Chapitre 3
La cérémonie
Au printemps suivant, Petit Richard avait perdu son insouciance enfantine. Le couteau de chasse qu’il portait à la ceinture n’était plus un simple ornement : il s’en servait désormais et commençait à accompagner les chasseurs dans les montagnes. Il ne s’aventurait pas trop loin et ne combattait pas les bêtes magiques en première ligne, mais il leur prêtait tout de même main-forte en posant des pièges ou en ramassant le gibier. Bobby, le forgeron, s’en réjouit tant qu’il fabriqua à l’enfant un nouveau couteau en acier trempé particulièrement résistant. Chaque fois que Richard s’en servait pour tuer une bête magique, Bobby était aux anges.
La vie de chasseur comportait toujours des risques. D’innombrables bêtes magiques se cachaient le long de la côte et dans les montagnes ; certaines s’égaraient parfois et se dirigeaient vers Rooseland. Richard rencontra un jour un loup démoniaque cendré, une véritable bête magique de rang 2 que même le chef du village devait prendre au sérieux. À l’époque, Richard n’était accompagné que de deux autres chasseurs, et ils durent livrer un combat acharné pour en venir à bout. Tous furent grièvement blessés, mais parvinrent malgré tout à traîner la dépouille du loup jusqu’au village.
Le calme anormal dont Richard avait fait preuve face à ce combat à mort stupéfia les villageois. Même le meilleur chasseur du village n’aurait pas fait mieux. De plus, sans le coup net qu’il avait porté aux muscles des pattes arrière du loup démoniaque, l’issue aurait pu être tout autre.
Quoi qu’il en fût, Petit Richard avait affronté avec calme les nombreux dangers rencontrés au cours de l’année, gardant la tête froide pour faire face à chaque situation. Jamais il n’avait reculé devant le danger.
À neuf ans, Richard avait appris le courage. Cela aurait dû être la chose la plus facile à apprendre : les jeunes montagnards ne manquaient pas d’audace. Pourtant, le courage que sa mère lui avait enseigné était extraordinaire. Voyant qu’il avait réussi, Elaine cessa de l’appeler Petit Richard.
« Mon Richard est enfin un vrai homme ! » disait-elle toujours, le visage illuminé d’un sourire dès qu’elle le regardait.
Un jour, Richard bomba le torse en l’entendant : « Pour être un vrai homme, il me faut aussi de la sagesse ! »
Sa mère en resta stupéfaite. Elle le regarda gravement et demanda : « Dis à ta mère qui t’a raconté ça. »
« C’était écrit dans un livre ! »
« Dans quel livre ? » demanda Elaine avec patience. Même les acolytes possédaient de vastes connaissances, et Elaine avait appris à son fils plusieurs langues complexes et archaïques. La lecture ne lui posait aucun problème, et il avait même achevé, durant le paisible hiver, plusieurs ouvrages sur les rudiments de la magie. Pourtant, Elaine ne se souvenait pas d’avoir lu une telle phrase dans aucun d’eux.
« Dans le livre du grenier. Il y avait plein de choses intéressantes, je ne savais pas que le monde était si vaste ! » répondit Richard avec enthousiasme.
« Ce livre-là ? » Elaine sembla se souvenir de quelque chose, puis poursuivit avec un sourire : « Il est vraiment intéressant. Mon Richard… Un vrai homme ne peut effectivement pas manquer de sagesse, mais la ténacité, la persévérance et le courage sont plus difficiles à acquérir. Tu es si intelligent que tu ne manqueras certainement pas de sagesse en grandissant. Mère voulait simplement cultiver d’autres qualités en toi. Tu comprends ? »
« Tu as oublié le bonheur ! » ajouta Richard à la hâte.
Elaine sourit, caressa la tête de Richard et répondit : « C’est vrai, et le bonheur. Mon Richard a-t-il été heureux ces dernières années ? »
Richard secoua la tête et répondit d’un air maussade : « Je n’ai pas toujours été heureux. Beirut m’embêtait, et je déteste le fruit à pain… Enfin, Mère, quel genre d’homme est Père ? »
L’expression d’Elaine changea aussitôt, puis elle répondit avec douceur : « Ton père est un véritable homme… »
Richard enchaîna aussitôt : « Je sais ! C’est aussi le pire des scélérats, celui que Mère déteste le plus ! »
Elaine eut un petit rire. Son fils lui posait cette question chaque année, et chaque fois elle lui faisait la même réponse. Il la connaissait déjà par cœur, mais cet enfant futé l’avait souvent entendue sangloter doucement au milieu de la nuit. Chaque fois qu’on évoquait son père, il percevait la haine profonde que sa mère éprouvait pour lui. Les enfants avaient l’esprit simple. Leur mère les aimait et les chérissait, et eux l’aimaient plus que tout. Richard haïrait quiconque était haï par sa mère.
