Chapitre 323
Secret (2)
Phaser garda le silence un instant. Une lumière infinie traversa ses yeux avant qu’elle ne prît la parole : « C’était à cause des combats. »
Elle s’exprimait dans une langue divine complexe, de la même famille que celle de la matriarche de la couvée, mais différente de tous les systèmes de langues divines connus à Norland. C’était uniquement grâce à la matriarche que Richard pouvait comprendre ses paroles, au lieu de devoir s’en remettre à la seule communication télépathique.
Un autre détail le troublait. Malgré son apparence humanoïde, un drone était censé rester un drone. La langue parlée aurait dû lui être inutile, surtout lorsqu’ils n’étaient que tous les deux et que la télépathie aurait été plus rapide. Pourtant, Phaser se comportait comme n’importe quelle humaine. Que Richard s’adressât à elle de vive voix ou par télépathie, elle répondait généralement de sa propre voix.
Mais cette fois, sa réponse ne pouvait manifestement pas le satisfaire.
« Sois un peu plus précise. »
« … Les âmes de ceux que je tue au combat sont extraites et transformées en énergie que je peux utiliser. Cela me permet de grandir rapidement », finit-elle par expliquer clairement.
« D’où te vient cette capacité ? »
« Je l’avais déjà à ma création ; elle doit venir du modèle d’origine. »
Richard hocha la tête, comprenant. Phaser semblait avoir hérité de plusieurs capacités de Sinclair, dont elle avait même amélioré certains aspects. Après tout, c’était une unité spéciale créée avec trois unités de divinité. Il ne savait toujours pas exactement ce que cela représentait, mais c’était sans aucun doute au moins aussi puissant que l’âme ancestrale d’une grande tribu d’orcs.
À en juger par son évolution, Phaser semblait renoncer à renforcer sa défense pour se concentrer sur la vitesse et les dégâts. Richard y réfléchit un moment, puis décida de ne pas entraver son évolution naturelle et de lui faire plutôt confectionner une armure légère sur mesure. Sur le champ de bataille, la défense comptait autant que l’attaque ; ne miser que sur cette dernière ne fonctionnait que lors des affrontements de faible envergure. Même une protection élémentaire pouvait souvent sauver la vie, Sinclair en était la preuve éclatante.
Après le départ de Phaser, Richard se remit à penser à Waterflower. Cette jeune femme sauvage, mais glaciale, était pareille : elle négligeait toute défense et refusait même de porter une armure de cuir. Elle ne comptait que sur ses runes, mais celles-ci ne la protégeraient en rien contre les attaques d’un véritable colosse. Il décida de lui en faire confectionner une également, ne voulant plus la laisser combattre comme bon lui semblait.
……
Avec plus de deux cents pieux dressés et les corps des « bandits » exposés, l’affrontement fit rapidement grand bruit sur les terres du baron Fontaine. En quelques jours à peine, la nouvelle sembla prendre son envol et se répandit dans tout le Royaume de Sequoia. Richard et son territoire pratiquement désert attirèrent de nouveau l’attention des puissants du royaume.
Il devint le sujet de conversation de d’innombrables goûters, festins du soir et parties de jeu. Comme personne n’avait jamais entendu parler du nom Archeron et que sa lignée officielle était réputée interrompue depuis quatre générations, on le classait parmi les nouveaux riches « qui avaient la cote ».
Ces nobles ne jugeaient toutefois pas Richard cruel : il s’était simplement servi de méthodes courantes chez les aristocrates pour régler le problème des bandits. Il était arrivé qu’un seigneur découpe des bandits, les fasse cuire et les donne à manger à ses chiens. Les actes de Richard n’avaient donc rien de particulièrement alarmant.
Le fait que Richard fût un grand mage éveillait aussi la curiosité. Un grand mage aussi jeune était rare dans toute l’histoire de Faelor ; beaucoup étaient donc enclins à croire qu’un archimage se tenait derrière lui, un personnage proche du royaume légendaire. Cet archimage inconnu devait probablement se cacher dans le monde obscur.
