Chapitre 290
Monnaie d’échange
Richard s’était renseigné sur Bevry avant la rencontre et sut donc aussitôt que les cavaliers qui venaient de les dépasser appartenaient aux chevaliers du Loup sinistre. Or, ceux-ci étaient plus d’un millier. Si les plus faibles d’entre eux étaient de niveau huit, ils formaient une force redoutable, capable de rivaliser avec sa propre armée.
Avec un équipement supérieur, un entraînement complet et un général compétent à leur tête, un groupe d’élite pouvait facilement anéantir une armée entière sur le champ de bataille, même si ses adversaires étaient d’un niveau comparable. Le simple groupe de dix chevaliers qui venait de passer avait davantage impressionné Richard que cent bandits à cheval.
Ils échangèrent un regard : Flowsand et lui étaient parvenus à la même conclusion. Seule la vue de la majestueuse Ville de Deepcliff pouvait leur faire mesurer la puissance qu’il leur faudrait pour conquérir Faelor. À vrai dire, ils avaient déjà procédé à quelques calculs : s’ils voulaient conquérir le plan tout entier, il leur faudrait déployer toutes les forces de l’un des trois empires humains de Norland ! Après tout, Faelor n’était que de quelques niveaux inférieur à Norland et sa superficie était presque équivalente.
Ce plan était comme une montagne de fromage gigantesque, mais leur puissance à eux n’était pas même celle d’une fourmi. Une avidité inconsidérée ne leur apporterait que des ennuis ; ils risquaient même de mourir écrasés sous cette montagne.
Le messager du duc conduisit Richard dans une petite auberge de la place sud, puis fila au château pour organiser une rencontre. Avant de partir, le vieux chevalier lui recommanda à plusieurs reprises de rester en ville et d’attendre des nouvelles du rendez-vous. Le duc Bevry lui fixerait probablement une audience dès le lendemain.
À la tombée de la nuit, Richard entra dans la chambre de Flowsand et la trouva en train de soigner Waterflower. La jeune femme avait été grièvement blessée lors de son combat contre Sinclair ; seuls les efforts acharnés de la clerc l’avaient sauvée. Même si ses blessures semblaient guéries en surface, ses organes étaient encore atteints. Flowsand devait régulièrement lancer sur elle un sort de Rajeunissement pour accélérer sa convalescence.
Une fois le sort lancé, Flowsand laissa paraître quelques signes de fatigue. Elle fit sortir Waterflower, puis s’assit au bureau, ouvrit une potion de récupération de mana et la but lentement. Ces potions aidaient aussi les clercs, quoique moins efficacement que les mages. Faelor ne possédant aucun sanctuaire du Dragon Éternel, Flowsand n’avait d’autre choix que de gaspiller ses potions.
Richard s’assit à côté d’elle et examina attentivement son visage, tout en scrutant son aura. Ses traits se décomposèrent soudain. « Ton réservoir de mana a été endommagé ?
Flowsand acquiesça d’un grognement, d’un ton indifférent. « Ça va. C’était le prix à payer pour forcer mon passage au niveau supérieur. Heureusement, les dégâts ne sont pas trop importants. Je n’ai pas perdu de niveau ; je ne pouvais espérer mieux.
Richard soupira sans savoir comment la réconforter. Si elle n’avait pas utilisé de force la Lentille du Temps pour ralentir Sinclair, ils auraient tous péri sous les coups de cette démone. Mais les conséquences de cette décision commençaient à se faire sentir. Son réservoir de mana continuerait certes à s’accroître avec ses niveaux, mais ce qu’elle avait perdu ne reviendrait pas.
Flowsand sourit, touchée par l’inquiétude de Richard, et prit sa main dans la sienne. « C’était le prix à payer. La décision est prise, inutile de ressasser tout ça. Je sais pourquoi tu es venu : tu veux discuter de la façon dont nous allons ferrer le duc demain, quand nous le rencontrerons, n’est-ce pas ?
