Chapitre 33
Le pouvoir de changer le monde
Le printemps revint, et Richard allait bientôt avoir treize ans. Bien sûr, le garçon ignorait que cette saison aurait une signification particulière pour lui.
En tant que maîtres de la guerre, les maîtres des runes n’avaient pas vraiment besoin de tuer de leurs propres mains. Cela était d’autant plus vrai pour quelqu’un du niveau de Richard. Pourtant, chaque nuit passée dans cette petite taverne des confins lui apportait une compréhension nouvelle des formations magiques, des dimensions et de ses autres matières. Ce qui n’avait d’abord été qu’un ensemble de nombres immuables s’interconnectait désormais : tout influait sur tout le reste, non seulement dans l’instant et à cet endroit, mais aussi ailleurs et à d’autres époques.
La formation du sort de boule de feu en était un exemple simple. Son attaque instantanée était la même, qu’on l’utilisât dans un désert ou une forêt, mais, au bout de trois à cinq ans, la formation augmenterait la quantité d’éléments de feu dans un désert. Les oasis se déplaceraient de plusieurs kilomètres, et certaines pourraient même s’assécher davantage. À l’inverse, une grande formation consumerait de nombreux arbres dans une forêt, réduisant la densité et la diversité de la végétation. Cependant, une fois les arbres réduits en cendres, le vent disperserait leurs graines ailleurs. Avec le temps, le sol se régénérerait et retrouverait sa fertilité.
De tels effets à long terme ne servaient à rien lors d’une bataille, mais, au cours d’une guerre prolongée durant plus d’un siècle, ils pouvaient influer sur l’évolution de sociétés et de races entières. Richard comprit alors véritablement ce qu’étaient les maîtres des runes, ce qu’ils faisaient et pourquoi on les appelait les maîtres de la guerre. Pourtant, lui-même avait du mal à y croire. Ces réflexions pouvaient être le fruit du hasard, mais la logique pure lui soufflait qu’il était plus probable qu’une fatigue excessive le fasse halluciner.
Une nuit, il se retrouva incapable de dormir. Toutes ses expériences depuis l’enfance affluèrent soudain dans son esprit, et l’immense savoir acquis à Deepblue se mêla et s’entrelaca pour répondre à nombre de questions qu’il s’était posées par le passé. L’inspiration jaillit comme une source, tandis que son cœur se mettait à battre à tout rompre.
Il se redressa brusquement et se précipita dans son laboratoire, où il prépara plus d’une centaine d’objets d’un seul coup. Il étala la peau d’une bête de haut niveau et prit quelques stylets magiques à pointe de mithril spécial pour commencer à y graver une formation magique.
La nuit s’écoula en silence, mais les rayons magiques ne s’éteignirent jamais, si bien qu’il en perdit la notion du temps. Après avoir utilisé vingt-deux sortes de stylets magiques, en avoir brisé six et consommé pas moins de deux cents types d’ingrédients magiques, il parvint enfin à tracer une formation magique complète. La peau carrée était devenue extrêmement rigide, et les rayons lumineux de la formation tourbillonnaient autour d’elle. Il suffisait à Richard d’y insuffler son mana pour que la formation s’active d’elle-même et accroisse son agilité innée.
En voyant cette peau, Richard lui-même n’en crut pas ses yeux. Le résultat de cette nuit qui lui avait paru un rêve, si l’on faisait abstraction des problèmes de matériaux et de ses quelques imperfections, aurait porté un autre nom dans le monde extérieur.
C’était une rune ! Certes, la plus élémentaire qui soit, l’Agilité élémentaire, mais une rune tout de même ! Cette histoire est publiée sur novelping.com.
Il avait peut-être étudié systématiquement toute la théorie et les matières fondamentales au cours des dernières années, mais Richard n’avait pas encore commencé à créer des runes. Celle-ci avait beau pouvoir être largement améliorée et être presque inutile, elle représentait pour lui un progrès considérable ! Une fois qu’un mage savait lancer un sort d’un certain niveau, il lui était facile d’en apprendre d’autres du même niveau ; il en allait de même pour les maîtres des runes et les runes !
Tenant cette rune rudimentaire, Richard se perdit en pensées. Son travail acharné, ses hypothèses, ses souffrances… Tout lui revint à l’esprit. Toutes ces heures où il s’était refusé à perdre une seule minute, où il avait travaillé sans relâche, avaient enfin porté leurs fruits. La douleur et la ferveur qu’il avait enfouies au plus profond de lui l’avaient conduit à la réussite.
