Chapitre 307
Attaque nocturne (2)
Le général semblait accablé en annonçant les lourdes pertes subies par leurs montures. Plus de quarante chevaux de la cavalerie lourde avaient été dérobés, et bien d’autres étaient morts ou grièvement blessés. Un premier décompte ne leur laissait qu’une centaine de chevaux, dont moins de dix capables de porter les chevaliers lourds.
« QUOI ?! » s’écria le vicomte Zim, pâle comme s’il allait s’évanouir d’un instant à l’autre. « Il ne me reste que dix de mes adorables et coûteux chevaux ?! Qu’est-ce qui s’est passé ?! »
Chaque cavalier lourd de l’armée du vicomte disposait de deux chevaux de guerre d’élite. C’était là, à l’origine, le coût le plus élevé de la création de cette cavalerie lourde. S’il ne restait que dix chevaux de ce genre, cela représentait une perte de dizaines de milliers de pièces ! Comment ne pas en avoir le cœur brisé ?
Le général baissa la tête sans dire un mot. Il avait omis un détail : l’écurie elle-même était probablement la véritable cible de l’embuscade ennemie, et non le vicomte. Mais s’il le lui disait, il savait que l’arrogante Licorne des Hautes Terres ne le supporterait pas. Pour laver cet affront, il ordonnerait à l’armée d’avancer et d’engager un combat à mort contre ceux qui l’avaient humilié.
Le général connaissait bien Zim. Cette information pousserait le vicomte à le démettre de son commandement, condamnant l’armée à un sombre destin. Les forces de Richard avaient fait preuve d’une férocité et d’un talent tactique remarquables lors de cette attaque nocturne : elles les avaient traversés comme une brise, les brisant d’un seul coup. Après leur avoir porté un rude coup, elles avaient fui au loin, sans chercher à prolonger le combat. Le général n’oserait pas sous-estimer un tel ennemi, même si ses effectifs représentaient moins de la moitié de ceux du vicomte. Si Zim prenait le commandement…
Le général était déjà prêt à essuyer une volée de reproches. Une fois le vicomte calmé, il irait dormir. Le lendemain, tout serait oublié et Zim suivrait ses conseils. Au bout du compte, ces chevaux de guerre et ces soldats ne représentaient qu’une perte d’or. Or, c’était bien la dernière chose qui manquait au vicomte, même si la perte de quelques centaines de pièces lui faisait tout de même mal au cœur.
Pourtant, dès que la tempête se fut calmée, le capitaine de la garde personnelle du vicomte entra dans le camp. En le voyant, le général prit aussitôt un air sombre. Cet homme était grand, hardi et imposant, mais sa force de niveau 10 n’avait rien d’extraordinaire. S’il occupait le poste de capitaine de la garde, c’était uniquement parce qu’il était le cousin du vicomte ; il excellait à le flatter et à dénoncer les autres.
Comme prévu, il commença par dire : « Monseigneur, il semble que les chevaux de guerre étaient la véritable cible de l’embuscade ennemie. »
Le général sentit le monde s’assombrir devant ses yeux.
« Qu’est-ce que vous avez dit ?! » hurla aussitôt Zim. « Aux yeux de ces rustres de la campagne, moi, dont le sang est d’une noblesse incomparable et le rang si élevé, je ne vaux même pas une bande de BÊTES ?! »
Le capitaine prit un air contrit. « C’est ce qu’il semble, Monseigneur. »
« Maudits rustres ! Plébéiens puant le crottin ! Je les capturerai moi-même, et je donnerai à chacun d’eux dix jours de coups de bâton avant de les faire pendre aux portes de mon château ! Je veux que tout le monde voie clairement ce qu’il en coûte de me mépriser et de m’humilier ! Demain matin, l’armée avancera à toute vitesse. J’anéantirai ces paysans derrière leur mur de terre ! »
……
Richard établit son camp à dix kilomètres à peine de Zim, un choix audacieux. Mais, compte tenu de l’avantage qu’ils avaient pris cette nuit-là, il ne craignait pas que le vicomte se lance aussitôt à leur poursuite.