Richard hocha la tête, les sourcils froncés. « À voir la Ville de Deepcliff et les chevaliers du Loup sinistre, j’ai peur que nos idées de départ ne fonctionnent pas. Le duc est devenu un saint depuis longtemps et dispose aussi d’un pouvoir politique. La puissance individuelle ne compte peut-être pas autant pour lui que nous le pensions. Il lui faut des élites puissantes à son service ; lui-même n’aura guère l’occasion de faire étalage de ses prouesses. Les runes et l’équipement magique n’accroissent pas la puissance intrinsèque, alors une rune affaiblie ne l’intéressera guère. Si une organisation comme l’Église de la Vaillance est prête à lui offrir une arme divine, voire semi-divine, comme la Hache de la Vaillance, elle lui sera bien plus utile que n’importe quelle rune que je pourrais créer. À moins, bien sûr, que je ne lui confectionne un ensemble de runes sur mesure.
« Si tu tiens vraiment à le faire, ne t’attends pas à ce qu’il te ménage », dit Flowsand avec un petit rire.
Richard soupira, impuissant. « Oui, c’est ce que je pense aussi. Mais Bevry sait que nos origines posent quelques problèmes. Les dieux de ce plan ne sont pas avares de moyens quand il s’agit d’anéantir les intrus venus d’autres plans.
Flowsand sourit avec douceur. « Tous les dieux de tous les plans sont pareils. En fait, ceux de Faelor réagissent plutôt lentement. Ce plan a probablement déjà vu passer de grandes armées venues des plans matériels primaires.
« Quoi qu’il en soit, j’ai peur que le duc ne nous livre à l’Église en guise de cadeau.
« Ce n’est pas impossible. » Flowsand appuya la tête sur sa main et réfléchit un instant avant de reprendre : « Il nous faut donc trouver quelque chose de plus attirant qu’un accroissement de sa puissance.
« Quelque chose de plus important que la puissance… » murmura Richard. Ses yeux s’illuminèrent soudain. « Voilà ! Ce qui compte le plus pour un puissant, c’est sa longévité. Si le Dragon Éternel est vénéré davantage que les autres dieux, n’est-ce pas précisément parce qu’il est le seul à pouvoir offrir du temps à quelqu’un ?
Flowsand comprit où Richard voulait en venir, et ses propres yeux se mirent à briller. Elle s’exclama : « Oui ! Comment ai-je pu oublier ? J’ai le Livre du Temps. Même si je ne peux pas m’en servir pour offrir à quelqu’un une vie plus longue par le biais d’un sacrifice, je peux toujours faire croire à Bevry que j’en suis capable ! Ça pourrait marcher…
Richard se rappela soudain qu’il existait une autre divinité du temps dans ce plan. « Ah oui, et Runai ? Elle ne contrôle pas le même domaine que le Dragon Éternel ?
Flowsand eut un léger rire. « Sur un plan primaire, Runai ne serait même pas une divinité majeure. Comment pourrait-elle se prétendre Déesse du Temps ? Je me suis intéressée à lui et à ses enseignements : ses pouvoirs ne font que déformer la vitesse du temps. Ce n’est qu’une distorsion, et le temps ainsi altéré finit par reprendre son cours normal. Si tu entres dans son champ d’influence et en ressors, tu ne remarqueras aucun changement.
« En outre, je n’ai trouvé aucune trace d’un allongement notable de la vie dans ce plan. Si Runai était une véritable Déesse du Temps, la prolongation de la vie serait une bénédiction réservée au cœur de son Église, offerte aux fidèles qui lui auraient rendu de grands services.
Après une brève pause, Flowsand poursuivit : « Surtout, le pouvoir du temps transcende les plans. Toute divinité qui maîtrise le temps dépasse les limites de son propre plan. Il ne peut donc exister de Déesse du Temps confinée à ce plan.
Richard ignorait tout cela ; c’était aussi l’un des véritables mystères des innombrables plans.
Flowsand plongea les yeux dans ceux de Richard, une faible lueur dorée au fond du regard. « De plus, la force vitale qui t’anime porte encore la grâce divine du Dragon Éternel. Cela devrait suffire à prouver que la volonté du Dragon Éternel surpasse celle des dieux de ce plan. Nous n’avons pas à nous inquiéter de Runai.
Richard secoua la tête. « Pas nécessairement. Si Runai apprend ton existence, elle sera la déesse qui voudra le plus nous tuer. Il entrera dans une frénésie sans bornes.