Chapitre 293
Dieux et plans (2)
Le duc tendit machinalement le bras, voulant prendre la Reine de la Nuit pour l’examiner de près. Mais il s’immobilisa en plein geste, puis le ramena lentement à lui. Il savait qu’il s’était laissé emporter : les yeux ne valaient rien pour jauger la puissance divine. Tout pouvait n’être qu’illusion ; seule sa perception était fiable. Bevry ne croyait pas que ces enfants puissent le tromper, pas même ce mage de niveau 11.
Ce ne fut qu’alors qu’il se rappela ce que Richard avait dit un peu plus tôt, avec le plus grand sérieux : « Vous avez dit que ce dieu s’appelait le Dragon de l’Éternité et de la Lumière ? »
Le léger tremblement dans sa voix passa inaperçu. Mais le titre complet du Dragon Éternel était tout bonnement stupéfiant ; en y réfléchissant bien, on aboutissait à une conclusion incroyable !
Toute vie avait ses limites. Même les puissants légendaires finissaient par mourir, et les dieux eux-mêmes n’étaient pas à l’abri de la mort. Ils allumaient leurs feux divins et grandissaient, cherchant à gagner en puissance et en rang, à bâtir des royaumes divins toujours plus vastes. Puis venait leur déclin, jusqu’à ce que de nouveaux dieux les remplacent.
Certains dieux duraient jusqu’à la fin de leur plan, mais même les plans finissaient par être détruits. Parfois, cette destruction survenait si vite que toutes les créatures qui y vivaient en ressentaient le moment ; d’autres fois, elle s’étirait si lentement qu’elle semblait durer une éternité. Quand le plan périssait, les dieux connaissaient le même sort.
Le titre d’un dieu n’était pas attribué à la légère. Le plus souvent, son domaine était déterminé au moment où il allumait son feu divin ; une fois sa transcendance achevée, il connaissait son titre et le révélait à ses fidèles. Si Runai pouvait se proclamer Déesse du Temps, c’était uniquement parce qu’aucune autre divinité de Faelor ne possédait un domaine semblable.
Bevry avait déjà rencontré les prêtres de Runai et comprenait l’étendue de ses pouvoirs. Ce qu’il ressentait face au Dragon de l’Éternité et de la Lumière bouleversa son jugement sur sa grandeur, au point de lui faire croire que la réputation de la Déesse du Temps était exagérée. Les pouvoirs de Runai pouvaient altérer le cours du temps, mais seulement temporairement. Une fois leurs effets dissipés, la région touchée revenait à la normale. C’était comme un barrage qui bloquait le cours d’une rivière : dès que les vannes s’ouvraient, les eaux retenues se déversaient en torrent. Le Dragon Éternel, lui, était différent. Son pouvoir modifiait les lois fondamentales du temps. Ce n’était pas comme construire un barrage sur une rivière, mais plutôt comme élargir un ruisseau.
« Dragon de l’Éternité et de la Lumière, Dragon de l’Éternité et de la Lumière… » Le duc ressassa ce nom qu’il n’avait jamais entendu, puis resta un moment comme absent. Le mot « Éternité » l’avait profondément ébranlé.
Richard était assis en silence, sirotant un thé noir grand cru. Tout ce qui semblait retenir son attention était le liquide qui tournoyait dans sa tasse.
Un dieu qui maîtrisait le temps lui-même et n’avait même pas besoin de la foi de ses fidèles… Ce dragon devait vraiment se situer au-dessus des plans. C’était la seule explication à son absence de besoin de croyance. Visit novelping.com for the full chapter.
