Chapitre 324
Chevalier des frontières
La contre-attaque de Richard constituait l’élément le plus important de leur plan. Ils avaient dissimulé cinq cents chevaliers tout autour du territoire pour repousser son attaque, comptant s’en servir comme prétexte pour l’attaquer plus tard. Après tout, ils n’étaient pas la Licorne des Hautes Terres. Envahir publiquement les terres d’un autre noble leur aurait attiré de sérieux ennuis à la cour. Ce serait pire encore si Richard ne recourait pas à la justice pour les poursuivre : cela lui donnerait le droit de lancer légalement une attaque contre leurs territoires.
Le convoi qui avait quitté le territoire de Richard ne comptait que cinquante gardes. Les guerriers du désert avaient beau être courageux et puissants, ils ne faisaient pas le poids face aux Aigles dorés, l’élite du Royaume de Sequoia. Les gens du désert n’étaient que des esclaves et, en matière de puissance au combat, leurs guerriers de niveau cinq ne pouvaient rivaliser avec les cavaliers de niveau sept ou huit. Leur équipement était inférieur à celui des chevaliers et, pour couronner le tout, les tribus du désert étaient dispersées, dépourvues d’organisation comme de discipline militaire. Une troupe de chevaliers d’élite pouvait affronter trois fois plus de guerriers de cette trempe et les mettre en fuite, la queue entre les jambes.
Juste avant l’engagement des Aigles dorés, tous ceux qui détenaient un véritable pouvoir s’étaient réunis sur les terres de Fontaine. Le comte Layton menait le groupe, accompagné de sir Booker, chef des Aigles dorés, du grand mage Senth, d’un clerc de Cerces de niveau dix, ainsi que de l’oncle de Fontaine. À leurs yeux, la victoire des deux cents Aigles dorés sur les guerriers du désert ne faisait aucun doute. Ne laisser aucun survivant aurait été un exploit mineur.
Voilà pourquoi la vue de tous ces chevaliers empalés sur des pieux de bois les laissa totalement sous le choc. Richard n’avait pourtant laissé aucun chevalier s’échapper ; aucun de ces grands personnages ne savait ce qui s’était passé au cours de la bataille.
Ils retrouvèrent le champ de bataille, mais celui-ci avait été délibérément dévasté. Ces terribles ravages ne pouvaient être l’œuvre de Richard, du moins pas au regard de ce qu’ils savaient de ses pouvoirs. Au choc succéda le doute, et rien d’autre.
Lorsqu’il eut fini de laisser libre cours à sa colère, le comte Layton prit un air sinistre. Il s’était certes attendu à ce que Richard riposte, mais jamais il n’aurait imaginé que le coup ferait si mal.
La défaite de Zim et cette riposte féroce en disaient long sur les capacités de Richard. Ce mage ne pouvait décidément pas être traité comme un simple chevalier titré.
Chevalier des frontières… Layton médita sur cette appellation, qui avait presque perdu tout son sens originel.
Richard était lui aussi un chevalier des frontières. Il n’avait ni titre prestigieux, ni base, ni ravitaillement, ni même une immense armée capable d’impressionner. Pourtant, ce chevalier des frontières avait anéanti toute l’armée du vicomte Zim. Et, d’une manière ou d’une autre, deux escadrons entiers d’Aigles dorés étaient tombés sous ses coups.
Cette nouvelle accablante ramena Layton à l’histoire, quelques milliers d’années plus tôt, au temps où les humains commençaient leur expansion. Les royaumes humains ne possédaient alors pas même un cinquième des terres qu’ils occupaient aujourd’hui. Ils avaient conféré des titres à un grand nombre de chevaliers des frontières, et chacun d’eux avait brandi haut son étendard de guerre avant d’envoyer ses troupes médiocres dans l’immense monde obscur.
Ce fut une époque où les héros pullulaient. Les chevaliers des frontières vainquirent sans cesse de puissants ennemis et s’emparèrent de terres fertiles appartenant aux autres races. Leurs exploits dépassaient l’imagination et le sens commun. Les terres conquises et les têtes de leurs ennemis témoignaient mieux que tout de leur puissance ; d’innombrables chevaliers des frontières inconnus se distinguèrent au combat, les uns après les autres. Tous ne devinrent pas des commandants d’exception, mais beaucoup jaillirent comme des comètes, capables d’intimider n’importe quel ennemi.
