Chapitre 295
Territoire
Lorsque Perrin se retourna, Richard fut surpris de découvrir que l’homme avait un visage extrêmement jeune. C’était sans conteste un jeune homme, qui n’avait certainement pas plus de trente ans. Pourtant, ses cheveux blancs et son dos voûté lui donnaient, vu de derrière, l’apparence d’un sexagénaire. Et cependant, lorsqu’il revit son dos, Richard sentit que son aura était véritablement ancienne. Il se tourna vers Flowsand, qui hocha légèrement la tête pour confirmer son intuition. Le corps de Perrin avait bel et bien vieilli, mais son âme était jeune !
Perrin dégageait l’aura d’un mage de faible niveau, aux alentours du sixième ou du septième.
Le duc referma doucement la porte derrière eux et conduisit Richard et Flowsand dans un salon voisin. Il prépara lui-même une théière de thé noir corsé, puis déclara avec amertume : « Perrin est mon troisième fils…
Richard fut légèrement surpris. Le duc Bevry n’avait que quarante-six ans, et Perrin en avait tout au plus un peu plus de trente !
Le duc marqua une longue pause, comme s’il peinait à trouver ses mots. « Perrin… Sa mère fut le grand amour de ma vie, mais elle mourut en accouchant, après un travail difficile. Même tout jeune, le garçon avait un talent sans égal. Il n’était pas simplement un génie comme on en rencontre un sur un million ; non, il était bien au-delà ! C’était le genre de génie qu’on ne croise pas une fois dans sa vie ! Tout ce que vous avez vu était le fruit de ses seules recherches. Il affirme que c’est la voie qui mène au mystère ultime des matrices magiques, et qu’il a déjà trouvé la clé de cette grande porte. »
Richard parut parfaitement calme, mais, en réalité, il était encore plus stupéfait. Faelor et Norland avaient des systèmes de magie similaires, à ceci près que Faelor avait un temps de retard. Le mystère ultime des matrices magiques… Quel que soit le nom qu’on lui donne, le résultat final, c’étaient les runes !
« Perrin n’a que vingt ans, dit calmement Bevry. »
« Est-ce une malédiction ? demanda Flowsand. »
« Oui. Je soupçonne une malédiction du Dieu du Temps. À quinze ans, Perrin a publiquement exposé certaines idées sur l’origine de Faelor. Il pense que le système de pouvoir du plan est imparfait et que Faelor ne peut donc pas être considéré comme le plan parfait, irréprochable et suprême que prétendent les dieux. Il doit exister quelque part un plan dont le système de pouvoir dépasse de loin le nôtre, mais nous les qualifions tous de primitifs et de barbares. Il a aussi émis l’hypothèse que les dieux de Faelor ne sont pas les plus puissants ; dans la multitude des plans, il doit probablement exister un dieu redoutable qui les surpasse. »
En effet, ce Perrin ressemblait beaucoup à Essien. C’était une hypothèse d’une audace folle, qui témoignait de son immense génie : à quinze ans à peine, le garçon avait fait un pas de plus vers la vérité !
Richard garda le silence. L’histoire lui avait appris que ceux qui devançaient leur époque d’un pas devenaient de grands personnages, mais que ceux qui la devançaient de deux pas finissaient en sacrifice. Les propos de Perrin sur la puissance des dieux de Faelor relevaient tout bonnement du blasphème.
La voix du duc se fit plus amère. « Peu après que ses idées eurent bouleversé le royaume, Perrin se mit soudain à vieillir dix fois plus vite que la normale. Cinq ans plus tard, il venait tout juste d’avoir vingt ans, mais son corps était déjà celui d’un vieillard de soixante-dix ans. Beaucoup murmurent que c’est à cause de ses paroles sacrilèges. Les dieux se sont irrités et l’ont puni.