Le « monde obscur » désignait ici, en gros, tous les lieux que les humains visitaient rarement, voire jamais. Cela comprenait les plaines ancestrales des barbares, au sud-ouest des Terres ensanglantées, ainsi que le Plateau cendré, au nord-ouest, où les orcs, les nains et les montagnards possédaient leurs propres royaumes.
L’incident eut à peine des répercussions sur le territoire de Richard, qui n’était à l’origine qu’une étendue désolée comptant peu de villages. Mais, aux yeux des nobles ambitieux du Royaume de Sequoia, il s’agissait d’une affaire de la plus haute importance.
Dans une pièce secrète du Château du Crépuscule, un noble d’âge mûr à l’aura imposante fracassa la précieuse tasse de porcelaine qu’il tenait à la main et hurla à l’oncle du baron Fontaine qui se tenait devant lui : « C’ÉTAIT TON IDÉE GÉNIALE ! Tu n’as pas dit que Richard n’oserait pas lever la main, même s’il apprenait que nous étions derrière tout ça ? Et maintenant ? Deux escadrons des Aigles dorés entièrement exterminés, dépouillés de leurs armures et de leurs vêtements, pendus dans la nature à la vue de tous ! Dis-moi, comment comptes-tu arranger ça ?! »
« Mon seigneur, Richard a osé tuer les Aigles dorés et même empaler leurs cadavres ; c’est une insulte manifeste ! Vous devriez mobiliser une grande armée et anéantir sur-le-champ cette petite— »
Une gifle retentissante claqua. Le coup, d’une violence telle que l’homme fut projeté en plein milieu de sa phrase, l’envoya s’écraser contre le chariot chargé de services à thé, derrière lui.
Ce noble d’âge mûr n’était que de niveau 8, mais sa seule gifle avait envoyé voler un homme de niveau 11. L’oncle de Fontaine n’était qu’un chevalier titré ; face à ce comte de sang royal, il n’osait pas riposter. Il n’avait même pas eu le courage d’esquiver et n’avait pu que subir le coup.
Cet homme était le comte Layton, le neveu du roi. Ses terres regorgeaient de produits rares, ce qui lui avait permis de bâtir une puissante armée. Même sans son sang royal, il aurait été un homme qu’il valait mieux ne pas offenser. Bien sûr, il n’était pas venu pour défendre les intérêts des Fontaine ni la réputation du vicomte Zim. Mais la famille du baron était si incompétente que le comte enrageait, malgré le peu qu’il en attendait.
« Il les a fait passer pour des bandits, imbécile ! Il leur a même détruit le visage et arraché les marques secrètes cousues à l’intérieur de leur linge ! Impossible de confirmer leur identité. Il s’était déjà plaint au baron que ses caravanes avaient été attaquées à plusieurs reprises ; à ce moment-là, tu n’avais pas annoncé qu’une bande de bandits sévissait sur tes terres ? Eh bien, il a maintenant écrasé ces bandits ! Qu’est-ce qu’on peut bien dire à ça ?! »
« O-oui, mon seigneur, je n’y ai pas réfléchi », répondit l’oncle de Fontaine à voix basse en se relevant tant bien que mal. Il n’osait même pas essuyer le sang au coin de sa bouche.
Le comte Layton souffla bruyamment et lui lança un regard méprisant avant de reprendre d’un ton glacial : « Tu crois que ce sera si facile à régler ? Des excuses ? Deux cents Aigles dorés ! Comment suis-je censé expliquer ça à leurs familles ? Il ne reste même pas de corps, sans parler des indemnités ! Si tu n’avais pas été aussi stupide, ils n’auraient pas été anéantis ! »
« Pourtant, tu soutenais fermement ce plan au départ… » Bien sûr, l’oncle du jeune baron n’osa pas exprimer cette pensée ; il ne put que se lamenter au fond de lui.
Quand Zim fut vaincu, ils avaient prévu de bloquer les marchandises en route vers les terres de Richard, afin de provoquer le chevalier et de le contraindre à riposter.