Chapitre 311
La capture de la proie (2)
Peu avant les premières lueurs de l’aube, Richard se redressa de la couverture étendue à même le sol, mettant fin à une sieste d’une demi-heure. Il remit en ordre son armure et son équipement, puis fit signe à son groupe de se séparer de l’armée. Il enfourcha son cheval et les entraîna au galop dans la nuit. Une importante troupe de guerriers du désert et de barbares surgit du sol derrière eux et poursuivit l’armée du vicomte, guidée par un loup des vents d’élite.
Richard était presque plaqué contre le dos de son cheval. Il faisait encore nuit et, à la vitesse où ils filaient, le vent glacial leur faisait mal. Son groupe suivait à toute allure l’itinéraire qu’il leur indiquait mentalement ; si rien ne tournait mal, il intercepterait l’ennemi dans une demi-heure. Quand ils rattraperaient le vicomte, il ne lui resterait que sa garde personnelle : la plupart de ses soldats seraient à la traîne, occupés à repousser les bombardements des engins de jet qui les poursuivaient.
Le groupe de Richard était plutôt réduit et ne comptait que quelques personnes importantes. Des dizaines de loups des vents attendaient déjà au point d’interception. Même si Zim faisait preuve d’une force défiant les cieux et parvenait d’une façon ou d’une autre à franchir l’embuscade, la mère de couvée l’attendait à quelques kilomètres de là. Le sort du vicomte était déjà scellé.
……
L’aube venait tout juste de poindre lorsque Zim aperçut Richard. Le visage du vicomte blêmit ; ses lèvres tremblaient, mais aucun son n’en sortait. Le capitaine de sa garde lui lança un regard sombre, puis observa le petit groupe de Richard. Ses yeux s’illuminèrent soudain et il murmura quelque chose à l’oreille de Zim. Celui-ci rougit aussitôt, puis sa voix perçante, si caractéristique, retentit : « Exactement ! Il n’a plus beaucoup d’hommes, et nous sommes plusieurs fois plus nombreux que lui ! Inutile d’avoir peur, CHARGEZ ! »
Richard jeta un regard détendu à droite et à gauche. Seuls Gangdor, Waterflower, les deux trolls, Flowsand et quatre des barbares les plus forts l’accompagnaient.
Il était certes difficile de trouver des montures capables de porter les trolls et les barbares, mais ces deux races avaient grandi dans les étendues sauvages. Leur endurance était remarquable et, sur une longue distance, n’avait rien à envier à celle d’un cheval. Zim avait supposé que l’infanterie ralentirait Richard ; or, jamais il ne parviendrait à rattraper ces fantassins-là.
Zim avait encore près de trente gardes personnels à ses côtés. Son capitaine était lui aussi de niveau dix et, fort de son écrasante supériorité numérique, le vicomte décida de tenter le tout pour le tout, misant toutes ses forces sur une percée pour s’échapper.
Richard contempla sans s’émouvoir le visage déformé du vicomte. Grâce à ses perceptions aiguës, il entendit le cri de guerre de Zim : « Nous sommes les plus nombreux ! Allez-y, détruisez-les ! »
Il ne put s’empêcher de sourire. Cette Licorne des Hautes Terres n’était donc pas complètement stupide : sachant qu’il ne pourrait pas le distancer, il avait décidé de l’affronter de front et de s’appuyer sur le nombre pour remporter la victoire d’un seul coup. Tourner le dos à un grand mage était une terrible idée ; la magie allait toujours plus vite que les humains.
Mais… était-il vraiment le plus nombreux ? Ayant gardé l’essentiel de son mana pour cette bataille, Richard avait naturellement le contrôle absolu du champ de bataille. Il mit pied à terre sans hâte, sortit le Livre de rétention et lança les deux sorts d’Appel de la Nature de grade six qu’il contenait. Une vague de magie traversa le champ de bataille et fit apparaître douze ours terribles entre lui et le vicomte.
À la vue des douze ours terribles apparus tout à coup, l’esprit de Zim se vida. Il fallait au moins quatre ou cinq sorts de grade six pour invoquer douze ours terribles. Un grand mage capable de lancer autant de sorts d’un seul coup n’était plus qu’à un pas de devenir un mage suprême ! Ce chevalier des frontières qu’il poursuivait depuis tout ce temps était en réalité un puissant mage suprême ? Le vicomte décida de punir son officier de renseignement dès son retour sur ses terres et de demander officiellement des renforts à sa famille.