Si l’on voulait trouver la source de sa motivation, trois mots suffisaient : le succès vient de l’accumulation.
Toutes sortes de sentiments bouillonnaient en lui, mais Richard ne s’accorda que trois minutes pour s’y attarder. Il savait parfaitement que tout, à Deepblue, reposait sur des fondations élevées dans les nuages, et que ses rêves pouvaient s’effondrer en un instant.
Les frais exorbitants, la quantité de matériaux dont il avait besoin, les potions de mana qu’il buvait chaque jour comme de l’eau et cette résidence si vaste qu’il s’y sentait mal à l’aise… Tout cela reposait sur la faveur de Sharon. Pour parler franchement, la vie de Richard dépendait des humeurs de la mage légendaire. Tant que son talent ne se serait pas mué en véritable puissance, il n’était qu’un tableau accroché au mur, que l’on pouvait admirer, mais dont on ne pouvait rien faire.
Un proverbe avait traversé les âges : il n’y avait pas de repas gratuit en ce monde. Ce repas offert par une mage légendaire, si riche et si extravagant, comment aurait-il pu être gratuit ?
La réaction de Naya avait appris à Richard que son père, qu’il haïssait de tout son être, était sans aucun doute un homme connu sur le continent. Il avait aussi compris que les gens craignaient Gaton Archeron bien plus qu’ils ne l’appréciaient. Cela lui avait permis d’émettre quelques hypothèses sur l’origine de la faveur de Sharon. Bien sûr, ses propres efforts y étaient pour quelque chose, mais l’influence de Gaton avait également joué un rôle.
Richard savait parfaitement que tout ce qu’il possédait, y compris l’argent qu’il comptait utiliser pour aider Erin à surmonter ses difficultés, venait en réalité de son père : l’homme qui avait autrefois éveillé sa curiosité, mais auquel il ne voulait désormais même plus penser. Pourtant, il ne pouvait pas tout simplement refuser tout cela. Impossible de poursuivre sa voie dans la magie sans disposer d’une grande fortune pour le soutenir. Aussi obstiné fût-il, il rendrait certainement à Gaton tout l’argent reçu, avec les intérêts, avant d’accomplir les souhaits de sa mère et de ne plus jamais revoir son père.
Ou peut-être qu’un jour, le père et le fils se retrouveraient sur le champ de bataille, dans un autre plan. Après tout, le monde était plein d’événements inconcevables. Cette histoire est publiée sur nоvelping.com.
Cependant, Richard avait beaucoup appris dans ses cours de philosophie. Même s’il était déterminé à tout rendre plus tard, avec les intérêts, cela signifiait-il qu’il pouvait dépenser à sa guise l’or de Gaton, dès à présent ? Beaucoup n’y auraient sans doute vu aucun problème, mais lui ne le pouvait pas. Au plus profond de son sang brûlait une fierté instinctive héritée de ses deux parents, et cette fierté lui interdisait de se duper lui-même avec tant d’impudence.
Cette rune marquait toutefois un tournant. Ce mince morceau de peau prouvait qu’il pourrait bientôt créer des runes standards et passer de l’Agilité élémentaire à d’autres runes de base. Même habitué à vivre à Deepblue, il avait autrefois été stupéfait par le prix des runes les plus élémentaires ; désormais, il pouvait gagner de l’argent en les fabriquant et en les vendant. Cela lui rapporterait une somme considérable, même si elle ne pouvait rivaliser avec ce que Sharon lui versait ces derniers mois.
Bien sûr, Richard n’était pas assez stupide pour refuser cet argent maintenant qu’il avait les moyens d’en gagner lui-même. Cet or supplémentaire lui permettrait d’acheter davantage d’ingrédients, de s’entraîner plus vite et de jouir d’une liberté encore plus grande.
« Si… » À peine ce mot lui vint-il à l’esprit que Richard le refoula. Pourtant, il savait parfaitement ce qu’il voulait vraiment demander. S’il avait su fabriquer des runes plus tôt, aurait-il pu sauver Erin ?
C’était une question naïve et innocente, mais l’instinct lui apporta une réponse brutale et pragmatique. Rien n’aurait changé. Ce qui était arrivé était arrivé, et le temps ne pouvait pas revenir en arrière.
À mesure que Richard étudiait de plus près le monde de Deepblue, il en comprenait mieux les lois. Il y voyait de plus en plus clair dans les expressions des gens et parvenait à discerner ce que de nombreux voiles lui avaient autrefois caché.
Le temps perdu était une chose simple, mais ce monde était compliqué.