Chapitre 292
Dieux et plans
La pièce sombra aussitôt dans un silence de mort. Seules s’entendaient les respirations d’Olar et de Kars, particulièrement lourdes et rapides.
Richard s’adossa à son canapé sans perdre son calme. « S’ils pouvaient vous donner ce que vous désirez, je ne serais pas assis ici. »
Le duc Bevry eut un petit rire. « Vous avez du courage, mais à ce point, c’est de la pure sottise. Si Cerces et Neian eux-mêmes ne peuvent pas m’accorder ce que je veux, comment le pourriez-vous ? Si vous n’avez que des runes à offrir, nous n’avons rien à nous dire. Un accroissement de ma puissance est fort tentant, mais cela ne suffit pas. » Le duc gardait son air doux et affable, mais son sourire se fit plus acéré.
Richard ne se laissa pas troubler par la pression. « Bien sûr, je ne peux pas y parvenir seul. Mais j’ai ma famille derrière moi, un véritable monstre de puissance légendaire, un plan tout entier et un vrai dieu qui transcende les plans eux-mêmes ! Voilà précisément pourquoi je peux me tenir devant vous en ce moment. »
« Un dieu ? » Le duc éclata de rire en caressant doucement la bague qu’il portait au doigt. « Vous savez que ma famille vénère ses ancêtres ; cela est parfaitement incompatible avec les dieux. Si vous pouviez d’une manière ou d’une autre me faire changer de croyances, pourquoi aurais-je attendu si longtemps ? Vous autres, les gamins, venez d’un autre plan. J’aurais pu vous livrer à une Église depuis longtemps. »
L’atmosphère s’alourdit de nouveau. Marvin, qui tirait les ficelles au Royaume de Sequoia, n’aurait certainement pas admis que son seigneur était un intrus. Pourtant, les terres du baron Forza étant si proches, Bevry ne pouvait ignorer les mouvements inhabituels de Richard. Malgré tout, c’était la première fois que l’homme évoquait clairement l’existence d’un autre plan.
Richard resta calme, comme s’il prenait part à un débat universitaire rigoureux. « La foi des descendants permet à un ancêtre d’absorber leurs offrandes. Le but ultime reste de permettre à l’âme de vos ancêtres de devenir demi-dieu, afin que votre famille puisse emprunter la puissance de sa lignée pour franchir un cap lorsque le besoin s’en fait sentir. Cela n’est incompatible avec le panthéon que parce que la foi se trouve divisée, alors que les dieux en ont eux aussi besoin. »
Le duc se montra intéressé. « Vous savez tout cela, et pourtant vous osez évoquer un dieu. Prétendez-vous que le vôtre n’a pas besoin de ma foi ? »
« En effet ! » répondit Richard.
Le duc Direwolf parut quelque peu surpris, mais ne contesta pas cette réponse qui semblait enfreindre les lois du plan. Il hocha plutôt la tête, visiblement encore plus intéressé, et jeta un regard à Flowsand. « Cette jeune fille est donc une clerc ? Niveau 10 à un si jeune âge… Votre dieu doit être vraiment puissant. Elle a un avenir prometteur ; si elle appartenait à l’Église de Neian, elle pourrait prétendre à la papauté.
« Richard, le plan d’où vous venez est manifestement remarquable. Mais pourquoi avoir amené cette jeune fille à Faelor ? Ce plan a une longue histoire, et les dieux l’ont coupé du monde extérieur. Les dieux hérétiques… Pardonnez mon manque de courtoisie… Aucun dieu étranger ne peut y étendre son pouvoir. Quand la puissance que renferme cette jeune fille sera épuisée, elle ne servira plus à rien. Ici, elle ne peut que me montrer la puissance de votre dieu. »
« Vous n’avez qu’à moitié raison, Votre Grâce. Flowsand est bien ici pour vous montrer la puissance du grand Dragon Éternel, mais même à Faelor, elle peut restaurer son mana et progresser normalement. »
« Oh… Elle peut restaurer ses pouvoirs… Attendez ! » L’expression du duc Direwolf changea soudain. En tant que chef d’une famille de vénérateurs des ancêtres dont l’histoire dépassait celle de certaines puissantes familles royales, il comprenait parfaitement ce que signifiait la capacité de Flowsand à restaurer son mana. Le dieu qu’elle servait était si puissant qu’il pouvait briser le sceau de Faelor !