« Depuis cet incident, il a commencé à craindre le soleil et le vent. Seules les profondeurs de cette montagne, protégées par les pouvoirs de nos ancêtres et leurs formations magiques, lui épargnent les tourments de sa malédiction. À présent, son seul souhait est d’achever les fondements des mathématiques magiques avant que la Faucheuse ne frappe à sa porte. »
« Voilà donc ce poids ? » demanda Richard d’un ton ambigu.
« Oui. Perrin… Je dois tant à sa mère, et je lui dois tant à lui aussi. »
Richard se tourna vers Flowsand. « Y a-t-il un moyen ? »
Flowsand acquiesça. « C’est une puissante malédiction de vieillissement, probablement lancée par Runai elle-même. Elle n’agit pas sur l’écoulement du temps ; elle accélère directement le vieillissement de son corps. Oui, il s’agit sans doute d’un châtiment divin.
« Bien sûr, le pouvoir d’un dieu dépasse le mien. Je ne suis pas encore assez puissante pour lever directement cette malédiction. Cependant, une fois l’autel construit et le sacrifice offert avec succès au Dragon Éternel, la grâce du Dragon pourra lever la malédiction. Mais les dégâts sont déjà faits. Perrin aura également besoin d’une bénédiction bien plus puissante pour retrouver son corps. »
Flowsand expliqua rapidement le fonctionnement d’une telle bénédiction, puis conclut : « L’autel et l’offrande seront essentiels pour sauver Perrin. »
Pour la première fois depuis leur rencontre, les yeux du duc s’illuminèrent. Il avait fait de son mieux pendant les cinq dernières années. En plus d’implorer la clémence des dieux, il avait déjà exploré d’innombrables pistes. Il avait consulté une quantité infinie d’anciens registres et envoyé des émissaires dans des pays lointains à la recherche d’herbes légendaires, de bêtes magiques, de matériaux… de tout ce qui pouvait prolonger une vie.
Et, pour la première fois, il sentit qu’il y avait de l’espoir.
Il s’enquit avec précaution de la qualité des offrandes nécessaires. Lorsqu’il apprit qu’une bénédiction liée au temps exigeait au minimum un démon ou un diable puissant, son visage se contracta légèrement. Mais son air préoccupé céda bientôt la place à la détermination et à la résolution.
Les démons supérieurs et les diables dépassaient tous en puissance les saints de Norland. Les plus redoutables approchaient même le vingtième niveau. C’était un ennemi de taille à provoquer pour le duc Direwolf, mais il n’hésiterait pas.
« Où l’autel sera-t-il construit ? demanda le duc.
— Sur mon territoire, répondit aussitôt Richard. J’y ai déjà réfléchi. Ce sera plus facile de garder le secret ainsi.
— Très bien ! Je ferai de mon mieux pour vous soutenir. De quoi avez-vous besoin ? De provisions ? D’or ? De troupes ? » C’était là une marque évidente de soutien.
Richard y réfléchit un instant. Il ne pouvait pas demander grand-chose : pour l’heure, ils n’avaient qu’un accord de principe. Leur relation était très fragile, et des exigences excessives risquaient de la briser.
« Je vous remercie de votre bonté, Votre Grâce. J’ai effectivement besoin d’aide, et principalement dans trois domaines. D’abord, il me faut une filière commerciale régulière pour la nourriture, les armes, les esclaves et les matériaux. Ensuite, j’ai besoin d’une liste de noms : je dois connaître vos véritables alliés, ainsi que les puissants dont je dois me méfier. Y compris les êtres légendaires ; plus la liste sera détaillée, mieux ce sera. Enfin, et c’est le plus important, il me faut une grande quantité de matériaux pour construire l’autel. Je paierai les fournitures, mais j’ai besoin de la garantie que vous nous les procurerez. »
Le duc posa sur Richard un regard appuyé, un léger sourire aux lèvres. « Vous ne me demandez ni argent ni troupes, hein. Vous êtes un sacré ambitieux, vous ! »
Richard éprouva une légère inquiétude, mais son visage resta impassible.