Mais le cauchemar était loin d’être terminé. D’autres éclairs de magie jaillirent, et Zim vit apparaître six ours terribles sur sa gauche et six autres sur sa droite. Au total, vingt-quatre ours terribles encerclaient désormais ses gardes personnels. Rien que cela suffirait à leur donner du fil à retordre ; et il leur faudrait en plus affronter les féroces subordonnés de Richard.
Lorsque les ours se mirent à grogner contre lui, le vicomte fit la seule chose sensée : il s’évanouit.
Zim eut en réalité de la chance. Il n’avait pas remarqué les dizaines de loups des vents qui étaient apparus derrière ses hommes.
Le capitaine de la garde aperçut la meute qui venait de surgir autour d’eux ; son instinct lui souffla qu’il s’agissait, eux aussi, d’invocations de Richard. Il jeta ensuite un coup d’œil au vicomte inconscient et choisit sans tarder de se rendre. Heureusement, les loups des vents et les ours terribles étaient tous sous le contrôle de Richard, sans quoi le massacre aurait été à sens unique.
……
Lorsque Zim rouvrit lentement les yeux, la première chose qu’il vit fut un visage qui le hantait dans ses cauchemars depuis quelque temps. Il poussa aussitôt un hurlement strident, pareil à celui d’une petite fille qu’on violait.
Ce cri soudain et retentissant stupéfia Richard. Voyant l’homme ramper en arrière, il éclata de rire. À la vue de cette expression terrifiée, il ne put s’empêcher de se toucher le visage, se demandant si son sang Archeron s’était éveillé. Avait-il désormais le visage d’un seigneur démoniaque ?
« Ne… ne t’approche pas ! Ne m’enlève pas mes vêtements ! » Les cris du vicomte firent changer rapidement d’expression à Richard. Ses gardes réduits en esclavage, et même les propres compagnons de Richard, se mirent à le regarder d’un air étrange.
Dans leur jeunesse, les nobles de Faelor s’adonnaient à toutes sortes de jeux. L’un des passe-temps les plus insolites consistait à s’amuser avec des personnes du même sexe. Ce n’était pas la seule interprétation possible du hurlement, mais c’était l’une des rares. Si Richard avait crié, tout se serait expliqué. Mais les cris de Zim donnèrent à ses gardes l’impression que Richard avait des goûts plutôt particuliers.
Ils ne purent s’empêcher de repenser au retour de Zim sur ses terres. Il avait rassemblé ses forces personnelles aussi vite qu’il le pouvait, trop pressé pour attendre les puissants combattants envoyés par sa famille. Son comportement actuel ne fit que confirmer certaines suppositions qu’ils avaient formulées sur les rapports entre les deux hommes. Zim avait déjà fait exécuter en secret toute son escorte de ce jour-là ; personne ne connaissait donc la vérité.
Richard n’eut pas besoin de se retourner pour deviner le demi-sourire dans les yeux de Flowsand. Un peu embarrassé et furieux, il ordonna à Zim de se taire. Mais le vicomte ne fit que crier encore plus fort.
Richard prit aussitôt une décision : il demanda à Gangdor de soulever le vicomte et de l’attacher à un arbre nu. Les gardes, qui s’apprêtaient à assister à la scène, blêmirent, déjà rongés par la peur de ce qui les attendait.
Zim ne cessa de crier, d’insulter, de menacer et de supplier tout au long de l’opération. « Tu ne peux pas me tuer, Richard ! » était la phrase qu’il répétait le plus souvent. « Je suis la Licorne des Hautes Terres… »
Quand il comprit enfin que ses revendications ne servaient à rien, Zim se mit à invoquer le rang de sa mère et de son père. Lorsque Gangdor commença à le déshabiller, il craqua complètement et se mit à parler du duc Grasberg. Il promit à Richard que, s’il le laissait partir, le duc lui offrirait davantage que le duc Direwolf. Dans son affolement, il lui promit même le titre de marquis.
Mais Gangdor avait déjà préparé le fouet et débouché la gourde de vin accrochée à sa ceinture, dans laquelle il trempa l’instrument.