Ce dieu était redoutable ! Il était soit assez puissant pour soumettre les dieux de Faelor, soit maître de lois qui dépassaient les limites de Faelor. Quelle que fût la vérité, aucune créature de Faelor n’avait de quoi s’en réjouir. L’arrivée de Richard signifiait que ce grand dieu avait tourné son attention vers eux.
Surpris, Bevry avait presque bondi sur ses pieds, mais son arrière-train venait à peine de quitter le canapé qu’il se rassit. Le choc qui se lisait sur son visage s’estompa peu à peu.
Son regard se fit extrêmement perçant et passa à plusieurs reprises de Flowsand à Richard. Pourtant, Flowsand était une clerc titrée, tandis que Richard avait un maître légendaire pour soutien. À Deepblue, quelqu’un du niveau de Bevry ne méritait même pas qu’on se batte contre lui. Le regard insistant du duc et la pression qu’il dégageait inconsciemment ne les intimidèrent pas le moins du monde.
« Pardonnez mon manque de courtoisie, mais comment pouvez-vous prouver ce que vous avancez ? »
À vrai dire, la chose était assez facile à prouver. Il suffisait que Flowsand lance quelques sorts puissants et épuise son mana, puis attende quelques jours pour montrer que ses réserves s’étaient reconstituées. Mais l’enjeu était bien trop important ; le duc Bevry n’aurait pas la patience nécessaire.
Heureusement, Richard avait prévu cette réaction. Il se tourna vers Kars. « Kars, approchez-vous du duc et laissez-le vous examiner. Hum… Profitez-en pour lancer quelques sorts. »
Kars acquiesça et se leva. Il marcha jusqu’au milieu du salon, puis lança un sort de guérison sur le duc.
Bevry se montra quelque peu sceptique. Les sorts de guérison étaient à la portée de tous les clercs, mais malgré le faible niveau de Kars, le résultat laissait perplexe. Le sort avait produit un effet deux fois moindre que ce à quoi le duc s’attendait. Pourtant, en examinant Kars de plus près, il fut stupéfait.
Il venait de comprendre que Kars était un clerc déchu !
Après avoir observé Richard si longtemps, le duc devait reconnaître qu’il lui était devenu difficile de distinguer Richard et les autres intrus des habitants du plan. Après tout ce temps, certains avaient pu s’assimiler aux gens du pays ; mais l’apparition d’un clerc déchu était tout autre chose. Seul le pouvoir d’un dieu pouvait engendrer un clerc déchu. Kars était de niveau 7, mais Flowsand n’était que de niveau 10. Même si elle lui avait transféré l’intégralité de ses réserves de mana, il aurait été impossible au clerc désormais déchu d’atteindre son état actuel. Sa seule présence suffisait à prouver de façon irréfutable que le pouvoir de ce dieu pouvait s’étendre jusqu’à Faelor.
Peu après, Kars sortit un pot où poussait une plante à fleurs appelée la reine de la nuit. Cette plante était commune à Faelor ; sa particularité était que sa fleur ne s’épanouissait qu’une minute à peine avant de se faner. Pour l’heure, la plante ne portait qu’un bouton, mais Richard sortit un flacon de solution magique et le versa dessus, faisant lentement éclore la fleur. Ce genre de solution magique, qui favorisait la croissance des plantes, était assez courant, même à Faelor.
Au moment où Richard commença à verser la solution, Kars achevait presque son incantation. Le sort était long et fastidieux, et il lui fallut une demi-minute pour le lancer. Dès que la reine de la nuit s’épanouit, le sort s’abattit sur sa fleur d’un blanc étincelant. Tandis que tous retenaient leur souffle, la plante resta fleurie pendant trois bonnes minutes avant de se faner.
Le duc se leva brusquement !
La puissance qui s’était abattue sur la plante n’était pas une force qui favorisait la croissance, ni un simple stimulant. C’était le pouvoir du temps ! Un pouvoir temporel entièrement différent de celui de la Déesse du Temps, Runai ! Il était sans limites ; malgré son extrême faiblesse, le duc percevait qu’il dépassait Faelor lui-même ! Même en faisant de son mieux, Bevry ne pouvait effleurer qu’une goutte de cet océan de puissance. Sa majesté colossale le laissa sans voix !