Chapitre 334
Transaction (2)
La boîte était divisée en plus de dix petits compartiments, chacun contenant un échantillon de minerai accompagné d’une note indiquant sa quantité. Les yeux de Bivier s’illuminèrent à cette vue. Comme il travaillait dans le commerce du minerai, la qualité lui sautait aux yeux sans qu’il ait besoin de consulter les notes. Sans donner tout de suite son avis, il prit chaque échantillon pour l’examiner avec soin. Il y mettait tant de sérieux qu’on aurait dit qu’il caressait le sein de sa bien-aimée.
Devon tendit sa grosse main, saisit un morceau de minerai et le tripota en parlant d’un ton presque désinvolte : « J’ai entendu dire qu’une caravane de seconde classe du Cosaque rouge avait été attaquée récemment, alors qu’elle transportait diverses sortes de minerais rares et précieux. »
Richard frappa la boîte de la main et dit d’une voix douce : « Ils ne sont pas tous là ? »
« C’était donc vous ! Vous avez du cran ! » Devon lui lança un regard chargé de sous-entendus.
Richard sourit. « Quand je suis arrivé dans les Terres ensanglantées, le Cosaque rouge a pratiquement exterminé un groupe d’hommes sous mes ordres. J’ai envoyé quelqu’un négocier, et la réponse que j’ai reçue il y a quelques mois, c’était la guerre. Ils ont lancé des milliers de bandits à cheval à mes trousses. Quel dommage : tout ce qu’ils ont réussi à faire, au bout du compte, c’est perdre des centaines d’hommes. Puisqu’ils ont commencé, il serait inconvenant de ne pas riposter. »
« Ce sont tous des criminels sans scrupules », déclara Devon.
« Des criminels sans scrupules, hein ? Autant les rendre morts », plaisanta froidement Richard avec un léger sourire.
« Cette affaire entre vous et le Cosaque rouge… Si elle devait prendre fin, demanda Amon d’un ton indifférent, je veux dire, si c’était le cas, comment vous y prendriez-vous ? »
« Leur offense est trop grave, répondit Richard. Ce ne sera pas si facile de leur pardonner. La seule façon de mettre fin à cette haine, c’est que je voie la tête de l’idiot qui a décidé de s’en prendre à moi. »
« Il est vraiment imprudent de vous provoquer », dit le vieil homme en haussant les épaules.
Tous ceux qui se trouvaient ici avaient de l’expérience et comprirent que Richard ne cherchait pas seulement à se venger. En s’attaquant au Cosaque rouge, il voulait surtout asseoir son propre pouvoir dans les Terres ensanglantées.
« Alors, pour cette cargaison… » Richard promena le regard autour de lui, attendant que chacun se décide.
« Si toute cette marchandise était expédiée dans les royaumes humains, elle pourrait se vendre jusqu’à deux cent quatre-vingt mille pièces d’or au prix du marché. Peu m’importe pourquoi vous ne l’avez pas envoyée au Royaume de Sequoia, mais nous sommes dans les Terres ensanglantées, et ces marchandises appartenaient au Cosaque rouge. Le plus que je puisse vous offrir, c’est quarante pour cent. En revanche, j’ai l’avantage de pouvoir tout acheter. »
Le prix de Bivier n’était pas mauvais, mais Devon enchaîna avec une offre plus avantageuse : « Je peux vous en donner cinquante pour cent. Tout ce qui peut faire perdre de l’argent au Cosaque rouge me convient. »
« Alors, c’est à vous de voir. » Bivier ne comptait pas proposer davantage.
Richard réfléchit un instant, puis déclara : « Cinquante-cinq pour cent, mais la moitié pourra être remplacée par des esclaves barbares. »
La Bannière de Guerre dorée était aussi importante dans le commerce des esclaves que le Cosaque rouge. La proposition de Richard ne déplut pas à Devon : compte tenu des bénéfices qu’il tirait des barbares, il finirait par payer les minerais moins de cinquante pour cent de leur valeur au marché.
Il lança à Richard un regard lourd de sens. « Parfait ! Vous n’avez pas à vous soucier de la qualité des esclaves ; vous pourrez les voir dès demain. »
Soixante-dix mille pièces d’or. Si Devon voulait faire plaisir à Richard, il pourrait lui fournir quatre-vingts jeunes barbares robustes. Les barbares étaient des guerriers-nés ; avec un équipement convenable, leur puissance se situerait entre les niveaux 8 et 10. L’arrivée de ces esclaves dans son armée renforcerait encore les forces de Richard.