« Si… » Bevry se reprit rapidement. « Si ce Dragon de l’Éternité et de la Lumière possède un domaine correspondant à son nom, sa grâce permet-elle de prolonger la vie ? »
C’était exactement la question que Richard attendait. Il releva la tête et soutint le regard clairvoyant du duc, puis répondit avec autant d’indifférence que possible : « En effet. C’est le plus haut degré de la grâce du Dragon Éternel. »
Le duc hocha la tête et poursuivit : « Et comment obtenir la grâce du Dragon Éternel ? »
Le moment était crucial. Richard avait préparé depuis longtemps une réponse bien argumentée. « Tout d’abord, il faut lui témoigner un minimum de respect. Préparez une offrande et présentez-la sur un autel sacrificiel. La bénédiction reçue dépendra de ce que vous sacrifierez. »
« Comme les offrandes que nous faisons à nos ancêtres. Quel genre de sacrifice devrions-nous apporter ? Du bétail ? Des bêtes magiques ? Des esclaves ? »
« Tout objet doté d’une puissance extraordinaire… ou tout être vivant. Tout ce qui est unique est susceptible d’éveiller l’intérêt du Dragon. » Richard avait choisi avec soin le terme « vivant », mais il ne décrivait pas toute la réalité. À ses yeux, sacrifier quelqu’une comme Runai aurait accordé des milliers d’années de vie. Avec du talent et de la chance, cela suffirait à allumer son propre feu divin.
Bevry rit lorsque Richard eut achevé son explication. « Dans ce cas, si je sacrifie quelqu’un comme la Déesse du Temps, j’obtiendrai des milliers d’années de vie ? »
Cette fois, ce fut Richard qui resta stupéfait. Il fixa le duc, qui parlait de tuer des dieux comme si de rien n’était, puis jeta un regard à Flowsand avant de répondre : « C’est exact. »
Le duc sourit et posa une autre question cruciale : « Puisqu’il faut faire un sacrifice, l’autel doit être d’une importance capitale. Vous n’en avez pas apporté un de votre plan, n’est-ce pas ? »
« En effet. Il nous faut en bâtir un nouveau », reconnut Richard. C’était là son principal objectif.
Bevry réfléchit un instant. « Je suppose que nous pourrions prétendre qu’il s’agit d’un autel dédié au culte des ancêtres. Mais si les sacrifices ont tant d’importance pour le Dragon de l’Éternité et de la Lumière, la construction de l’autel est-elle soumise à des exigences particulières ? »
Richard se tourna vers Flowsand. Elle hocha la tête avant de répondre : « Il nous faut établir une connexion stable avec le Dragon Éternel, afin de pouvoir lui transmettre les sacrifices. L’autel doit être doté d’une puissance colossale. La majeure partie viendra du premier sacrifice, qui devra donc être considérable. La construction de l’autel elle-même nécessite aussi beaucoup de matériaux magiques. Je peux vous en fournir une liste détaillée, mais j’ignore si ce plan en possède suffisamment. »
« Ça semble réalisable… » Le duc réfléchissait, les sourcils hauts et droits rapprochés. La décision était manifestement importante et difficile à prendre.
Richard gardait son calme en apparence, mais il ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter. Le duc réagissait autrement qu’il ne l’avait prévu. L’homme ne semblait guère désireux de vivre plus longtemps, or c’était le pivot de tout ce plan. Si le duc Direwolf ne s’intéressait pas à l’immortalité, cette entrevue n’était plus qu’un piège. La seule chose qui le rassurait un peu, c’était qu’il serait presque impossible de feindre la foi. Si le duc voulait obtenir la grâce du Dragon Éternel, son aide devait être sincère.
Depuis longtemps, il avait vidé sa tasse, mais continuait à la faire tourner machinalement. Le temps s’était mis à traîner ; à un moment, ce salon agréable était devenu étouffant et suffocant, et des perles de sueur avaient perlé sur son corps. Ses vêtements commençaient à lui coller désagréablement à la peau.
Après ce qui lui parut une éternité, le duc posa enfin sa propre tasse de thé, dont les parois semblaient s’être amincies. « Richard, dit-il avec un sourire, vous me demandez ni plus ni moins de trahir tout ce plan. »