumière. »
« Quoi ?! » s’écria involontairement Kellac.
Il se rendit aussitôt compte qu’il avait perdu son sang-froid, mais le nom prononcé par Flowsand était bien trop stupéfiant. Si tel était vraiment le titre de ce dieu, alors il ne s’agissait pas d’un nouveau demi-dieu, mais d’une divinité dont les pouvoirs transcendaient Faelor lui-même !
Le Livre des Dieux lui avait permis de bien connaître les systèmes plus profonds du plan. Kellac savait que les lois de Faelor ne permettraient pas à un dieu aussi puissant d’exister.
Si Flowsand disait la vérité, une seule possibilité s’offrait à lui. Pourtant, elle ne pouvait pas mentir, car cela n’aurait aucun sens. Lorsqu’il se convertirait, il ressentirait naturellement la présence de ce nouveau dieu. Ce chapitre est d’abord paru sur NovelPing.
La bouche de Kellac se tordit et sa voix s’étrangla soudain. « Le Dragon de l’Éternité et de la Lumière… C’est un dieu venu d’un autre plan ! »
« Pas d’un autre plan, le corrigea Flowsand. Il règne sur une multitude de plans. »
Kellac inspira profondément. « Mais… au fond, ça ne change rien ! Vous êtes des envahisseurs ! »
« Oui, nous venons d’un autre plan. Cependant, la plupart des divinités de Faelor ne vous accepteront pas », répliqua sèchement Flowsand. Elle avait désormais une certaine connaissance des dieux de Faelor.
Kellac ferma douloureusement les yeux, le visage déformé. Il s’était préparé à cette éventualité lorsqu’il avait dit la vérité au sujet du Sanctuaire du Couchant, et même avant de franchir la porte. Il savait que la route serait semée d’embûches : il pourrait suivre la transcendance d’une nouvelle divinité, voire assister au blasphème que serait le meurtre d’un dieu. Pourtant, la vérité était toujours plus effrayante qu’on ne l’imaginait. Ce dieu d’une puissance incroyable faciliterait l’accomplissement de ses souhaits, mais ces envahisseurs heurtaient ses convictions. C’était une décision extrêmement difficile à prendre.
Après un long combat intérieur, il reprit enfin la parole : « Oui, en effet… Je… Je suis prêt à vénérer le Dragon de l’Éternité et de la Lumière. »
Sur ces mots, il se laissa aller contre le dossier de sa chaise, ruisselant de sueur. Il avait l’air épuisé, comme s’il souffrait d’une grave maladie.
Flowsand se leva, le visage sévère. « Vous ne le regretterez pas ! Suivez-moi, nous pouvons commencer le cérémonial dès maintenant. »
La cérémonie eut lieu dans la chambre de Flowsand. L’autel consistait en une planche grossièrement clouée à un cadre en bois ; le travail était bâclé. Kars et Marvin firent office d’assistants, tandis que Richard fut le seul spectateur.
Flowsand posa le Livre du Temps sur la planche, puis résuma à Kellac les enseignements du Dragon Éternel, son domaine et ses bénédictions. Les préceptes du vieux dragon étaient en réalité assez simples et ne comportaient presque aucun détail. Autrement dit, il n’existait pas de longs codex destinés à consolider la religion ; l’essentiel de ce qui se transmettait concernait les sacrifices et les bénédictions.
Ces enseignements surprirent vraiment Kellac, mais lorsqu’il vit la puissance divine, froide, émaner du Livre du Temps, il reprit aussitôt son sérieux. Toutes les formes de pouvoir dans la nature pouvaient être fabriquées, sauf le pouvoir des dieux.
Une faible lueur dorée commença à s’échapper du Livre du Temps, tandis que Flowsand entonnait ses chants mélodieux. Elle fit signe à Kellac d’avancer. Il s’agenouilla devant le livre et tendit les mains pour recevoir la puissance divine. Si excité qu’il en tremblait de tout son corps, il obéit à chacune de ses instructions.
La lueur or pâle jaillit sur les mains de Kellac comme une pluie d’or. Son corps fut aussitôt secoué tandis qu’il sentait une puissance divine froide et métallique parcourir ses veines. Son âme desséchée et fissurée poussa un cri, absorbant cette puissance divine qu’elle n’avait plus connue depuis longtemps. Les blessures de son âme se refermèrent peu à peu.
La puissance purificatrice effaça la noirceur cendreuse du visage de Kellac. Ses traits, semblables à de l’écorce vieillie, se regonflèrent lentement, tandis que plusieurs rides profondes s’aplanissaient. Ses os se mirent à craquer et son corps grandit.
La puissance divine transforma entièrement Kellac, et ses pouvoirs revinrent tout aussi rapidement. Il ne tarda pas à dépasser le niveau 10, sans montrer le moindre signe de ralentissement.
De petites gouttes de sueur perlaient sur le front de Flowsand, mais elle poursuivait son chant continu, dirigeant vers les mains de Kellac les étincelles qui jaillissaient du Livre du Temps. Le processus durait plus longtemps que prévu, mais c’était aussi l’étape la plus importante. C’était seulement à présent que Kellac pouvait progresser aussi vite ; une fois la cérémonie terminée, il lui faudrait retrouver ses pouvoirs peu à peu, comme tout le monde. Tant qu’il pouvait absorber la puissance du temps, elle devait persévérer.
L’énergie or pâle s’était lentement étendue jusqu’à la taille de Kellac, recouvrant la moitié supérieure de son corps. Une lumière aveuglante jaillit soudain de sa chemise, comme si elle avait recouvert toute la pièce d’une pellicule d’or.
Pendant un instant, la lueur dorée sembla absorber toute la puissance du temps. La partie de sa chemise qu’elle avait touchée noircit rapidement et tomba en cendres. Voilà le pouvoir du temps : il n’était peut-être pas aussi violent qu’une flamme ardente, mais sa puissance était irrésistible. Qui pouvait résister au passage du temps ?
Tous les vêtements de Kellac se corrodèrent en un instant. Quelques artefacts magiques coûteux, parmi lesquels de puissants parchemins, ne purent résister au flux du temps et furent entièrement détruits. Un petit parchemin, seul, fit exception : au lieu de disparaître, il se mit à absorber toujours plus de puissance alentour. Il devint rouge incandescent, puis sembla se changer en un fer rouge qui brûla la peau de Kellac en un clin d’œil. Celui-ci fut contraint de reculer malgré lui, mais le parchemin resta à sa place, flottant dans les airs.