Pour marcher de nuit, il fallait bien connaître le terrain. De plus, même si Zim pouvait réellement se lancer à leur poursuite, dix kilomètres suffiraient à épuiser la moitié des forces de ses troupes. Et une autre embuscade les attendrait alors. Richard connaissait parfaitement les Terres ensanglantées, et disposait de nombreux guetteurs sous la forme de loups du vent qui rôdaient dans la nuit.
Richard se tenait sur une hauteur du camp, observant les soldats qui rentraient encore par petits groupes. Le vent nocturne était frais et agréable, au point de lui donner envie de pousser un cri. Il s’était habitué à maîtriser le champ de bataille et aimait désormais par-dessus tout garder chaque détail sous son contrôle. Chaque affrontement lui procurait de plus en plus d’avantages et lui permettait de vaincre complètement l’ennemi d’un seul coup.
C’était une sensation de maîtrise. Elle venait des faveurs de la vérité et de la sagesse, mais plus encore de son influence.
Derrière lui, l’obscurité se fendit en deux et la silhouette de Phaser apparut. L’aura de la jeune femme s’était considérablement renforcée, au point de le surprendre. Un rapide sort de détection lui apprit qu’elle avait déjà atteint le niveau 3 ! Les prises de guerre de cette nuit-là avaient beau être considérables, elles n’auraient pas dû lui permettre de progresser aussi vite.
Phaser débordait d’énergie et pouvait se servir de toutes ses capacités. Au niveau 3, elle pouvait affronter de face des guerriers de niveau 6 ; dans de bonnes conditions — la nuit ou lors d’une attaque furtive, par exemple —, même des guerriers de niveau 10 pouvaient mourir de sa main.
Pourtant, Richard ressentait toujours une légère douleur dans tout le corps, comme si des aiguilles le transperçaient. La perception aiguisée que lui conférait son sang elfe lui indiquait que cette jeune femme était capable de le menacer. De quoi le laisser perplexe : il était un mage de niveau 11, capable de lancer instantanément un bouclier de grade 3 qui pouvait résister à toute attaque d’un combattant de mêlée de niveau 3. Ce bouclier réduisait aussi considérablement les dégâts infligés par quiconque était de niveau 10 ou inférieur. Malgré tout, Phaser représentait-elle donc une menace ?
Il réfléchit en silence, estimant que les prouesses de Phaser au combat ne correspondaient pas tout à fait à la description qu’en avait faite la mère de la couvée.
À cet instant, les ténèbres se mirent de nouveau à vaciller, et Waterflower apparut de l’autre côté de Richard. Elle avait déjà la main sur sa lame, et son regard froid était fixé sur Phaser.
Phaser parut légèrement surprise et recula aussitôt dans l’obscurité. « Waterflower ! » la réprimanda Richard. « Ne lui fais pas peur ! »
La jeune femme marmonna quelque chose et disparut dans la nuit. Phaser ne ralentit pas non plus, et s’effaça complètement de son champ de vision. Toutes deux avaient beau être invisibles, Richard pouvait encore les distinguer grâce à leurs liens d’âme. Elles s’étaient éloignées de trente mètres, l’une de chaque côté de lui. Tous trois formaient une ligne droite.
Richard n’avait aucune idée de ce qui se passait, mais Waterflower avait toujours été avare de paroles, et ses expressions changeaient à peine. Le bref regard qu’il lui avait lancé ne lui avait pas permis de lire quoi que ce soit sur son visage.
C’est alors que Flowsand s’approcha. Sans sembler remarquer l’atmosphère étrange, elle se mit à lui faire le compte rendu des résultats de l’embuscade.
Grâce à ses deux dons, Richard connaissait déjà ces chiffres. Il préférait néanmoins que Flowsand les vérifie. Il lui avait également confié le décompte des pertes et l’évaluation des forces restantes.
« Zim a perdu 150 hommes, et plus de la moitié de ses chevaux ont été tués ou blessés. Il ne lui reste qu’une centaine de montures utilisables, tandis que nous avons récupéré quarante chevaux d’élite capables de servir de montures à la cavalerie lourde. De notre côté, nous avons eu quinze blessés et perdu deux guerriers du désert. »
Ces résultats pouvaient être qualifiés d’exemplaires, mais Richard avait déjà connu d’innombrables batailles. À ses yeux, cette embuscade n’était qu’une bataille de plus, le simple début d’une guerre bien plus longue.