À cette époque, les récits d’hommes ayant atteint le royaume légendaire n’avaient rien d’exceptionnel. Les saints étaient si nombreux qu’ils ne méritaient même pas tous de voir leur nom inscrit dans les livres d’histoire.
Certains humains légendaires périrent dans de rudes batailles, mais davantage encore se levèrent pour prendre leur place. Les uns posèrent les fondations de divers royaumes, tandis que les autres s’efforcèrent de devenir des demi-dieux. Certains allèrent jusqu’à allumer leur feu divin et s’envolèrent vers les cieux d’un bleu profond pour rejoindre le panthéon des dieux. La Déesse du Feu, Selia, fut l’un des noms les plus éclatants de cette époque.
Et, des milliers d’années plus tard, les humains régnaient sur le plan. Le monde obscur n’occupait plus qu’un cinquième du continent. Quand les générations suivantes se remémorèrent l’époque de l’expansion, elles finirent par appeler ces siècles l’Ère de gloire.
Durant l’Ère de gloire, les chevaliers des frontières étaient les nobles les plus célèbres. Lorsqu’un homme menait des dizaines de guerriers mal équipés pour leurs premiers pas dans la guerre, il pouvait s’agir du début de l’ascension d’un être légendaire, quelques décennies plus tard.
Layton aperçut en Richard l’ombre d’une telle gloire. Le titre de chevalier des frontières avait été usé par le flux et le reflux du temps, au point que la plupart avaient oublié son ancienne splendeur. Les fantômes du passé semblaient briller à travers ce jeune grand mage.
Cependant, le comte connaissait bien l’histoire et la politique. Il faudrait beaucoup de sang et de destructions pour alimenter cette lumière. Suivez les derniers chapitres sur novelрing.com.
« Nous devons mobiliser toutes nos forces pour nous occuper de lui ! » Layton parvint à une conclusion qu’il était lui-même réticent à admettre. Pourtant, Richard avait accompli bien trop de miracles. À première vue, l’armée de Zim aurait pu anéantir Richard plusieurs fois de suite sans jamais être détruite.
Il était désormais évident que quelques groupes de chevaliers d’élite ou d’épéistes ne suffiraient pas à l’éliminer. Il fallait rassembler une véritable armée, menée par un commandant expérimenté, avec une composition équilibrée et de puissants guerriers, mages et clercs. Peut-être même un saint ? Layton réfléchit à toute allure, tandis qu’il commençait à élaborer un plan.
Certes, la venue d’un saint signifiait qu’il serait impossible de garder l’affaire secrète, mais Layton éprouvait un vif sentiment de danger. Il flairait un ennemi dont il ne voulait pas admettre la menace, un ennemi qu’il voulait écraser avant qu’il ne devienne plus puissant que lui.
Oui, un ennemi. Dans l’esprit du comte, Richard avait pris de l’importance : d’un simple pion sacrifiable servant de diversion, il était devenu l’un des ennemis officiellement désignés qu’il fallait détruire.
Richard ignorait tout des pensées de Layton. Bien que son affrontement avec le vicomte eût fait partie de ses plans, la réaction des Aigles dorés avait été bien trop rapide et vigoureuse à son goût. Cela ne changerait toutefois rien à sa stratégie. Les complications du royaume ne l’intéressaient pas ; dans un avenir proche, son statut de noble serait assuré. Il avait les yeux tournés vers les vastes Terres ensanglantées, sans maître, région chaotique aux ressources abondantes.
Il savait que la réaction à la vue des deux cents chevaliers empalés serait l’envoi d’une grande armée, difficile à affronter. Celle-ci compterait un nombre considérable de mages et de clercs, et pourrait même inclure des saints.
C’était pourtant là son objectif. Un comte devrait mobiliser toutes ses forces pour rassembler une telle armée. Il était évident qu’une entreprise pareille ne serait pas simple et qu’elle exigerait une réflexion prudente.