Richard posait régulièrement des questions sur son père pour deux raisons. D’abord par curiosité, car sa mère lui en racontait un peu plus chaque année. Mais il voulait aussi mieux connaître son père afin de venger sa mère quand il serait grand. Il ne savait évidemment pas comment s’y prendre, mais cette idée était déjà profondément ancrée dans son cœur.
Cependant, Elaine cessa ensuite de parler de son père à Richard. Elle se contentait de dire qu’elle n’avait passé qu’un peu de temps avec lui et ne savait donc pas grand-chose.
« Un jour, tu comprendras vraiment qui est ton père. » Elaine ne sut pas pourquoi son expression changea après ces mots. C’était comme si quelque chose lui avait serré le cœur ; elle-même ignorait pourquoi elle avait prononcé cette phrase.
Richard sentit que sa mère avait perdu sa bonne humeur. Il lui tira discrètement la langue et dit : « Je vais lire un peu. » Puis il courut à l’arrière de la maison, dans le bureau-laboratoire d’Elaine, où elle préparait ses potions. Il n’y avait pas beaucoup de livres : ils portaient sur les rudiments de la magie, la médecine, l’histoire du continent, ses paysages et d’autres sujets liés à sa fonction d’acolyte. Pourtant, Richard adorait lire là-bas le soir. Une lampe magique tamisée éclairait le bureau ; une fois remplie de magie par Elaine, elle pouvait briller toute la nuit. L’huile coûtait si cher que seules Elaine, le chef du village, Bobby et quelques-uns des meilleurs chasseurs pouvaient s’éclairer jusque tard dans la nuit.
Richard passa lentement son enfance dans cette petite pièce délabrée, mais chaleureuse. Ces épais livres lui ouvraient les portes d’un monde plus vaste et plus complexe, loin de Rooseland, mais fascinant. Il rêvait depuis toujours de partir, une fois devenu le chasseur le plus remarquable du village, et d’emmener sa mère découvrir le monde au-delà des montagnes.
Dans la salle de séjour, Elaine entendit les pages qu’on tournait dans le bureau. Richard travaillait encore dur à sa lecture. L’enfant avait déjà acquis de solides bases pour apprendre la magie, mais il ne s’y était jamais vraiment essayé. Elle lui avait même interdit de méditer, lui faisant manquer l’âge idéal de quatre ou cinq ans pour devenir un bon mage ; il aurait ainsi pu accumuler la force mentale nécessaire pour commencer à pratiquer à son âge. Pourtant, Richard ne pensait pas un instant que les décisions de sa mère étaient mauvaises. Ignorant, il tenait simplement pour acquis que tout ce qu’elle faisait était juste.
Assise en silence, elle repensa à cette phrase qu’elle avait ajoutée. Une porte s’ouvrit dans ses souvenirs verrouillés, laissant déferler plusieurs événements qu’elle ne parvenait pas à refouler. Une légère migraine la prit. Elle se massa doucement les tempes et soupira discrètement. Son regard tomba sur le calendrier, où une croix indiquait que le dixième anniversaire de Richard aurait lieu dans quelques jours.
Dix ans, c’était l’âge où un garçon était considéré comme un adolescent ; il ne lui restait que trois ou quatre ans avant l’âge adulte.
« Une décennie déjà ? » Elle fixa les flammes vacillantes de la lanterne magique. La vive lumière de la lampe de laiton éclairait son visage. On ne pouvait pas la qualifier de jolie, mais elle était tout de même agréable à regarder et comptait parmi les plus belles femmes du village. Dix années n’avaient laissé aucune marque sur le visage d’Elaine ; si elle ne s’habillait pas selon son âge, aucun villageois ne s’en rendrait probablement compte. Les étrangers la croiraient encore dans la vingtaine.
Son reflet dans la lampe lui était même devenu étranger. Son visage était trop ordinaire, différent de celui avec lequel elle était née. Même elle n’aurait pas imaginé, dix ans plus tôt, qu’elle mènerait une vie aussi simple, modeste et difficile. À présent, pourtant, il lui suffisait de regarder Richard grandir jour après jour pour être heureuse.
En entrant dans le bureau, Elaine vit Richard serrer contre lui un épais livre illustré et le lire avec passion. Elle sourit : « Mon Richard aura bientôt dix ans. Mère préparera une cérémonie spéciale pour célébrer ta croissance. »
« Youpi ! » Richard bondit sur ses pieds. « Est-ce qu’il y aura des cadeaux ? » Ces moments-là montraient bien qu’il n’était encore qu’un garçon.
« Bien sûr ! En fait, ce sera quelque chose qui t’accompagnera toute ta vie ! Mais tu dois bien te reposer ces prochains jours, compris ? Il est déjà tard, tu devrais aller te coucher. »