Chapitre 297
Territoire (3)
Richard vaporisa un peu de solution sur l’épaule du duc Bevry, récitant à voix basse le sort d’insertion de la rune tandis qu’il la plaçait soigneusement. La peau se mit à grésiller dès que la rune entra en contact avec elle ; une fine couche brûla et permit à la rune de fusionner avec lui. Une demi-minute plus tard, les réseaux magiques se mirent à luire, et la peau de son épaule prit un aspect légèrement différent du reste de son corps.
Flowsand agita la main et lança un sort mineur de guérison pour atténuer la douleur de la greffe. Pour quiconque possédait un tant soit peu de pouvoir, les dégâts étaient insignifiants ; l’objectif principal était de laisser le duc la voir lancer des sorts.
Bevry étira son corps, sans ressentir la moindre gêne. En fait, une vague de puissance le traversa et le surprit. « Allons-y ! lança-t-il en enfilant sa robe. Nous devrions aller au terrain d’entraînement pour voir de quoi cette chose est capable. »
Très vite, la garde personnelle du duc disposa trois mannequins d’entraînement sur le terrain, l’un revêtu d’une cotte de mailles, le deuxième d’une armure légère et le dernier d’une armure lourde. Ce dernier avait été conçu pour simuler les propriétés d’une armure enchantée, tandis que Bevry ne maniait qu’une hache à deux mains ordinaire. L’arme n’était pas enchantée et était faite d’acier tout ce qu’il y avait de plus banal.
Le duc Direwolf brandit cette immense hache d’une seule main, comme si elle n’était qu’un morceau de peau. Sans la moindre hésitation, il avança à grandes enjambées et tailla en pièces les deux premiers mannequins d’un seul coup. Il se dirigea ensuite vers celui qui portait une épaisse armure, prit une profonde inspiration et abattit sa hache en ne comptant que sur sa force brute. Sans même recourir à son énergie, il asséna un coup dévastateur à l’armure !
Une profonde fissure apparut aussitôt dans l’épaisse plaque. Le mannequin en bois dur fut pulvérisé en un instant, et l’armure se déforma jusqu’à n’être qu’un amas de ferraille. Elle ne céda pourtant pas ; au contraire, la hache du duc se courba entièrement et sa surface se déforma. Le manche d’acier se tordit à son tour, méconnaissable. Cette hache ordinaire n’avait pas résisté à la force prodigieuse du duc et s’était retrouvée réduite à l’état de ferraille.
Après avoir senti cette poussée de puissance, Bevry jeta négligemment la hache au sol et éclata d’un rire sonore. « Bien ! Non, extraordinaire ! J’aimerais voir ce que ce vieux fou de Whiterock peut bien opposer à ma hache, maintenant ! »
……
Le banquet du soir fut particulièrement bruyant et animé. Tous pouvaient sentir l’immense joie du duc Direwolf.
Le duc parla avec enthousiasme d’une attaque directe contre le duché de Whiterock. Sa gestuelle vigoureuse et sa voix pénétrante firent même monter l’adrénaline de Richard. C’était la première fois qu’il voyait Bevry déployer ses talents d’orateur et de chef.
Le banquet était bien plus imposant que prévu. Tous les fils adultes du duc étaient présents, ainsi que le mage en chef, le trésorier, le premier ministre… même les marquis de la cour, qui ne possédaient aucun territoire à la hauteur de leur rang, et plusieurs commandants de l’armée… La salle était bondée. Pratiquement toutes les forces de la Ville de Deepcliff étaient représentées.
Dans cette atmosphère si exaltée, Richard ne savait plus si c’était la rune qui le réjouissait ou l’espoir de voir Perrin survivre.
Le banquet ne prit fin qu’au cœur de la nuit. Peu après, le majordome du duc frappa à sa porte et fit entrer deux serviteurs portant un coffret de cuir scellé par magie. Il l’informa que le duc lui faisait cadeau de ce présent, puis se retira.
Richard ouvrit le coffret et découvrit qu’il contenait plus de dix petits compartiments. Chacun renfermait un type différent de matériau magique, accompagné d’une note précisant son nom, ses usages, sa provenance et son prix habituel. Certains compartiments ne contenaient que la note ; les matériaux dont elle parlait étaient bien trop précieux pour traîner dans le trésor du duc. Ils se négociaient au gramme.