Une fois la transaction conclue, Richard et Amon convinrent d’une heure pour sa visite à Rolf. Le Saint de l’Épée avait obtenu l’une des deux runes qu’il lui avait vendues auparavant et en voulait manifestement d’autres. Il avait donc mis un peu de sa fierté de côté pour rencontrer Richard.
Les affaires réglées, Kellac posa des questions sur la bataille du Château du Crépuscule. Tous affichèrent aussitôt un vif intérêt.
Sinclair et ses chevaliers de la garde des ours avaient été complètement anéantis lors de la bataille du Château du Crépuscule, mais peu de gens en connaissaient les détails. Les nobles du Royaume de Sequoia ne prêteraient guère attention à une bataille dans une baronnie ; des événements bien plus étranges s’étaient produits sur les terres du duc Direwolf. Aux yeux des grands nobles, tout intrus qu’un baron pouvait éliminer était bien trop faible.
Quant à la défaite des armées alliées commandées par Salwyn, elle s’expliquait clairement par leur incompétence. Le baron Fontaine était un commandant et un épéiste réputé, qui n’avait connu aucune défaite pendant de longues années, tout en agrandissant son territoire. Comme il était même mort au combat, les gens lui en attribuèrent naturellement l’essentiel du mérite.
Pour leur part, les habitants des Terres ensanglantées ne croyaient qu’à la force. Ils avaient éprouvé de première main la puissance de Sinclair, au prix de dizaines de milliers de vies et même de combattants de niveau saint. Ils ne croyaient pas un mot des nobles ; seul Richard, qui avait vécu la bataille, pouvait leur en dire la vérité. Même s’il leur cachait certaines choses, son récit restait bien plus crédible que les paroles des nobles. De plus, aux yeux d’hommes comme Kellac et Amon, le simple fait que Richard ait précédemment sorti des parchemins souillés suffisait à faire de lui le principal responsable de la mort et de la défaite de Sinclair.
Richard réfléchit un moment, analysant rapidement toutes sortes de possibilités, puis prit la parole : « À vrai dire, Sinclair était déjà grièvement blessée au début de la bataille… »
Il leur raconta les événements de cette journée, mais y apporta quelques « légères » modifications. Bien sûr, il ne parla pas de la mère de la couvée et passa sous silence de nombreux détails essentiels concernant ses propres hommes, tout en minimisant les blessures de Sinclair. Il exagéra aussi la force personnelle de Fontaine et la qualité de ses troupes. Malgré tout, il lui fallut bien dix minutes pour décrire cette bataille palpitante.
Tous retinrent leur souffle. Ceux qui étaient puissants et perspicaces tentèrent en secret de vérifier ses dires, mais il était difficile de déceler un mensonge forgé par quelqu’un que bénissaient la sagesse et la vérité.
Un instant plus tard, Kellac prit la parole d’une voix rauque : « Monsieur Richard, j’ai entendu dire qu’un jeune clerc prometteur vous accompagnait. »
« Vous parlez de Flowsand ? Oui, sa foi est fervente et pure. Pourquoi, vous vous intéressez à elle ? » répondit Richard. Ayant déjà une connaissance approfondie de Faelor, il savait que son identité de clerc constituait le meilleur camouflage pour la sienne, celle d’un intrus.
« J’ai moi-même été prêtre, autrefois, dit lentement Kellac, mais cela remonte à bien longtemps. J’ai entendu dire que vous cherchiez des mercenaires récemment ; les Lances chasseuses de démons comptent de nombreux combattants de valeur. Si cela vous intéresse, nous pourrons prendre le temps d’en discuter en privé plus tard dans la journée. »
Richard fut un peu surpris. À sa connaissance, les Lances chasseuses de démons comptaient peu de membres, mais chacun était exceptionnellement puissant. Elles acceptaient rarement des contrats, et plus rarement encore de s’aventurer au cœur des Terres ensanglantées. Cependant, Kellac ne parlait manifestement pas d’un simple engagement, mais d’une coopération plus étroite.
N’ayant aucune raison de refuser, Richard acquiesça : « Ce serait avec grand plaisir ! »