Ce coffret d’échantillons avait bien plus de valeur pour Richard qu’un simple coffret de matériaux magiques. Recenser et classer les ressources naturelles de ce plan constituait l’un de ses objectifs les plus importants : cela lui permettrait de trouver comment maximiser les profits une fois le portail entre les deux plans ouvert.
Ces informations étaient cruciales pour la conquête des plans et formaient la pierre angulaire de toute stratégie. Blackgold lui avait déjà donné un exemple concret pour illustrer de manière frappante l’importance d’une gestion de qualité dans le commerce interplanaire. Deux plans extrêmement similaires pouvaient présenter un écart de profit supérieur à un ordre de grandeur ! Ce coffret d’échantillons offert par le duc ferait gagner à Richard la moitié du travail qu’il aurait dû accomplir par la suite.
Au cours des jours suivants, Richard consacra presque tout son temps à rencontrer divers fonctionnaires. Posséder un véritable titre de noblesse n’avait rien à voir avec celui de chevalier des marches, qui ne nécessitait qu’un document officiel de pure forme. La vérification des frontières de son territoire était une procédure extrêmement complexe et fastidieuse, tout comme le rapport au conseil du royaume pour faire homologuer son blason et son emblème.
Contre toute attente, Kars se révéla être un assistant compétent. Malgré une certaine inaptitude et une paresse prononcée, il possédait tout de même l’assurance et les capacités élémentaires d’un véritable noble. Il s’acquitta fort bien des tâches administratives, notamment de la mise en forme des textes.
Marvin, que Richard n’avait pas revu depuis son arrivée, se présenta lui aussi après le banquet. Il expliqua qu’il avait séjourné jusque-là dans une auberge sous le contrôle du duc, où les subordonnés de Bevry l’avaient traité comme un envoyé officiel. Toutefois, chacun savait que le clerc déchu ne reverrait probablement jamais la lumière du jour si les négociations échouaient.
Avec deux nobles de Faelor à son service, Richard vit toutes les tâches avancer comme prévu, même si elles restaient difficiles à mener à bien. Le plus gros problème était qu’il devait fournir un arbre généalogique complet : aux yeux de la haute société, il était impensable qu’une famille puissante n’ait pas d’histoire. Marvin avait déjà prétendu que Richard était issu d’une maison éteinte ; heureusement, il ne lui restait donc qu’à inventer quelques détails.
Lorsque l’arbre généalogique fut enfin prêt, Richard hésita longuement avant d’y inscrire le nom d’Archeron. Marvin et Kars prirent ensuite le relais et l’intégrèrent avec ingéniosité comme une branche d’un ancien clan de sang. Les fonctionnaires du duc étaient assez avisés pour fermer les yeux sur les petites incohérences.
Il fallut une semaine entière pour achever toutes ces démarches. Des nouvelles étaient déjà parvenues des troupes envoyées dans son territoire : tous les habitants de Bran étaient morts. Richard soupira en l’apprenant ; pas étonnant que Sinclair se soit présentée au Château du Crépuscule.
Les habitants étaient indispensables au développement d’un territoire. Les terres que le duc lui avait cédées étaient riches et fertiles, mais se composaient surtout de forêts, de montagnes et de prairies. Situées à la frontière de la Terre du Tumulte et des Terres ensanglantées, elles étaient exposées aux attaques convergentes de bêtes magiques. La région était donc déserte et ne portait que peu de traces d’occupation humaine. On n’y trouvait que trois à cinq villages, pour une population totale d’environ deux mille personnes.
Il fallait des bras pour cultiver les champs, exploiter les mines, reconstruire les routes, bâtir un château, fabriquer des armes et des outils… Même ériger l’autel du Dragon Éternel nécessitait une foule de travailleurs. Richard n’avait pas à se préoccuper de l’armée : la mère des couvées s’en chargerait. Pourtant, même sur ce plan, la situation était loin d’être brillante. Il ne lui restait que moins d’une centaine de guerriers du désert et une trentaine de barbares, ainsi que moins de vingt soldats humains parmi ceux qui s’étaient rendus. Zendrall n’avait plus que quatre guerriers des ténèbres, mais ce n’était même pas le pire. Presque tous ses chevaliers avaient également péri, le privant d’une chaîne de commandement fiable.